A propos
radical chic

Votez Bigard !

Pendant la présidentielle américaine, le Village Voice avait eu la bonne idée d'offrir une colonne à une strip teaseuse lors de la convention républicaine à New York. Comme on s'en doute, celle-ci voyait tous ceux qui venaient de prêcher l'ordre, la famille et les valeurs morales venir lui glisser des billets de 20 dols dans le string le soir même, sans en paraître gênés le moins du monde, bien au contraire. D'ailleurs, aucun média ne s'en est ému - mais si jamais les démocrates s'étaient permis de fréquenter les bars à lap dance en portant leurs pins de donateurs bien en vue lors de leur propre convention, les réactions auraient été sanglantes.

La morale de l'histoire ? Celui qui domine les médias et - surtout - les perceptions peut tout se permettre, sans jamais être renvoyé à la réalité sordide et notamment à la concordance entre les discours et les actes. C'est bien le même phénomène à l'oeuvre aujourd'hui quand on voit Sarkozy réconcilier les contraires : promettre tout et n'importe quoi à tout le monde, et se permettre dans le même meeting de critiquer "la pensée 68" (vieux thème, toujours utile) qui prétendrait "que tout se valait, qu'il n'y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid" (cité dans libé) tout en donnant la parole à ce gros porc de Bigard ("C'est pas la première fois que je viens à un meeting. Moi, j'ai déjà bourré Bercy, et j'ai aussi bourré d'autres trucs la semaine dernière").

Critiquer le nivellement et promettre la beauferie en partage, parler d'élitisme scolaire et limiter l'école à un rôle de formation professionnelle (très bien analysé par notre invité - bayrouiste reconverti ségoliste - de Voter à gauche), réduire - en ne parlant que de ça - tous les musulmans à des égorgeurs de mouton tout en se drapant des habits de la tolérance, la liste est longue et devrait culminer dans le débat de mercredi.

Et finalement, qu'est ce qui permet de faire la jonction entre le chic décontracté de Neuilly et les beauferies de Bigard ? De concilier les réformes libérales attendues par les cadres du privé et le souci des moins privilégiés à ce qu'on s'adresse à eux ? C'est le sacrifice de l'intellectualisme. La fin de la pensée, qu'on trouve dans sa manière vulgaire et revendiquée avec Bigard, et dans sa manière plus subtile avec "l'intellectuel" Glucksmann, qui en bon soudard mao a su retrouver le chef qui le soulagerait de la peine de penser.

La haine de la pensée sous ses deux formes, celle de l'abruti fatigué et qui en a marre d'être culpabilisé par une élite bien pensante, et celle des bourgeois éduqués devenus étroits à force d'intriguer en entreprise ; tous deux veulent qu'on leur décrive un monde tel qu'ils le perçoivent, débarrassé de sa complexité par la magie d'un appel bourrin à l'action et surtout au chacun pour soi. Ca suffit le bordel : votez Bigard.

S'opposer et proposer...

Pas de blog pour moi dans les jours qui viennent, mais le combat continue sur Voter à gauche ! Avec un programme ambitieux de billets sur le projet socialiste pour convaincre nos amis bayrouistes, ces enfants prodigues de la gauche et du centre pour lesquels nous avons toujours eu une tendresse toute particulière, que le vote Royal est bien un vote utile... pour la France.

Je jette en pature quelques éléments de réflexion tirés d'un billet de Dan :

Ce rassemblement, contrairement à ce que claironnent inlassablement les professionnels du commentaire médiatique, ne se limite pas à un "referendum antisarko". Vacuité de l'analyse qui nous serine qu'on ne peut à la fois s'opposer et proposer. Ce ne sont au contraire que les deux facettes d'un même mouvement : celui de l'électeur dont la responsabilité est de choisir tout à la fois ce qu'il veut et ce qu'il refuse. Refus de la droitisation du discours politique français (qui n'est inéluctable que dans l'esprit de ceux qui la souhaitent) et de la société que prépare Sarkozy ; adhésion à un projet et à un système de valeurs qui en sont l'opposé, et qui n'ont pas dévié durant cette campagne électorale.

