A propos
radical chic

Le charme du vieux con

Il y a des nouveaux convertis, et de nouveaux déçus. Finkielkraut, soutien maussade de notre nouveau président, s'était déjà illustré par un billet court et sanglant post "retraite" maltaise, pour mettre un terme à la réconciliation magique des contraires : "On ne peut pas se réclamer du général de Gaulle et se comporter comme Silvio Berlusconi. On ne peut pas en appeler à Michelet, à Péguy, à Malraux et barboter dans le mauvais goût d'une quelconque célébrité de la jet-set ou du show-biz." Fermez le ban. Et j'ai appris hier qu'il récidivait, suppliant à la télé le transpirant en t-shirt GIGN "par pitié, qu'il arrête son jogging".

Autant le dire tout de suite, je n'ai pas une estime énorme pour Finkielkraut, étant peu convaincu par ses effets d'autorité de philosophe médiatique anti-soixantehuitard, par ses sorties "politiquement incorrectes" dignes des pires comptoirs de la beauferie, et encore moins pas son soutien - portant logique - à Sarkozy. Quant à la posture anti-nivellement intellectuel (la fameuse défaite de la pensée), elle va bien pour un blog écrit rapidement mais ne suffit pas à faire de la théorie sérieuse, surtout expédiée dans des pamphlets aussi vite lus qu'écrits. Reste que cette plainte, même rapidement argumentée, ne peut pas tout à fait me déplaire ; et j'en retrouve quelque chose, de ce charme du râleur, dans ces dernières sorties ronchonnes.

Certes, à voir l'émission, on comprend immédiatement qu'on est chez guignol, le vieux prof faisant son numéro devant des journalistes ou des politicards plus amusés par la rhétorique déployée, et surtout soucieux d'y aller de leur bon mot, que véritablement enclins à comprendre ce qu'il se dit derrière cette petite attaque. Finkielkraut a beau dérouler l'argumentaire du bon prof de terminale, parler d'Aristote, opposer "la promenade", signe de réflexion et de méditation, au "souci du corps" qui doit rester privé, il est surtout là pour amuser la galerie, ce dont il s'acquitte fort bien d'ailleurs.

Il n'empêche, ce qui est pointé là comme dans l'entrefilet du Monde analyse un changement de politique aussi radical, sinon plus, que le coup de la "droite décomplexée". C'est l'époque dans tous ses travers, des plus sympathiques aux plus vulgaires, qui entre à l'Elysée avec Sarkozy. Pas besoin d'en remettre une louche, mais constatons quand même que sur ce terrain séculier où le nouveau chef épouse son temps, personne ne trouve le moyen de le critiquer. La fratrie des blondinets à breitling ou le paloma-karaoke peuvent choquer, mais ce style pressé du type plus soucieux de manager que de gouverner n'étonne personne. C'est jeune, c'est moderne, c'est nouveau et ça change : que demander de plus ?

C'est là où Finkie est plaisant en vieux con ; non seulement il faut un certain cran pour jouer ce rôle d'emmerdeur après avoir quand même fait la claque dans les meetings - bon, je n'ai pas regardé le début de l'émission, c'est peut-être le règne de la lèche - mais cette petite remarque, cadrée pour la conversation médiatique, remet en perspective les valeurs crasseuses du nouveau chef, cette simagrée de président américain, d'ailleurs interrompue toutes les dix minutes pour faire la causette à un journaliste.

(Promis, bientôt je parle d'autre chose).


Merci à Jules (le vrai) qui comprend tout de suite qu'on est pas là pour déconner.

"La gauche n'a pas perdu la bataille des idées"

"La gauche a perdu la bataille des idées"... voilà un refrain qu'on entend beaucoup, beaucoup, depuis la fin de la présidentielle. Incapable de "rénover" son corpus idéologique, la gauche (archaïque, forcément archaïque) aurait été vaincue par la "droitisation" du pays finement anticipée par un Sarkozy dorénavant hégémonique. Sombre tableau...

