A propos
radical chic

"Spécial riches"

Ah, la couv du Point de la semaine, ce titre qui nous pète à la gueule, cette pouffe entre christ et titanic en proue d'un yacht, et les appels de sommaire pour nous faire saliver... Cela mérite un coup de chapeau, car chaque progression sur le terrain de la démagogie contraint les éditeurs suivants à faire assaut d'imagination pour ne pas décevoir leur public (à ce rythme, d'ici à quelques mois je ne vois pas d'autre issue que "Cécilia Sarkozy nue - elle pose pour obtenir un vrai statut"). Reste que cette couverture aurait été impensable il y a peu, surtout pour un magazine ayant des prétentions de sérieux.

Surtout, c'est - une fois encore - le signe qu'une digue vient de lâcher, et que plus rien n'empêche une caste de superprivilégiés de s'instaurer en référent indiscutable du goût et en étalon de la vie idéale. Le "dossier" du Point est d'ailleurs explicite, il ne s'agit pas de dire sont les riches ou comment le sont-ils devenus, ni même de nous soûler avec l'histoire édifiante et déjà cent fois lue de la fortune des petits génies du web, mais simplement de dire ce que fait la "nouvelle jet-set" : "ses plaisirs, ses gadgets, ses maisons, ses voitures". L'objectif, c'est de donner un support concret aux rêves, ou surtout de permettre l'imitation.

Le rêve pour ceux qui n'auront jamais accès à cette opulence, soit presque tout le monde, et l'imitation, ou plus probablement l'envie pour un petit public de privilégiés, déjà très aisés, mais mesurant d'un coup l'écart entre leur merco et le yacht, entre leur maison dans les Yvelines et les châteaux, bref entre la richesse ordinaire et la débauche (heureusement que le point sortira bientôt un "spécial fonctionnaires" pour qu'ils puissent se consoler en regardant plus bas qu'eux). Ce que le Point traduit, c'est que la référence part des riches - et non plus des religieux, des aristocrates, des lettrés, des énarques... - pour irriguer ensuite la culture entière.

Certes ce n'est pas d'aujourd'hui que la richesse fascine, mais il semble qu'elle soit désormais sans concurrence. Ce que célèbre notre ministre de l'économie dans son discours abrutissant, c'est justement le triomphe de l'argent, dont elle est la seule à ne pas voir qu'il est déjà établi. Et quand elle se plaint qu'on "pense trop", c'est aussi une façon de piétiner le cadavre de la réflexion, car aujourd'hui les cadres intellectuels qui rendaient possible une autre vie que celle ordonnée autour de la réussite matérielle (et de son pendant individuel égoïste, le culte de la famille) ont simplement disparu. D'ailleurs, je suis extrêmement étonné qu'un tel portrait de prêtre ouvrier ait pu trouver sa place tant ce genre de vocation semble anachronique ; pareil pour la pensée marxiste ou inspirée du marxisme qui constituait un contrepoint au modèle de l'entreprise et qui, dans son emprise certes excessive, avait le mérite de forcer ceux qui s'y opposaient à s'y confronter.

Aujourd'hui le fric sert de seul viatique ; l'avantage, c'est qu'il n'est plus besoin de stratégies complexes, de choses à apprendre, le snobisme tient uniquement en un investissement dans les mêmes marques et les mêmes vacances, et même les mêmes croûtes d'installations vendues par les mêmes galeristes : une sorte de triomphe de la démocratie, s'il l'on veut être cynique. L'inconvénient, c'est que le société de beaufs endormis par le rêve ou surtout frustrés de n'être pas si puissants ne donne pas très envie d'être fiers de nous.

Ca suffit la repentance

Ho bah quoi merde, on va pas s'excuser d'être Français alors qu'on a rien fait de bien mal, hein, pas comme nos voisins all... hum. J'en ai marre d'être soumis à ce diktat de la repentance, où il faudrait s'excuser d'exister alors qu'on a simplement apporté un peu de civilisation et de voies de chemin de fer contre quelques tonnes de matières premières ! Et l'esclavage, ça n'a pas commencé en Afrique, par hasard ?

J'exagère peut-être un peu, mais c'est à peu près ce qu'a dit notre Président bien aimé hier au Sénégal, en ligne avec ce qu'il a répété pendant toute la campagne (ce qui prouve qu'il a de la suite dans les idées). Il y a juste une chose qui me chagrine : à part quelques extrémistes et d'autres illuminés, est-ce que vous connaissez beaucoup de gens qui veulent qu'on s'excuse d'être Français ? Certes, il y a bien deux-trois abrutis à casquette qui clament tout fort leur "haine de la France", mais au-delà de la provocation, qu'en reste-il ?