Dans l'intervalle, je bloque les commentaires, mais de toute façon le débat se passe ailleurs ! Hasta siempre, etc.

Le mal nécessaire

Ca suffit ce bordel, il faut tout péter, on va remettre les choses d'équerre et lui seul a les couilles d'agir : ceux qui votent Sarkozy ne disent pas autre chose que cela. Faire passer "les réformes dont la France a besoin", sanctionner durement les délinquants jusqu'à ce qu'ils crèvent en prison, et laisser mourir de faim tous ces assistés qui n'en branlent pas une, pour leur apprendre. Une bonne purge, et si ça fait mal c'est tant mieux, on n'est pas judéo-chrétiens pour rien. C'est l'argument du mal nécessaire, et je crois qu'il est central dans le succès électoral du nouvel UMP.

L'avantage de la "révolution idéologique" de la droite française, c'est qu'en situant son argumentation à un tel niveau infra-politique, elle s'affranchit de toute rationalité, de toute évaluation des mesures proposées, de la moindre considération sur leurs mises en oeuvre et leurs conséquences. Plus de passé sinon une longue gabegie socialiste, plus de bilan car c'était "avant" le triomphe de la morale et l'avènement du chef qui nous fait mal pour nous guérir, parce qu'au fond c'est pour notre bien. Mais les souffrances ne seront pas les mêmes pour tous ; car saint Sarkozy saura faire le tri entre le bon grain et l'ivraie, entre les vrais travailleurs méritants et les glandeurs, entre ceux qui aiment la famille et les autres. Au premier, la félicité, aux autres la souffrance.

Du coup, on assiste à une disparition de la réalité sous le coup de boutoir de la double idéologie du mal nécessaire ; d'un côté, une posture morale inattaquable, car essentialisée (un peu comme les gènes, voyez), de l'autre un appel au pragmatisme permanent qui trouve également sa source dans cette impression culturelle ancrée qu'il n'y a qu'en en chiant qu'on ira quelque part. Dispositif magnifique, car substituable ; attaquez sur le pragmatisme, on vous répond par la morale, et si vous cherchez à discuter d'une autre morale, plus ouverte et plus tolérante, on vous répondra par le pragmatisme à coup d'exemples édifiants.

Une fois le cadre posé, c'est à chacun selon son dû, plus d'argent et plus d'héritage pour les riches, plus de flics pour les pauvres, et les moutons seront bien gardés. Voila comment s'opère la réconciliation magique de l'intérêt des plus pauvres et des plus riches : l'effort, le dépassement, et au bout de 300 ans les derniers seront les premiers - et les autres seront morts de toute façon. Tout l'art du conservatisme, finalement, est là : une manipulation grossière de principes destinés à cacher les mécanismes socio-économiques à l'oeuvre, établis et connus depuis longtemps, et qui ne font que peu de place à la morale. Et l'illusion qu'il faut souffrir pour être riche, mais bon, surtout les autres.

C'est donc en déconstruisant ce dolorisme imbécile et surtout déconnecté de la réalité qu'on arrivera peut-être à montrer le vrai Sarkozy, aussi bien en discutant des effets concrets des purges proposées (comme la supercherie de la "valeur travail", qui s'autorise de contradictions flagrantes en détaxant l'héritage...) que de l'intérêt discutable de la méthode elle-même : nous croyons encore que le changement n'est possible qu'imposé par une force brutale guidée par un sens de la justice (ou de l'injustice) souverain, et nous faisons la même erreur qu'au temps de Villepin et du CPE. Dans une démocratie adulte, le changement ne passe plus par la force, tandis que la force n'amène que le blocage.