Lire la suite du texte de Dan sur Voter à gauche, qui n'est pas mort malgré l'effet de domination du nouveau gouvernement.

Lire également Smith sur la franchise de la sécu, la fausse bonne idée du moment (j'ajouterai, pour aller dans le sens de Smith, que la franchise à un autre effet pervers, comme pour l'assurance auto : une fois qu'on l'a dépassé, on a envie de tirer un max sur la corde).

Retourner sa veste

Après tout, c'est peut-être le moment d'y penser. Faire comme Besson ou Kouchner, parce que c'est utile, parce que c'est l'époque, que c'est nécessaire, que les Français ont choisi clairement, massivement, tous ensemble. Pas simplement voter à droite, c'est facile et commun, mais changer de bord et de culture, devenir un homme de droite, une fois pour toute.

Ceux qui pensent encore que la politique est une affaire de choix rationnel se trompent, ce qui compte, pour la minorité d'entre nous dont l'identité politique parvient à nous désigner, c'est l'affect. La couleur partisane est une culture, un ramassis d'habitudes, de grands principes et de mauvaise foi, des réflexes issus d'arguments tout faits et surtout le sentiment que la ligne qui nous sépare de ceux d'en face est une frontière défendue par des barbelés.

Alors franchir le Rubicon, et devenir un homme de droite. Ne plus avoir de problème avec l'argent, pouvoir râler contre les impôts, et surtout aller dans les dîners et se foutre de la gueule de ces bobos angélistes trop contents de défendre les pauvres et les immigrés (voire les deux) alors qu'ils ne vivent pas avec eux. Etre à droite et trouver que ceux qui sont dans la merde l'ont aussi un peu cherché, même si notre devoir consiste en la charité. Etre à droite et se dire que les immigrés sont les bienvenus, enfin ceux qui sont là depuis longtemps, mais qu'ils doivent juste se tenir un peu plus à carreaux que nous qui sommes chez nous.

Etre à droite et défendre les traditions et la famille, parce que quand même, ce travail et cet argent n'est pas pour moi mais pour mes enfants ; d'ailleurs ils ont intérêt à intégrer une bonne école pour continuer la dynastie, faire un beau mariage et me permettre de briller devant mes voisins. Etre à droite et protéger son foyer, ériger une barrière entre nous et le monde vulgaire ou dangereux du dehors. Etre à droite et avoir des valeurs, se sentir du côté de l'effort et du mérite, parce que la vie ne fait pas de cadeaux et que personne ne nous aidera, à moins d'être suffisamment désargenté pour tomber dans l'assistanat comme on chute dans un puits.

Etre à droite et ne plus être naïf, parce que le socialisme est une idée généreuse mais qui n'apporte que du chômage. Etre à droite et entrer à mon tour dans la course, avant que les autres ne se gavent, parce que les places sont chères et plus encore les maisons des Yvelines. Etre à droite parce que ce qui est bon pour moi est bon pour mon pays, enfin armé dans la course de la mondialisation, libéré des archaïsmes et des acquis, tout entier tendu comme une chaîne logistique.

Quel soulagement, quand j'y pense, d'autant qu'il n'y a plus aucun bénéfice à se dire de gauche. Finie la belle supériorité de la générosité affichée, fini le sentiment d'être du côté des intellos ou des artistes, finis les rêves insatisfaits de justice et de liberté. C'est certainement le meilleur moment pour virer de bord - mais la seule chose qui m'attriste, c'est que passer à droite ne m'apportera jamais la jouissance libératoire de l'homme de droite qui devient un gauchiste.