Même dans les cercles les plus durs de l'altermondialisme, même chez les théoriciens du "continuum colonial", l'on n'appelle pas à la flagellation ou à la repentance. Certes, en cherchant bien, on trouve quelques intellos pas médiatiques qui voudraient qu'on réfléchisse un peu plus à la période coloniale, et qui critiquent fortement une mémoire historique parfois sélective, mais à part eux et quelques officines, aucun bruit ne trouble la quiétude des idées. Nulle part, en fait, ou presque, n'exige-t-on d'aller plus loin que ce qu'à dit lui même Sarkozy, à savoir que la colonisation avait été un "grand malheur" pour l'Afrique.

Curieusement, le seul moment où la question a fait polémique, hormis les errements du Cran, c'est bien lorsque l'UMP-canal pieds noirs a voulu inscrire le fameux "rôle positif de la colonisation" dans les livres d'écoles. Ainsi, "l'exigence de repentance" contre laquelle se dresse sarko n'est que l'un des contre-feux idéologiques allumés par la droite et destinés à stigmatiser les protestations qu'elle a engendré par ses délires ; c'est la tactique de l'ennemi imaginaire, et dieu sait que ça marche bien. Seule question : à partir de quand va-t-on comprendre que Sarkozy se bat presque tout le temps contre des moulins à vent ?


Ah si, il y a bien des gens qui dévalorisent la valeur travail : "le travail, lieu de violence et de mort" ! Vite, il faut embastiller la rédaction du diplo !

Défaire et consoler

A quoi sert un gouvernement ? Cette question est vraiment cruciale en été, quand les basses eaux de l'actualité découvrent les tactiques politiciennes les plus vulgaires. Parce qu'aujourd'hui, on dirait qu'un gouvernement ne sert qu'à deux choses : défaire et consoler.

Défaire, c'est le lot de ces réformes qui ne disposent rien de positif, ou si peu, mais se contentent de démanteler les constructions antérieures, toujours trop lourdes ou bureaucratiques. Pour un RMA chichement doté, combien de recettes perdues ? Combien de mesures qui entérinent le recul de l'état, sans qu'on sache au juste ce qui viendra le remplacer ? Le paquet fiscal ou la loi sur les universités participent bien de cette conception un peu rapide de la modernité, balancer tout par-dessus bord et chacun reconnaîtra les sien. Heureusement qu'il est prévu de construire quelques prisons supplémentaires !

Et consoler ? C'est tout le reste. C'est la mascarade sur le car polonais, où notre télé-président se voit battu sur le fil par un démago plus fort que lui en la personne du chef polonais, qui n'hésite pas à parler "d'une des catastrophes les plus graves de l’histoire de la Pologne" ; heureusement que Brave Patrie veille au grain du relativisme. Mais c'est aussi la précipitation gouvernementale, qui accourt dès que possible pour nous rappeler qu'en cas de coup dur le pouvoir prend toujours les mesures qui s'imposent, par exemple interdire au cars d'emprunter les descentes dangereuses - ah merde c'est déjà fait ? Bah, on peut toujours refaire la liste des points noirs, ça mange pas de pain et ça permet de finir sur une note rassurante après les 48 heures télé spécial témoignages.

Et bien sûr, la grande consolatrice en chef, c'est notre nouvelle reine, notre Lady C. bien à nous, qui d'un coup d'aile rendue à Tripoli, vient débloquer l'aide qui permettra enfin aux hôpitaux libyens de faire face au sida. Ou quelque chose comme ça, tant Sa présence a métamorphosé une prise d'otage odieuse en une fête de libération. Certes, le caractère absolument inique de cette affaire ne laissait d'autre choix que de céder au chantage, au grand bénéfice du dictateur des sables, qui a su fabriquer des boucs émissaires pour détourner la colère de son peuple tout en renflouant les caisses du clan. Mais à quelque chose malheur est bon, par exemple pour poser enfin le débat que les français attendaient sur le rôle de notre Première dame, qui ne saurait encore longtemps exercer ses talents dans la demi-clandestinité du mariage.