Dimanche électoral

Passer des journées entières à parler aux gens, et s'apercevoir finalement qu'on ne peut pas vraiment les convaincre. Chaque discussion n'est qu'une pierre apportée à l'édifice incertain de la conviction, et chaque faux pas menace de le faire s'écrouler. Autour de moi, un rien semble emporter l'adhésion, un rien pourra faire changer d'avis, et ce jusqu'à la dernière minute.

Tous les arguments se valent dans la construction affective du choix ; qui vote, qui semble ferme et sûr de lui, qui trouvera la faille logique qui entraînera les conséquences voulues, qui instillera le décalage imperceptible mais suffisant pour que chaque nouvel échange, chaque lecture de profession de foi, semble confirmer le choix attendu...

Tout est calme maintenant ; les derniers indécis ne cherchent plus à savoir pour qui voter, ils sont en train de trancher. Ils ne redoutent plus les conversations où quelqu'un de mieux inspiré les fera à nouveau basculer dans le doute, ils n'ont plus à entendre les argumentaires des convaincus qui font feu de tout bois pour glaner la moindre voix.

Choisir, c'est abandonner le luxe d'un monde où tout est possible, où l'on peut acheter le pull noir et le pull blanc, où l'on peut croire à la réconciliation magique des contraires. Choisir, c'est dire ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas. J'espère qu'ils ne se tromperont pas, mais dans tous les cas ils seront soulagés, d'autant que le second tour s'annonce forcément plus clair.

Le retour de l'agent Airhole

Une effraction ? Mais pourtant, Sarkozy est encore ministre de l'intérieur ce week-end !

Un choix simple

Cette campagne électorale est à la fois surprenante et inquiétante. Surprenante, car elle est, dans la forme, exactement l’inverse de la précédente : là où la campagne de 2002 était focalisée jusqu’à l’obsession sur un thème unique (l’ «insécurité »), celle de 2007 renvoie au contraire l’image d’un camion fou, naviguant à vue au gré des faits divers, des déclarations « chocs », sans qu’aucun thème ne réussisse à adhérer sur cette patinoire. Elle est de ce fait inquiétante : non seulement parce que les clivages et les positionnements apparaissent brouillés, mais surtout parce que le processus semble de plus en plus incontrôlable. Ni les candidats, ni les médias, ni les différents acteurs intervenant dans la campagne ne semblent en mesure de maîtriser cet engrenage ; la machine de la propagande politique tourne, dirait-on, toute seule. (...)

Lire la suite du texte de Dan sur voter à gauche, en attendant un vrai billet sur radical chic...

Spécial indécis

Il est temps de sortir de la confusion et de revenir à plus de sérénité.

A force de voir chaque jour une nouvelle thématique émerger et chasser les précédentes, la campagne finit par rendre illisibles les clivages et les positionnements politiques. Pourtant, la complexité apparente est une fausse complexité, très largement produite par le traitement médiatique chaotique de la campagne, et par les stratégies de certains candidats qui jouent délibérément la carte du brouillage (Sarkozy au premier chef).

Le choix est pourtant simple : pour tous les électeurs de gauche, et plus largement pour tous ceux qui veulent échapper au danger Sarkozy, c'est le vote pour Ségolène Royal, aux deux tours, qui est la meilleure solution. Pour quelques raisons simples, à la fois de choix de société et de stratégie politique.

Lire la suite et télécharger l'argu en pdf sur le site de Voter à gauche.

Bêtise comptable

"Nous aidons les doctorants à donner une dimension de projet professionnel à leur thèse et à prendre conscience que ce projet a un coût. Ils consacrent à cette démarche un chapitre de leur thèse, qui est présenté à un jury venant du monde économique"

Voila un article réjouissant, au diapason de la bêtise militante, fière d'elle et sûre de son bon droit, qu'il raconte sans la moindre trace d'ironie. Saloperie de binoclards thésards, infoutus de se vendre en entreprise sauf pour quelques trop rares postes en R&D, pas capables d'avoir "une dimension de projet professionnel", pauvres rêveurs perdus dans les trucs abstraits, peut-être même la recherche fondamentale, entendez la recherche qui ne sert à rien. Qu'on puisse encore payer ces gens là au smic alors qu'ils n'ont pas la moindre rentabilité ne suffit pas, on doit leur faire comprendre, en les culpabilisant façon "trou de la sécu", "avantages acquis" et autres "gaspillages" que leur jus de cerveau "à un coût". 180 000 euros, soit combien de 4x4 ?