La nouvelle star

La pantolonnade continue, hier c'était l'investiture façon festival de Cannes, maintenant c'est l'ouverture réduite à un coup médiatique pour s'assurer - au cas où il y avait encore le moindre risque - les législatives. Je suis fasciné et par un tel affichage de volonté de puissance, ce "gouvernement des prises de guerre" où tout est permis, y compris niquer ses plus fidèles soutiens pour faire une place à Besson/Judas, et je le suis encore plus par la qualité du spectacle. Tout le monde voit bien que l'ouverture - et plus généralement le début de ce quinquennat - est une sorte de show parfaitement réglé, y compris dans ses provocations calculées, que derrière ces manœuvres l'on ne sait rien, pour l'instant, de la réalité du pouvoir de sarko, mais tout le monde applaudit quand même.

A force de baigner dans une culture du spectacle, on finit par récompenser les meilleurs animateurs, ceux qui font justement qu'on oublie que le spectacle est un montage. Comme à la parade magique de Disney (dont je parle par ouï-dire), le "rêve" est la condition de tout, et pour rêver il faut que l'illusion soit parfaite ; on se gardera les coulisses pour la fin, avec le bonus du DVD. Sarkozy ayant mené campagne avec un professionnalisme indiscutable, surtout quand on ose une comparaison avec les débutants du camp d'en face, la confusion entre l'habileté du communiquant et sa réelle compétence (testée en Corse, à l'intérieur et quand il a fait baisser les prix du carrouf de 2%) joue à plein : jamais les artistes n'ont été si bien payés de leurs efforts.

Alors maintenant c'est "l'équipe resserrée" qui doit agir "vite et fort" et "mener toutes les réformes en même temps". The show must go on, et qui s'en plaindra ? Ce n'est pas une fois qu'on a réduit les enjeux à une caricature sur la France qui tombe et le travail qui redresse, puis toute forme de débat à une analyse qui emprunte autant au commentaire sportif (sachant que dans la même mesure les matchs de foot se sont retrouvés bardés de statistiques) qu'à la stratégie pour les nuls, qu'il convient tout à coup de râler parce qu'on nous prend pour des cons. Sarkozy, outre sa croisade pour ériger les goûts de chiottes et l'argent facile en valeurs cardinales, est le produit parfait d'une politique réduite à sa caricature.

Il n'est donc pas étonnant d'entendre un peu partout des supporters du PS qui, d'une part lassés par la mauvaise qualité des acteurs de la rue de Solférino et d'autre part désireux de voir jusqu'où ira la pantalonnade, n'envisagent plus d'aller voter, quand ils ne sont pas prêts à tourner casaque "pour lui donner toutes ses chances". Oublions la campagne des législatives, oublions de juger nos propres députés sur leur bilan ou leur engagement sur le terrain- par contre, est ce qu'ils passent bien à la télé ?, et en avant pour la chambre bleu horizon.

Tout cela me déprime, mais sans doute plus pour très longtemps. Au lieu de râler, je vais bientôt retrouver mon écran de télé pas plat (le web, c'est trop de texte et d'analyse, ça gâche le plaisir), mon canapé et mes chips, et profiter moi aussi du show.

La droite décomplexante

Si la droite d'aujourd'hui a quelque chose de gerbant, contrairement à celle de de Gaulle ou de Pompidou qui avait au moins pour elle l'élégance, la tenue, et surtout le sens de l'intérêt général, c'est peut-être, comme le dit brillamment Schneidermann dans libé, qu'elle a rejoint l'esprit de la télé privée. Cette jonction entre la beauferie massive et crasse, et pourtant familière pour beaucoup, et les intérêts des plus riches se fait sur une trame idéologique, et il faut reconnaître que le parallèle entre la culture du narcissisme débridé doublée de la bonne conscience de masse de TF1, et les pratiques culturelles du nouvel homme fort, est frappant.