Bref, tout ça renvoie, comme toujours ma bonne dame, à la disparition du politique, noyé dans le consensus post-sarkozyste et limité à un horizon technique de régulation des flux, que ce soit pour nous libérer des bouchons et des points noirs ou donner libre cours à l'émotion bien naturelle devant les histoires qui finissent bien.

Ouverture et télé-réalité

Aors que les esprits se sont calmés, Libé revient sur le thème de l'ouverture et s'amuse à inviter des journalistes de droite. Et comme l'époque est à l'observation fascinée des discours de la droite décomplexée, sur le thème "comment peuvent-ils aller aussi loin ?", on lira avec profit le texte cynique et un peu répugnant de Denis Tillinac, ou l'avis du rédac' chef de Valeurs actuelles, un torchon tellement réac qu'il en devient drôle, qui reparle du désormais célèbre discours de Christine Lagarde.

Indiscutablement, l'ouverture constitue un joli coup politique, non seulement parce qu'elle suscite la pagaille au PS et donne l'image d'un président rassembleur alors que le pays n'a jamais été autant gouverné à droite, mais surtout parce qu'elle contribue à éloigner le débat du fond, assurant ainsi l'avenir du télé-présidentialisme sarkozien. Et commenter l'ouverture, c'est encore parler de tactique et donner l'impression qu'il n'y a plus de politique mais une série de manipulation qu'on juge à l'aune de leur efficacité : la boucle est bouclée.

Aujourd'hui par exemple, il n'y a pas de débat de fond sur la loi TEPA, car cela supposerait de passer outre une triple barrière : premièrement les journalistes, prisonniers d'une objectivité de façade, répugnent à dépasser les "faits" et à évoquer les conséquences directes de ces textes ; ensuite, le seul espace critique télévisuel est réservé aux figures de l'opposition, aujourd'hui décrédibilisée par les défections au point que la moindre de ses prises de parole est à l'avance disqualifiée avant même de parvenir aux oreilles des auditeurs ; enfin l'opinion refuse de gâcher ses vacances en regardant la réalité en face, et préfère se vautrer devant le sitcom élyséen.

C'est d'autant plus pathétique qu'à y repenser, l'ouverture n'a aucun sens au delà de l'image qu'elle confère au pouvoir. Contrairement aux apparences, ce gouvernement pétaudière n'est pas une variation sur le thème bayrouistes des meilleures compétences rassemblés au service de la France. Il ressemble plutôt au casting d'une émission de télé-réalité, chaque ministre étant une marionnette chargée de jouer la partition écrite par l'équipe de l'Elysée, soit dans sa dimension "doubles minorités" (ainsi Sarko parlant de "Fadela, Rachida, Rama" lors du 14 juillet, obligeant le correspondant du monde à sursoir au name-dropping en précisant leurs noms), soit dans l'aspect "clan Corleone" où les ennemis d'hier prêtent allégeance au nouveau parrain, content d'afficher ses prises de guerre, tandis que les frustrés du camp présidentiel, privés de fromage, sont sacrifiés pour mettre en scène la pseudo-impartialité du pouvoir.

Du coup, seule une critique accessible et parodique pourra faire revenir la politique au coeur des préoccupations, en révélant la face ridicule de la mise en scène sarkozienne. Groland power !

Au boulot, les feignasses !

Voilà ce que nous ont dit les Français : ils ne veulent pas plus de loisirs, mais plus de travail. Ils ne veulent pas de rentes aléatoires, mais un salaire mérité ! Ils ne veulent pas du pain et des jeux, mais les fruits de leur labeur ! Ils en ont assez de voir leurs efforts quotidiens méprisés par quelques bobos à la mode ! (...) Cessons donc d’opposer les riches et les pauvres ! Tous ces détours pour dire que le travail paye, qu’il faut en finir avec les théorisations idéologiques, cesser de penser, comme nous savons si bien le faire en France, et retrousser nos manches.

C'est Christine Lagarde, celle qui veut réhabiliter le travail et l'argent, qui parle ainsi. Car Christine Lagarde, elle, ne méprise pas les efforts quotidiens des Français : comme eux elle aime le travail, comme eux, elle ne veut pas plus de loisirs, et comme eux elle en a marre de "cette tradition qui fait du travail une servitude". D'ailleurs ne pourrait-elle pas servir d'exemple, compte tenu de ses propres efforts qui l'ont conduite à devenir millionnaire ? Et si tout le monde faisait comme elle, au lieu de râler ?