Noble mission de l'Association Bernard-Gregory, destinée à "favoriser l'insertion des étudiants". Voila un objectif absolument indiscutable, voila le prétexte rêvé pour se lancer dans la démagogie comptable la plus abjecte. Alors on va intégrer à la thèse un chapitre spécial "ma dette à la société", et on va le présenter face à des gens qui savent qu'un sou est un sou, qui pourront pendant des heures gloser comme le journaliste du monde sur la rigueur de la méthode d'évaluation, ah bon on n'a pas calculé la part d'amortissement du laboratoire, quelle dommage, mais bon l'idée est bonne n'est ce pas ?

Sale thésard, tu nous coûtes de la thune et t'as intérêt à en rapporter : voila le message que fait passer avec l'imbécilité crasse que seule peut produire l'entreprise quand elle sort de son rôle économique pour se prendre à donner des leçons de vie aux autres. Démarche d'autant plus débile qu'on ne voit pas vraiment comment "l'évaluation" peut servir à rapprocher le doctorant de l'entreprise, si ce n'est dans la croyance naïve que parlant plus aisément le langage de l'argent et de l'investissement, ils pourront mieux se vendre aux entreprises, pour faire autre chose que de la recherche évidemment. Ainsi l'on croit qu'en appliquant stupidement le raisonnement économique propre à l'entreprise et parfaitement logique pour celle-ci, on ferait converger magiquement, par la puissance de la similarité, des mondes qui ont des raisons autrement plus sérieuses de ne pas se parler. Bel aveu d'échec, en vérité.

D'ailleurs une école de commerce de seconde zone s'est récemment payé des pages de pub pour vanter sa recherche appliquée (en quoi d'ailleurs ?), qu'elle décrétait (en gros) la seule vraiment utile en France ; et voila qui permet de rejoindre la longue cohorte des connards qui ne comprennent pas et l'importance - disons - existentielle de la recherche fondamentale, l'acte gratuit de la connaissance, et l'utilité même de cette recherche qui doit de toute façon nourrir la recherche appliquée, dont il n'est pas non plus question de minorer l'importance économique. Mais combien de fois entend on des gens qui n'y connaissent rien se lamenter devant la mauvaise organisation du CNRS, comme si on pouvait trouver un moyen de faire cracher plus de résultats en cognant sur les chercheurs ?

Anti-royalisme primaire

Dans l'Obs (oui, je sais), on peut lire un compte-rendu de campagne à Coulommier, dans lequel deux gamines de 18 ans disent à propos de Royal "elle est pétée de la tête, celle-là, elle change d'avis tout le temps. Elle se mélange les pinceaux". Et la même lycéenne (Tiffany, ça ne s'invente pas) de trouver que "les candidats ont tous des bonnes idées, même Le Pen". Quand une jeunesse inculte et dépolitisée trouve à la fois du bon partout (relativisme habituel, prélude au tous pourris) mais que Ségolène est vraiment trop bête, d'ailleurs c'est mon père qui me l'a dit, c'est que le travail de sape anti-Royal a bien atteint son objectif. Ce sentiment me semble d'ailleurs dépasser toutes les bornes et virer dans l'irrationel et la caricature - et j'en parle d'autant mieux que je n'ai jamais fait parti des fans de Ségolène.