C'est bien en s'appuyant sur ces "et alors"' et sur une série de sophismes demi-habiles ("et alors le président, il peut pas se reposer deux jours comme tous les français ?" / "et alors s'il a des amis, il peut pas en profiter ?" / "et alors s'il aime le luxe, n'est ce pas plutôt que la France a un problème avec l'argent ?", etc.) qu'on parvient effectivement à acheter l'assentiment de la majorité. Passé le choc de la bienséance, qui voit juste le scandale là où est le scandale, passé les tentatives de récupération qui préparent malgré elles le retournement, les rois de la comm' sarkozyste anesthésient la réalité violente à coup de comparaisons fallacieuses, avant que celles-ci ne demeurent seules et que, coupées de leurs racines dans l'expérience des choses, on en vienne à les trouver logiques.

J'ai dû passer une bonne partie des deux ans et demi de ce blog à m'escrimer contre (et avec une belle utilité, merci) cette culture dominante de la connerie ; il ne s'agit pas de dire que les autres sont plus cons que moi, mais de réfléchir autant que possible sur les mécanismes de ce consensus qui ne se construit plus que par provocation ou par des comparaisons biaisées, en attendant que la lassitude emporte le sujet du jour. Le mécanisme provocation - cri d'orfraies - confirmation est tellement balisé qu'on se demande encore comment on peut tomber dans le piège, et critiquer le karaoké flottant de Sarkozy. Mais comment faire autrement ?

La force de Sarkozy, finalement, c'est d'avoir bouclé la boucle et d'incarner tout seul ce mouvement libératoire où l'on nous guérit de nos derniers scrupules. Voter comme Bigard, parler comme Clavier, penser comme Steevy, se voir conforter dans ses petites bassesses et surtout libéré du fardeau de se demander si une autre solution est possible : enfin un leader qui nous soulage de la peine de penser ! Ce n'est plus seulement la droite décomplexée, qui martèle ses valeurs devant des journalistes prisonniers de l'indignation stérile, c'est par la vertu des sophismes et de la pensée mutilée l'apparition de la droite décomplexante, qui me permet enfin, et sans en avoir honte, de toucher le fond de mon être, mes envies de petite propriété, mon besoin de dépasser ceux qui sont moins riches et mon admiration jalouse pour le clinquant des nouveaux riches.

Sous les pavés, la taule

Ayant moi-même joué au gauchiste énervé dans ma prime jeunesse, ayant eu le plaisir de balancer des (petits) cailloux sur les flics (en tenue anti-émeutes, quand même), ayant ramassé quelques coups de matraque et respiré pas mal de lacrymo lors de dispersions de "sit-in pacifiques" ("étudiants, pas casseurs"), bref ayant eu mon petit mouvement de formation dans les manifs étudiantes tandis que d'autres mettaient à profit le temps de leur jeunesse pour aller à l'aumônerie, monter des assoces ou carrément créer des entreprises, j'avoue qu'il m'en reste un sentiment de compréhension face aux pseudo-émeutiers qui protestent contre l'élection de Sarkozy.

Bien sûr, cette violence n'est aucunement acceptable, et procède même, dans sa spontanéité, d'un calcul politique absolument foireux, dont on se demande parfois s'il ne vise pas inconsciemment à renforcer Sarkozy. De ce point de vue, la logique froide de la justice ne me surprend pas, qui condamne ces pseudo-émeutiers à des peines bien lourdes pour des primo-délinquants, d'autant plus que le régime de la preuve n'est jamais vraiment respecté lors de ces procès en comparution immédiate. C'est dans la logique du pouvoir qui sanctionne toujours lourdement ce genre de public militant tandis qu'il n'est pas dérangé par la violence "légitime" des agriculteurs ou des marins pêcheurs (celle justement qui était absoute d'avance par notre nouveau président).