Justement, la gauche dans l'hémicycle râle autant qu'elle peut, mais l'affaire est perdue d'avance. Car il n'y a pas que le parlement qui soit rempli de godillots (alors, Courson, tu as compris le prix de ta réélection ?), la France entière en est là, prête aujourd'hui à entendre que tout travail égale Le Travail, et que la plus brillante carrière est née des mêmes efforts qu'une vie entière gagnée misérablement en usine, derrière un guichet ou dans un open space de merde.

La première grande force de la droite, c'est d'avoir déjà laissé accroire que la gauche méprisait le travail ; rien n'est plus faux, mais la propagande répétée des milliers de fois par tout l'appareil idéologique UMP a fini par devenir vérité. L'autre grande force, c'est de tirer partie du fonctionnement unilatéral des médias, qui font qu'on ne peut pas affirmer dans le même temps que le travail est toute notre vie mais qu'il peut la détruire comme la transcender : il faut être pour ou contre, le réhabiliter ou se plaindre. Tant pis pour l'expérience quotidienne, tant pis pour ceux qui souffrent, aujourd'hui le travail c'est bien, et rien d'autre.

Une fois que la réalité du travail et ses ambiguïté ont disparu derrière l'idéologie, plus rien ne pose problème : la fin de la fiscalité progressive ou des charges sociales, car TOUT travail mérite salaire, la fin des droits de succession, car quand on a bossé toute sa vie on peut souhaiter que ses mômes soient plus égaux que d'autres, en attendant justement la fin du timide discours "d'égalité des chances" qui vient encore faire le cache-misère dans les propos de Lagarde, et qui rappelle un peu trop qu'il existe tout de même une petite, mais petite, "opposition entre les riches et les pauvres".

Enfin, ce qui m'attriste, c'est qu'on puisse mobiliser avec des valeurs aussi pauvres. Médiocrité qui s'en prend à "la lutte des classes" comme si les oppositions sociales avaient disparu, triomphe du discours petit bourgeois, entre "un sou est un sou" et "au boulot, les feignasses", enchaînement de poncifs pour une mobilisation à la schlague, et disparition revendiquée de toute finesse intellectuelle : c'est vraiment le monde de l'entreprise qui entre avec fracas dans la république.

Réhabiliter l'argent

Voila l'urgence, "réhabiliter l'argent". Certes, ce genre de propos tenu par notre nouvelle ministre de l'Economie et ex-patronne de choc s'inscrit plutôt dans l'air du temps, car le prêt à penser idéologique de la droite d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec ses origines gaullistes (de "l'intendance suivra" à "réhabiliter l'argent" il y a un monde). Par contre, ce qui est incroyable, c'est qu'on trouve encore des millions de gens en France pour être persuadés qu'il est urgent de restaurer l'image de l'argent et de la richesse.

Or cela fait bien longtemps qu'être riche, "en avoir", est le but d'à peu près tout le monde en France, comme ailleurs ; cela fait des années que l'opinion approuve les salaires des stars et n'y voit généralement que matière à rêvasser avant de composter sa série porte bonheur au loto, cela fait des dizaines d'années que le Nouvel Obs fait saliver les profs à la retraite à coup de 4x4 et de gadgets électroniques hors de prix, des années que toute la presse accorde une place éminente au patronat comme à l'actualité économique, et une éternité qu'une dynastie de journalistes incultes en économie nous présente la variation du CAC 40 comme la météo ou un résultat sportif (lire Wilfried N'Sondé à ce sujet, c'est très bien écrit).

Bref, nous baignons dans une culture de l'argent, et accessoirement de la réussite ou de l'argent facile ; tous nos désirs passent par l'argent (il faut bien être pragmatique) et tout nous y renvoie. Qu'on le veille ou non, l'argent est central, et aujourd'hui bien plus qu'hier tant les vieilles pudeurs et les restes de catholicisme ont fondu comme neige au soleil. Bien ou mal, qu'importe le jugement de valeur ou la philosophie de Marx, l'argent est roi.

Et pourtant, il y a toujours des imbéciles pour expliquer que le problème de la France est sa haine de la richesse, et d'autres imbéciles pour croire qu'ils peuvent surfer sur ce sentiment de haine et en tirer des dividendes politiques (n'est ce pas Flamby ?) Qu'il reste des gens qui n'aiment pas ce nouveau maître, je ne le nie pas, mais ceux-là même qui le critiquent en théorie s'abaissent le plus souvent devant sa puissance, et n'ont guère d'autre choix. Qu'ils aiment ou pas l'argent ne change rien d'un point de vue économique ; et croire qu'il y aurait plus d'entrepreneurs si les gens étaient plus avides de réussite ou de marquer leurs signes extérieurs de richesse me fait rire tant c'est le reflet d'une psychologie naïve.