Et dans le pseudo dossier de l'Obs - bon, reconnaissons que la sociologie de bazar contribue grandement au plaisir de lire cet hebdo - sur les "tribus politiques", la rédaction a savamment réparti les électeurs du PS entre des "ségolâtres" entrés en religion et fanatisés, et des anxieux qui se bouchent les oreilles et votent par peur du 21 avril. Ceux-la seraient aussi représentatifs que les "ségophobes de gauche", qui ont droit à leur petit portrait, comme la niche des féministes anti-royal (hum). Au total, deux voire trois pseudos tribus qui se définiraient contre Royal - et personne contre les autres. Cela commence à faire beaucoup.

Il est difficile de démêler l'écheveau des causes et des conséquences, savoir si la presse contribue à fabriquer cette défiance systématique ou si elle ne fait que recueillir les fruits d'un patient travail de sape. Il est possible que la campagne interne ait engagé le procès en incompétence et la "cruchifixion", d'ailleurs je n'étais pas en reste à l'époque. Il est clair également que le PS, en jouant le jeu de la personnalisation et de la popularité sondagière, reçoit la monnaie de sa pièce, quand la presse enclenche le fameux cycle "lèche lâche lynche". Enfin, on peut a minima concéder que la candidate est une piètre oratrice, pente aggravée par son usage de slogans qui sonnent d'ailleurs plus creux qu'ils ne le sont.

Mais à ce point ? Quand tout le monde ou presque communie dans l'anti-royalisme, on peut être sûr qu'une telle exagération est finalement insignifiante. Tout le système y pousse, du commentaire permanent sur la couleur de la veste (parle-t-on de la grosse Rolex de sarko ou à ses chemises brodées NS ?) au décompte flagrant des bourdes, qui viennent valider a posteriori la thèse de l'incompétence. Par contre, quand Chirac fait de la géopolitique de comptoir devant New York Times, ou quand Sarkozy confond, rien que ça, les chiites et les sunnites, personne ne leur rappelle qu'ils sont chef des armées ou ministre des cultes.

Tout contribue donc à faire de Royal une sorte de victime expiatoire, un totem pour que le peuple - ni plus bête, ni plus intelligent - se venge. Quand j'entends des gros cons expliquer que Royal est une conne, non pas une mauvaise oratrice ou une personnalité un peu autoritaire mais une grosse conne incompétente, je me dis que le monde est bien fait, et qu'elle tombe à pic pour rassurer le bon peuple assis sur son trône du bon sens ; voyez, si elle y arrive, pourquoi n'y arriverais je pas ?

Cela colle d'ailleurs parfaitement avec un autre argument de bon sens stupide, le "je vote pas pour elle parce que c'est une femme". Argument pseudo universaliste, qui se double généralement des critiques style "elle met sa féminité en avant", tandis que la politique des couilles sur la table à la sarko ne choque personne. C'est l'article de Pierrette Fleutiaux qui y répond le mieux.

"Ce n'est pas parce qu'elle est une femme que je la choisirai. Ça serait de la misogynie à l'envers." Ah bon ? Ne vous suffit-il pas d'avoir eu des décennies, des siècles de misogynie à l'endroit ? Quand l'occasion historique se présente de corriger une anomalie vieille comme le monde, et ridicule à la longue, nous ferions la moue ?

Quoiqu'il en soit, une telle irrationalité me semble parvenir au degré d'absurde prélude au retournement. Une fois que tout le monde se sera familiarisé avec maman en la prenant pour plus bête que soi, il ne restera plus que la familiarité, face au gros méchant Sarkozy en face.


Et si la droite votait Royal ?

L'esprit du sarkozysme (III)

Tout a été dit sur la philosophie déterministe de Sarkozy, par contre qu'il dise dans le même entretien qu'il n'a rien entendu d'aussi absurde que "connais-toi toi même" n'a pas l'air de surprendre grand monde. C'est vrai, il est loin le temps où Mitterrand choisissait de poser lisant les essais de Montaigne...