Reste que si ces agitations sont illégitimes et contre-productives, voire surréalistes (le blocage anticipé de Tolbiac avait quelque chose de rigolo, sans doute pas loin de la mémorable "occupation de l'EHESS" par des totos alcoolisés producteurs de sens), il y a quelque chose de comique à voir la droite toute contente de dénoncer le "déni de la démocratie" qui consiste en la "contestation de l'élection" super majoritaire de notre nouveau super président. C'est encore une fois, et comme une répétition générale, le vieux coup de "c'est pas la rue qui gouverne", décliné cette fois sur un mode absurde vu le caractère insignifiant de cette contestation violente : à les écouter, on croirait que les ligues marchent à nouveau sur la Chambre.

Pourtant, s'il y a bien quelque chose qui peut menacer la démocratie et la république, c'est bien l'élection parfaitement démocratique de Sarkozy. Si l'homme n'est heureusement pas la graine de dictateur que les gauchistes dénoncent à tort, je crains que les mesures proposées dans son programme (et validées par le peuple) fassent autrement plus de mal au pays et aux institutions que trois cents gogols énervés dans la rue. Qu'est ce qui menace la démocratie : un président renforcé devant un parlement remplis de godillots, ou des pavés sur les flics ? Des médias aux ordres, à peine bons à enquêter sur les aspects les plus triviaux des vacances dorées du chef, ou des vitrines brisées ? La violence des démunis assistés qu'on va priver d'indemnité sous prétexte d'économies, ou le blocage d'une fac ?

Donc ces violences de rue ne sont pas acceptables, pas plus que les peines disproportionnées auxquelles elles donnent droit, et pas plus que les mesures antisociales que le futur gouvernement prépare.

La gauche haineuse et revancharde

Je ne peux mieux le dire que ce lecteur du Monde :

Mais que veulent les gens qui critiquent? Un president qui aille manger au resto du coeur et passe ses vacances à Mantes la Jolie? Quelle Hypocrisie!

Hypocrisie avec un grand H, car on les connait les gauchos : tous milliardaires et soumis à l'ISF, ils se cachent honteusement pour vivre dans le luxe mais ne se privent pas de donner des leçons de morale à tous les Français, y compris ceux qui ont des amis sympathiques et généreux, des gens qui ont accueilli Blum dans la famille par exemple. Un autre lecteur, encore :

Mr Sarkosy a les amis qu'il veut. Il aurait pu aller au camping des flots : mais non, pour une fois, on lui offre une croisiere... il a le droit de le féter comme ca !!!... Moi je trouves que c'est une belle occasion pour profiter un peu des moyens d'un amis de 20 ans. C'est aussi un remerciement d'une amitié que de l'accepter... Alors arretez, arretez les gauchistes, vous etes pitoyables...

Très juste, on pardonnera même le "s" à "Sarkozy" (il y aurait une étude à faire sur l'orthographe du nom de notre nouveau président, je pense que dans 5 ans encore la moitié des internautes lui rajouteront des "s", des "i" voire même des "h"). Cette pauvre affaire n'est pas un palomagate, pas plus qu'elle n'illustre une quelconque "politique du bras d'honneur", ni ne reflète enfin la vulgarité de soi-disant "années fric". Cette affaire est la construction emblématique d'une gauche jalouse de la réussite, focalisée sur les pauvres et les victimes de tout poil, la même frange haineuse qui prend prétexte de l'écologie pour attaquer les 4x4 qu'elle n'a pas les moyens de se payer. Ce sont ces pauvres types qui se repassent en boucle les chiffres farfelus de la petite sauterie sarkozyenne, comme dans un mauvais docu de Capital.

Au moment où enfin le ménage va être fait en France, que les crevards qui ont pris trop de RTT et refusé les généreuses heures sup auront au mieux la chance de se payer "une studette du VVF de Vafanculu, en Haute-Corse", et que ceux qui n'ont pas démérité n'hésiteront plus à afficher au grand jour les signes bienheureux de leur éclatante richesse, il est de bon ton que notre nouveau président, élu à la plus large majorité, donne le premier le signe des réjouissances. Alléluia !