J'espère donc qu'un jour on arrêtera de lire ce genre de conneries, d'autant plus que c'est le même gouvernement qui veut donner plus à ceux qui ont déjà en libéralisant l'héritage, pourtant déjà peu taxé. Voila d'ailleurs le problème français, croire que la sclérose économique (toute relative d'ailleurs) vient d'une méfiance envers l'argent, alors que toute la société est crispée sur ses classes, ses diplômes, et ses coteries ; et partant, en rajouter dans la sclérose à coup de cadeaux fiscaux, et d'expliquer que les pauvres n'ont qu'à aimer l'argent alors qu'ils ont chaque jour moins de chance d'en gagner.

Culture & haine de classe ?

D'un côté un spot de pub que je n'ai pas vu, de l'autre un livre que je n'ai pas lu ; heureusement, libé en parle pour moi. Leclerc met en scène des habitants d'un village qui, après avoir donné le spectacle de leur plouquerie (plouquitude ?) rassurante à des parisiens de passage, peuvent reprendre leur activités culturelles "nobles". Muriel Barbery, dans l'élégance du hérisson, succès surprise de l'année, présente une grande lettrée sous des dehors (et une occupation) de concierge.

Je ne partage pas nécessairement les deux critiques qui, séparées, se rejoignent en voyant dans ces deux objets "un concentré de haine sociale" "jouant par la caricature le peuple contre les élites". Si je vois surtout, au travers du scénario de la pub Leclerc, une sorte de flatterie destiné au pékin de base, consommateur moyen des espaces cultures moyens de Leclerc, qui se voit gratifié par l'accès à la "culture" d'une sorte de revanche sociale sur le parisianisme triomphant, la qualité de vie en plus, Ségueret, lui, condamne avant tout la mise en scène d'un affrontement entre classes qui ne pourraient vivre que séparées. Or, contrairement au journaliste, je crains que les structures de classe soient bien vivaces, et que le double mépris mis en scène entre rat des villes et rat des champs existe effectivement. Reste que donner fictivement au "peuple" les armes culturelles de "l'élite" constitue un retournement assez démago, surtout quand on imagine les tombereaux de livres de merde que vendent effectivement les Leclercs.

Quant au roman de Barbery, on sent que ce succès public, surprenant car le livre ne devait pas être rangé en pile à côté de la caisse dans les Leclercs, tient d'une certaine démagogie qui énerve Lançon : cet éloge de la culture planquée alimente d'un côté le mythe d'une culture partagée au delà des classes, tout en permettant de disqualifier les classes bourgeoises qui, elles, jugent méchamment en ne s'en tenant qu'aux apparences (comme si elles étaient les seules). C'est un peu la revanche du ressentiment, et il est amusant qu'une prof ait besoin de créer un personnage de concierge pour valoriser à rebours la culture dont 1/ les profs - et presque uniquement - sont majoritairement les détenteurs et 2/ dont personne n'a de toute façon rien à foutre, puisqu'il y a longtemps qu'elle n'est rien d'autre qu'un vernis pour classes bourgeoises en manque de légitimité ou d'activités l'été.

Mais ces deux critiques de la démagogie ont un point faible : elles condamnent l'instrumentalisation de la culture à des fins de vengeance sociale, mais elles proviennent, sociologiquement, d'une gauche cultivée qui voit nécessairement comme une menace l'idée de la vulgarisation. Si on peut reconnaître que Leclerc ne fait pas grand chose pour la diffusion de la vraie culture, on devine que le hérisson, au travers de la conversation de la concierge, doit bien livrer quelques clés, trahissant au passage le secret de l'homme cultivé, qui est justement la capacité à s'orienter dans la culture et à en connaître les hiérarchies (comme le dit Pierre Bayard, auteur de l'amusant Comment parler des livres qu'on n'a pas lu) : c'est pour cela que je pense la charge un peu trop lourde, surtout pour un journal qui, par amour de la pirouette, en vient presque à réhabiliter la bio de Françoise Dolto écrite par Daniela Lumbroso

Vivre sur la bête

On est dans une logique de la capture, de la prédation. Ceux qui en ont la possibilité s’approprient les richesses produites collectivement. Ils ne travaillent pas plus aujourd’hui qu’hier, ils ne prennent pas de meilleures décisions, ils ne contribuent pas plus à la croissance, mais ils sont mieux à même de s’enrichir. Et ils en profitent.