Ce refus de la connaissance de soi, j'y vois non pas le constat d'une impossibilité liée à l'inconscient, car l'absurdité d'une démarche ne serait tenir en sa difficulté, mais plutôt le triomphe d'une volonté d'autant plus acérée qu'elle ne se permet pas le risque d'un retour sur soi. L'homme a changé, Onfray nous dit qu'il a lu Sénèque durant sa traversée du désert, mais cela n'a pas suffit pour bonne autocritique.

Sarkozy est un guerrier, pas un sage. Il prend des airs de penseur pour habiller ses sorties idéologiques, mais il ne va pas au bout de la démarche, pour ne pas casser la machine. Ce n'est pas choquant en soi, car savoir se remettre en cause n'est une obligation pour personne. C'est plus triste quand l'on songe qu'un des plus probable futur président puisse se tenir à une telle distance d'une sagesse si fondamentale, et d'ailleurs constitutive d'une identité européenne qu'il aime à faire mousser.

C'est surtout, encore une fois, le signe que le personnage épouse parfaitement l'époque. Brutal, pressé, avide de pouvoir - comme ses concurrents, j'en conviens - et sensible aux signes matériels de la réussite : voilà bien l'homme moderne, voila celui qui triomphe aujourd'hui, et quand on entend le même se plaindre que l'école n'est plus l'école et que les professeurs ne sont plus respectés, on ne peut que rigoler. Une fois toute idée d'humilité balayée au profit de la réussite, de la mise en avant de soi, de la conquête de nouveaux fidèles, que resterait-il de l'école, sinon une pratique machine à reproduire les inégalités et, bon an mal an, la force de travail qualifiée qui nous va bien ?

L'esprit du sarkozysme, ce n'est pas seulement brandir l'étendard de la morale pour mieux dissimuler la fin de la justice sociale, c'est avant tout légitimer au nom de l'individu roi toutes les formes d'accumulation et de confiscation. C'est une force positive, en ce qu'elle avance mieux, mais elle ne mène qu'à une fuite en avant, à la façon de ces dictateurs du tiers monde toujours préoccupés à piller les richesses pour leur succès personnel et au mépris de l'avenir du pays qu'ils prétendent défendre. Ainsi il faut travailler sans trop y penser, et tant pis si le travail produit parfois du malheur même quand il ne manque pas ; il faut accumuler, car l'existence ne dépend plus que du regard des autres et de notre capacité à répondre aux désirs concurrents par d'autres désirs plus forts ; il faut punir ceux qui sortent du système, car ceux-là menacent notre prospérité, et pourraient faire apparaître nos contradictions.

Morale de gros con ? Pas seulement, car Sarkozy n'est ignorant que par choix. Il s'aligne au niveau de ses sbires pour avancer plus vite, il jette la pensée comme autant de lest et espère aller directement au but, sans voir qu'il abandonne l'essentiel. Reflet de l'époque, encore une fois, en ce qu'il pourrait servir de devise à un cadre frustré à la défense, aux dents rayant le plancher mais obligé de se farcir une hiérarchie pléthorique, et prêt à tout, notamment à exploiter les autres, plutôt que de remettre en cause la structure qui le fait cravacher et l'exploite également jusqu'à la fin. Sarkozy s'en tirera peut-être, mais ses électeurs trop pressés risquent d'en rester au stade de victimes consentantes de l'abrutissement - "travailler plus pour gagner plus", et surtout ne penser à rien d'autre.

Un peu de fond pour changer

Campagne merdique ? Arguments de bas étage ? Allez, un peu d'analyse :

On croyait Sarkozy "changé", devenu modéré et presque centriste, mais la campagne ne lui aura pas laissé le temps de bien essayer sa nouvelle identité spéciale second tour. Depuis quelques semaines le raidissement droitier du candidat sortant est indiscutable, d'autant plus qu'on n'y a guère pris garde tant les petites phrases ont été distillée progressivement. Partir du centre et déclarer que la gauche est "l'amie des voyous et des fraudeurs", c'est avoir fait un chemin significatif, et pas dans la bonne direction.

Sur Voter à gauche, évidemment, le site athée qui se moque de la trêve pascale !