Et je termine cette note rapide par une autre citation issue du tréfonds du web, pour montrer qu'enfin aujourd'hui la parole des vraies gens est libérée :

Retraité précoce après avoir su profité de la bulle internet je me permet de vous rapeller à l'ordre: il n'y a pas de place chez nous pour des gens qui contestent les règles du jeu démocratique alors la démocratie française aimez la ou quittez la!
Ordre, autorité, discipline, travail et mérite sont désormais les maîtres-mots et bientôt esperons le inscrits comme tel aux frontispices de nos établissements publics.

Faut-il insulter les électeurs de Sarkozy ?

Putain ça me démange, quand je pense à cette bande de vieux grabataires, d'abrutis ou d'égoïstes (au choix) qui nous collent 5 ans avec un vendeur d'aspirateur, j'ai des envies de meurtre. Certes, tout seul contre 53 et quelques pour cent de mes compatriotes je ne vais pas aller loin, mais je préfère m'énerver plutôt que d'en appeler à la réconciliation nationale : la victoire est claire, le mandat pour les réformes, bref toutes choses destinées à me faire avaler la bonne potion du docteur Sarko, et avec le sourire, encore. Il faut bien se défouler.

Au fond, je suis triste que tant d'électeurs, notamment dans les classes populaires, puissent voter contre leurs intérêts - et pourtant j'ai tort de raisonner ainsi. D'abord parce que je ne vote pas moi-même avec mon intérêt direct en ligne de mire, ensuite parce qu'il faut, de la part de ces électeurs moins bien lotis, un certain courage pour appeler sur eux-mêmes la foudre des réformes et du démantèlement du service public en s'imaginant que c'est la meilleure façon de sortir du marasme (ou de l'impression de marasme). Fillon, notre sémillant futur premier ministre, n'a pas tort quand il se félicite d'un vote "positif" : c'est un vote motivé par la peur du déclassement et des jeunes, un vote pour que les plus bas que soi s'en prennent pour leur grade, mais c'est aussi un vote qui appelle un agenda de réformes - sur le modèle "no pain, no gain".

Et le prix à payer est élevé. Croire que la France ira mieux quand le "travail sera libéré" n'est pas incohérent (même si c'est sans doute faux) ; devoir en passer par la réaction généralisée, c'est pathétique. Il est terrible d'avoir à subir ce package de la haine de classe, des défiscalisations pour investisseurs immobiliers et autres rentiers, des lois répressives et inutiles, et de toute cette idéologie de chiottes matinée de néopétainisme. Les pragmatiques diront que la récupération des électeurs du FN était à ce prix, mais j'aurais préféré que l'offre politique n'épouse pas à ce point les contours crasses de la basse démagogie.

J'en veux pas mal à la droite modérée d'avoir suivi Sarkozy dans ses travers les moins agréables ; certes, ce type n'est pas un dictateur en germe, et le diaboliser n'était pas la solution, mais quel besoin de se taper, au nom des réformes, un hystrion qui s'excite tout seul en voulant abolir l'esprit de 68 - mort depuis tellement longtemps que même son fantome réactivé pour l'occasion n'effraye plus personne et ne ranime que des nostalgies. J'en viens à regretter que le conservatisme sympathique de Bayrou n'ait pas plus séduit à droite - et bien sûr, je suis triste que l'approche de Royal ne soit pas apparue dans toute sa modernité.

N'étant qu'un royaliste de raison, et ayant à l'époque soutenu Strauss-Kahn parce que je sentais bien qu'elle n'avait pas les épaules assez large pour faire gagner la gauche, je ne peux pas dire que cette défaite nette me surprend. Les commentaires soulignent souvent, et avec raison, le travail de construction idéologique de la droite, avec ce martèlement démagogique qui avait l'avantage de constituer un système terriblement cohérent ; en face, ce ne sont pas les quelques piques contre les vieux tabous de la gauche qui ont pu tenir lieu de pensée politique.

