"Spécial riches"
Par Guillermo, le mardi 31 juillet 2007 :: La vie moderne

Ah, la couv du Point de la semaine, ce titre qui nous pète à la gueule, cette pouffe entre christ et titanic en proue d'un yacht, et les appels de sommaire pour nous faire saliver... Cela mérite un coup de chapeau, car chaque progression sur le terrain de la démagogie contraint les éditeurs suivants à faire assaut d'imagination pour ne pas décevoir leur public (à ce rythme, d'ici à quelques mois je ne vois pas d'autre issue que "Cécilia Sarkozy nue - elle pose pour obtenir un vrai statut"). Reste que cette couverture aurait été impensable il y a peu, surtout pour un magazine ayant des prétentions de sérieux.
Surtout, c'est - une fois encore - le signe qu'une digue vient de lâcher, et que plus rien n'empêche une caste de superprivilégiés de s'instaurer en référent indiscutable du goût et en étalon de la vie idéale. Le "dossier" du Point est d'ailleurs explicite, il ne s'agit pas de dire sont les riches ou comment le sont-ils devenus, ni même de nous soûler avec l'histoire édifiante et déjà cent fois lue de la fortune des petits génies du web, mais simplement de dire ce que fait la "nouvelle jet-set" : "ses plaisirs, ses gadgets, ses maisons, ses voitures". L'objectif, c'est de donner un support concret aux rêves, ou surtout de permettre l'imitation.
Le rêve pour ceux qui n'auront jamais accès à cette opulence, soit presque tout le monde, et l'imitation, ou plus probablement l'envie pour un petit public de privilégiés, déjà très aisés, mais mesurant d'un coup l'écart entre leur merco et le yacht, entre leur maison dans les Yvelines et les châteaux, bref entre la richesse ordinaire et la débauche (heureusement que le point sortira bientôt un "spécial fonctionnaires" pour qu'ils puissent se consoler en regardant plus bas qu'eux). Ce que le Point traduit, c'est que la référence part des riches - et non plus des religieux, des aristocrates, des lettrés, des énarques... - pour irriguer ensuite la culture entière.
Certes ce n'est pas d'aujourd'hui que la richesse fascine, mais il semble qu'elle soit désormais sans concurrence. Ce que célèbre notre ministre de l'économie dans son discours abrutissant, c'est justement le triomphe de l'argent, dont elle est la seule à ne pas voir qu'il est déjà établi. Et quand elle se plaint qu'on "pense trop", c'est aussi une façon de piétiner le cadavre de la réflexion, car aujourd'hui les cadres intellectuels qui rendaient possible une autre vie que celle ordonnée autour de la réussite matérielle (et de son pendant individuel égoïste, le culte de la famille) ont simplement disparu. D'ailleurs, je suis extrêmement étonné qu'un tel portrait de prêtre ouvrier ait pu trouver sa place tant ce genre de vocation semble anachronique ; pareil pour la pensée marxiste ou inspirée du marxisme qui constituait un contrepoint au modèle de l'entreprise et qui, dans son emprise certes excessive, avait le mérite de forcer ceux qui s'y opposaient à s'y confronter.
Aujourd'hui le fric sert de seul viatique ; l'avantage, c'est qu'il n'est plus besoin de stratégies complexes, de choses à apprendre, le snobisme tient uniquement en un investissement dans les mêmes marques et les mêmes vacances, et même les mêmes croûtes d'installations vendues par les mêmes galeristes : une sorte de triomphe de la démocratie, s'il l'on veut être cynique. L'inconvénient, c'est que le société de beaufs endormis par le rêve ou surtout frustrés de n'être pas si puissants ne donne pas très envie d'être fiers de nous.