La rumeur (ou : pourquoi chercher plus loin ?)

Deux observateurs différents, n'ayant en partage que leur méfiance ou leur haine pour le "candidat sortant", soulignent à quel point l'homme Sarkozy ressemble à son portrait des guignols : agité, voire bouffé par les tics, et toujours borderline. Curieusement, alors que les attaques sur la personnalité de Ségolène Royal n'ont jamais manqué, notamment son autoritarisme supposé, personne ne relaie vraiment ce caractère de névrosé profond du Sarko.

Et si c'était ça, la rumeur qui court partout et qui agite les rédactions parisiennes ? Pas une plaisanterie de petits malins qui balancent des mails de menace d'attentat (petits malins encartés aux RG, sans doute), ou encore une rupture avec Cécilia, mais une autre rumeur, une prise de conscience : Sarkozy est dans un état limite, au bord de la folie, il ne se contrôle plus que difficilement. Pour preuve, dans l'effrayant compte rendu du reporter embedded de libé :

"Au vu du visage secoué de spasmes, les sarkologues postés aux deux bouts du wagon posent déjà ce diagnostic : "ça ne va pas." (...)

"Nicolas Sarkozy au repos (si l'on peut dire) offre un spectacle d'inquiétude. Haussement compulsif des épaules comme pour chasser le poids de la veste (noire et légère), resserrements incessants du noeud de cravate (bleue à pois blancs) avec rotations du cou et rictus de pendu. Le visage est une mer démontée où les yeux roulent comme hors de contrôle. Les lèvres décochent des sourires automatiques à la demi-douzaine d'objectifs entassés dans le sas. Nous héritons d'un clin d'oeil déclenché par on ne sait quelles synapses."

Le reste est à l'avenant ; cela peut passer au compte d'une surchauffe de campagne, l'homme devant tout donner en ce dernier mois, mais les instants limites sont toujours les plus révélateurs, et de ce point de vue cela va au delà des fameuses "migraines" fort opportunes lorsque la contradiction parait. Que se passera-t-il en cas de crise sérieuse, si par malheur il est élu ?

Du côté d'Onfray, qui n'a pas été tendre avec Royal alors qu'il appelait presque à voter pour elle il y a quelques semaines, le making of de la fameuse interview où Sarko se prend pour un généticien fait ressortir un comportement incroyable ; d'abord l'extraordinaire agressivité du type sûr de son fait et jamais en manque pour gueuler contre ceux qui ne partagent pas ses idées, mais d'une façon inquiétante :

Premier coup de patte, toutes griffes dehors, puis deuxième, troisième, il n’arrête plus, se lâche, agresse, tape, cogne, parle tout seul, débit impossible à contenir ou à canaliser. Une, deux, dix, vingt phrases autistes. (...)

Je fais une phrase. Elle est pulvérisée, détruite, cassée, interdite, morcelée : encore du cynisme sans élégance, toujours des phrases dont on sent qu’il les souhaiterait plus dangereuses, plus mortelles sans parvenir à trouver le coup fatal. La haine ne trouve pas d’autre chemin que dans cette série d’aveux de blessure. J’avance une autre phrase. Même traitement, flots de verbes, flux de mots, jets d’acides. Une troisième. Idem. Je commence à trouver la crise un peu longue. De toute façon démesurée, disproportionnée.

puis un besoin de reconnaissance et de discussion qui le rendrait presque sympathique si l'on avait pas lu le début. Comme Pikipoki, c'est bien l'agressivité consubstantielle de Sarkozy qui frappe, comme le fait qu'il ne puisse s'ouvrir qu'après avoir marqué, ou tenter de marquer, sa domination.