Je cite, via Rezo, cette chronique de Bernard Girard, que je ne connais pas, mais qui a le mérite de dire exactement ce que je pense depuis un certain temps : le pouvoir économique, c'est la capacité à se servir sur la bête. Contrairement à la foutaise habituelle qu'on nous sert - les risques, les compétences, la rareté, gna gna gna - la seule justification de l'augmentation des revenus des plus hauts cadres dirigeants est le fait qu'ils agissent plus en propriétaires qu'en mandataires des actionnaires. On est entre personnes de bonne volonté, et voila tout.

Quant aux sketchs comiques qui viennent régulièrement pimenter le débat sur l'encadrement des rémunérations des patrons, ils suivent toujours le même scénario : l'indignation des médias et / ou de l'opinion quand un patron se paye des augmentations délirantes tandis qu'il licencie ou que sa boite coule à moitié, la réponse indignée de la classe politique, à droite comme à gauche, qui promet de légiférer rapidement, le silence coupable du voleur sur la sellette, puis le soufflé qui retombe, le Médef qui parle d'autorégulation, le projet de loi en retrait, les petits malins qui rappellent qu'après tout l'entreprise est privée et que les actionnaires sont maîtres chez eux, et à la fin l'accusé qui fait un bras d'honneur à la foule. Une chose est sûre, cela ne changera jamais.

Cela ne concerne pas que les patrons ; plus les services vendus à l'entreprise se rapprochent de la direction générale, et plus les prix deviennent exorbitants. Le tarif des opérations financières en est le meilleur exemple, les banques monnayant leur rôle d'intermédiaire à coup de commissions délirantes, qu'elles partagent avec leurs copains avocats ou consultants en stratégie. Encore une fois, même si ces équipes travaillent d'arrache-pied, le bénéfice qu'elles en retirent n'est pas du tout proportionné à l'effort, mais simplement à leur position dans la hiérarchie - tout en haut de la chaîne alimentaire économique.

Cette attitude est d'ailleurs contagieuse ; que ce soit au sommet de l'Etat, où l'arbre de la carte bancaire de la Sarkozy cache la forêt du gaspillage ostentatoire payé par les contribuables (comme dirait Bret Easton Ellis : "Prada Prada Prada"), ou plus généralement comme modèle social, quand le vol et la prédation ne sont pas tolérés pour les petits mais font partie du confort des puissants : mon dieu, un salarié qui appelle un portable de son bureau - s'il continue on va le licencier !

iSinges

Il a quand même fallu des attentats ratés au Royaume Uni pour qu'on arrête de nous les briser avec l'iphone.... Avant cela, impossible d'y échapper : depuis l'annonce où des journalistes lobotomisés hurlaient de joie devant tant de promesses jusqu'aux parodies de l'engouement pour le "Jesus Phone", qui complètent malgré elles le buzz, tout contribue à alimenter encore les files de gogo qui flippent à l'idée de rater un produit dont personne ne manquera jamais. Magie de la comm totale, qui recycle les critiques pour mieux saturer les cerveaux.

Et au lieu de reprocher à Apple d'embrigader les médias en leur fournissant cette actualité frelatée qui pollue nos esprits, on applaudit la belle stratégie marketing qui transforme un gadget inutile en graal contemporain. Les aliénés en redemandent - comme si nous n'avions pas d'autres préoccupations plus urgentes. Il faudrait d'ailleurs étudier la complaisance de la télé et des médias en général (vendus au grand capital, comme on sait) pour ces images de consommateurs parqués comme du bétail en attendant l'ouverture de magasins, que ce soit pour les nouvelles consoles, les soldes d'après thanksgiving aux USA (les images les plus impressionnantes, lardées de ricains obèses se précipitant de tout leur poids à l'ouverture des portes) ou nos bonnes vieilles soldes d'été.

A force, on fini par donner à ces épiphénomènes une place démesurée, seuls répits rassurants dans cette actualité anxiogène, et qui permettent opportunément de faire oublier d'autres sujets moins drôles - comme la suppression de postes dans l'éduc nat, au hasard. Finalement, seule la franchise Al Qaeda pouvait lutter contre la marque Apple : l'amour de la technologie et la hantise du terrorisme, voila d'ailleurs un raccourci saisissant de l'époque.