Ce qu'il nous aurait fallu, et ce qu'il nous faudra, c'est un programme plus clair qui associe des réformes vraiment efficaces avec un autre impératif de justice sociale. Il est scandaleux d'entendre lier valeur travail et coup de pouce aux héritiers, mais il est encore plus pénible de voir que personne à gauche n'a eu les moyens de contester ces élucubrations. C'est ce manque de vision politique, du rôle de l'Etat, de la frontière entre public et privé, entre intervention et libre entreprise, ou de l'autre côté d'une perception renouvelée des mécanismes de reproduction de classes et des inégalités, qui ont cruellement fait défaut à gauche. En se laissant enfermer dans la vision binaire et moralisatrice de la droite ou la cote mal taillée du déclinisme, l'élection était perdue d'avance.

L'idéologie a déjà gagné

En attendant la défaite que nous promettent tous les sondages, au point que je me demande si les gens vont aller voter tant le suspens est inexistant, il y a déjà une grande gagnante de la confrontation : l'idéologie. L'idéologie, sport de gauche, croyait-on, mais ce n'est plus le cas : qui a parlé de "valeurs" dans le vide, qui s'en est pris à des vieilles lunes comme Mai 68, sinon la droite ? Tandis que la gauche essayait juste de s'accrocher à quelques principes de base comme la solidarité, balayé d'un revers de main par le bon sens patelin des sarkozystes qui défendent un nouveau chacun pour soi, jamais la structuration mentale de l'électorat n'a semblée aussi forte.

Plus que la segmentation de l'offre politique, largement décriée, c'est bien la cohérence de l'idéologie qui permet à Sarkozy d'être en tête en ce moment. C'est ce travail de longue haleine, rapidement décrit dans libé ce matin, qui a permis de mobiliser son camp et de siphonner le réservoir affectif du FN, puis de s'imposer à la droite modérée qui n'avait plus le choix qu'entre le vote réactionnaire ou le vote bayro-socialiste. Ce sera la réaction, et tout le monde sera puni. Et voila donc la jonction de la droite de Neuilly et de celle de Bigard ; une droite pour les entreprises, et une droite pour les beaufs.

Pendant longtemps il était quelque peu malvenu de se dire de droite, c'était une maladie honteuse, que l'on confessait tant bien que mal à l'abri de figures indiscutables comme de Gaulle ; aujourd'hui, et quoi que prétende le candidat UMP qui continue à dénoncer une pensée unique alors que c'est la sienne qui s'est partout imposée, il est presque difficile de se dire de gauche sans se reprendre dans la gueule une litanie fatiguante à base de "modernité", de "on peut plus se le payer" et de principes. Essayez d'en pointer les contradiction et on vous répond de toute façon que ça peut pas faire de mal, et que ça suffit le bordel.

La grande force de l'idéologie réactionnaire, c'est qu'elle se part des attributs de la réalité pour mieux la faire disparaître. D'où les heures sup qui n'existeront jamais, d'où la valeur travail qui permet d'hériter de l'appart des parents à Neuilly, d'où une politique pénale tellement répressive qu'elle sera criminogène, d'où des prolos qui votent pour baisser les impôts des riches et recevoir moins de services publics - mais bon, hein, les principes avant tout.

Leçon pour la gauche de demain : ne jamais lâcher les principes, et arrêter les synthèses de merde. Qu'il faille recoller à l'extrême -gauche, ce qui semble peu probable, ou réhabiliter l'image de Blair en France, il faudra reconstruire une idéologie qui tienne en cinq proposition à la con, la marteler à chaque fois et ne jamais s'offusquer des contradictions. Et si vous n'êtes pas d'accord, c'est vous qui avez tort, comme avec Sarkozy.

Leçon pour demain : ce n'est pas parce que c'est perdu d'avance qu'il ne faut pas aller voter. Et un bulletin pour Royal, un !