Et encore, il aurait changé ! Bref, le personnage est inquiétant ;ceux qui en sont déjà convaincus, et n'aiment pas ses idées, n'en demandent pas plus. Les autres avanceront qu'on vote aussi pour un programme, ce qui ne me dérange pas (je vote aussi contre le programme de sarko), mais en ce cas, pour ces électeurs de la droite traditionnelle, que ne leur reproche-t-on pas de voter par défaut, de fermer les yeux et de se boucher les oreilles ? Comme pour Ségolène, il y a en qui adorent ce style différent, et d'autres que cela dérange ; mais ces derniers s'expriment peu, à moins qu'ils ne s'accrochent discrètement à la remorque Bayrou.

Le PS et le marché : vieilles rengaines

D'une part, des hauts fonctionnaires qui entament l'air archi connu et caricatural du PS-qui-n'a-pas fait-sa-mutation-idéologique, et qui continue à penser que le marché libre fabrique aussi de la pauvreté ; d'autre part, un économiste bourdivin que j'apprécie normalement (c'est un ancien prof, faut dire) mais qui en arrive tout en s'en défendant à justifier le vote Bayrou - des autres, quand même - comme la transgression qui mettra fin au PS, parti hypocrite se disant de gauche mais juste bon à panser d'un peu de social les plaies béantes du libéralisme qu'il à lui-même contribué à engendrer.

Deux positions qui finissent par me faire rire à force d'être irréconciliable, un dialogue de sourds, deux purismes aussi qui s'affrontent avec la même volonté de clarifier les choses : soit exhorter le PS à faire sa pénitence de Canossa devant les représentants du marché, soit vouloir tuer le même parti vendu au même marché. Certes, on peut croire en regardant les choses trop rapidement que c'est la pratique libérale honteuse du parti qui se trouve dans les deux cas condamnée, mais c'est une erreur.

Ce qu'on l'on reproche aujourd'hui à la gauche de gouvernement, outre son manque de pureté idéologique, c'est de tenter quand même de ne pas céder au marché quand tout l'y appelle. Tout, car les gauchistes de tout poil n'ont pas l'ombre d'une solution pour permettre à la poule aux oeufs d'or du marché libre de prospérer sans la tuer à coup de taxes ou de mesures idiotes comme les autorisations administratives de licenciement, qui n'ont jamais sauvé le moindre salarié mais sans doute freiné quelques embauches. Il y a vraiment beaucoup de choses insensées dans la croissance, l'obsession de la productivité et le culte de l'argent, mais croire qu'on en reviendra en prolongeant une critique morale par une bureaucratie tatillonne et naturellement inefficace me fait vraiment pitié.

Et l'absence d'alternative visible nourrit également le vide de la pensée politique d'en face, quand il suffit de croire benoîtement qu'une moindre intervention de l'Etat permettra enfin de faire repartir la croissance, et naturellement de faire baisser le chômage Cela ne se passe jamais comme cela, sauf quand des effets macroéconomiques lourds viennent dissimuler les gesticulations de la politique libérale, mais c'est pas grave, c'est encore une position de principe, avec tout le confort qu'elle apporte. En arriver là, c'est non seulement abdiquer entièrement, mais c'est aussi se priver de leviers qui, s'ils ne sont pas spectaculaires, permettent - outre de se faire taxer d'archaïsme par les forces de la pensée unique - de redistribuer efficacement, et durablement.

Alors, si la réponse de Biseau aux "Gracques" dans libé est absolument pathétique (quoi, nous, au PS, pas libéraux ?), celle de Généreux à la droite est plus intéressante. C'est bien en se penchant sur la bonne performance économique des années Jospin, que les gauchistes voient comme les années du libéralisme masquée et la droite comme la sclérose de l'économie à coup de 35 heures et de CMU, qu'on rappelle quelques évidences - notamment qu'une politique ciblée de soutien de l'emploi fait ce que le marché ne fera jamais, réintégrer ses franges dans l'économie.


Evidemment, il faut lire ce papier de Dan chez Voter à gauche, qui change un peu le regard sur la pratique policière : une police désocialisée, où quand la recherche de l'efficacité (faire du chiffre) au nom de beaux principes se révèle pire.