A propos
radical chic

Le ministre d'un jour

A toute chose malheur est bon ; ces émeutes ou échauffourées ou rien du tout de la Gare du Nord ont quand même permis à Baroin de faire sa première sortie de ministre intérimaire, et de dire ses premières conneries. Sans doute n'a-t-il pas tort, et pris peu de risques, car l'ensemble de l'affaire sur TF1 n'a pu se limiter qu'à des scènes de la banlieue quotidienne, images de racailles affrontant des CRS, récits heurtés pour brouiller toute signification et rester au niveau du fait divers et de la grande peur. Je ne pense pas non plus que les journalistes aient sauté sur l'occasion de la contredire quand le "clandestin multirécidiviste signalé 22 fois " qui mérite de se faire punir sévèrement se révèle être un vague ancien délinquant et dont rien n'indique qu'il devait absolument se faire tabasser sur place par des types en uniforme.

Bref ; si la question des rapports entre la police et une certaine population mérite d'être posée, et agite le débat microscopique de ceux qui tentent péniblement de penser le désordre, je n'ai pas le temps d'y consacrer grand chose. Ce qui m'intéresse aujourd'hui c'est le caractère proprement absurde, sinon scandaleux, de ces remaniements ministériels d'avant élections. Un mois de Baroin, déjà une connerie mais surtout l'intendance qu'on devine, les changements de cabinet, la valse des cartes de visite, le mobilier sans doute, les gesticulations sciemment organisées pour prouver qu'on existe autre part que dans quelques documents officiels que plus personne ne lit.

Quand on apprend que d'autres ministères, sans la moindre nécessité, ont également changé pour quelques semaines, parce qu'ils aurait été trop insupportable de les rattacher pour deux mois à un autre portefeuille, et que les mêmes qui passent des semaines à planifier ce genre d'alternance trop éphémères promettent tous ces chimères de gouvernement resserrés, on se dit que la presse est décidément bien gentille.

Si encore ils se contentaient d'expédier les affaires courantes, de fermer leur gueule et d'apprendre ; mais non. C'est la misère de nos ministres, avant tout politiques (ce qui est normal) mais surtout incompétents multicartes, à la fois tout occupés à prouver qu'ils connaissent leur sujet - ce qui est parfois le cas, par chance - et à faire le plus de dégâts possibles histoire de laisser une trace pourtant effacée au premier coup de vent. Lisez, c'est beau comme du Baroin :

"je souhaite que l'autorité judiciaire puisse, au nom de la société, apporter les réponses les plus adaptées parce que nous sommes dans une période sensible à quelques encablures d'une respiration démocratique où les Français vont faire leur choix."

"Les réponses les plus adaptées" et "une respiration démocratique", c'est pire que la novlangue de Royal ; en arriver à défendre la sévérité ou plutôt "l'adaptation" (parce qu'en général les réponses de la justice sont inadaptées, on le sait bien) au prétexte que l'heure est grave et que la tranquillité publique est à ce prix, ça me fait mourir de rire ; on en reparlera quand Baroin aura sa petite grotte d'Ouvéa d'entre les deux tours pour mieux faire passer son patron.

En attendant, Baroin existe, il a son quart d'heure de célébrité, ça le change des colonies ou des couves de Voici avec sa poule journaliste. Remercions la foule de la Gare du Nord et les quelques énervés d'avoir gentiment permis cette rapide mais décisive sortie médiatique.

L'esprit du sarkozysme (II)

Ce qui me dérange le plus dans l'apologie de la valeur travail, ce n'est finalement pas qu'elle soit dévoyée pour justifier toutes les inégalités au nom de je ne sais quel mérite. C'est qu'en creux elle repose sur une conception dévoyée du travail, éloignée du plaisir comme de l'accomplissement de soi. Certes, je n'ignore ni l'étymologie rabâchée jusqu'a plus soif du mot, ni la réalité de la subordination salariale (vous avez dit servitude volontaire ?) pour à peu près tout le monde, moi le premier. Mais ce n'est pas une raison pour abandonner tout espoir et entériner une politique du travail comme un instrument mi-disciplinaire, mi-nourricier.

Chez Sarko, le travail est d'abord entrevu dans son aspect pécunier. Certes, tout le monde bosse pour croûter, et certes, pour beaucoup, gagner plus ne serait pas un luxe, au point d'accepter facilement de faire des heures en plus plutôt que de compter sur une augmentation qui ne viendra jamais. Finalement, Iznogoud réussit le tour de force de subventionner le revenu salarial sans que ça coûte un rond au patronat, via une servitude allongée et payée par la sécu - qui perd des revenus - tandis que toute l'énergie du travailleur sert à engraisser des actionnaires qui n'ont pris le plus souvent de "risques" que de placer leur épargne retraite. Chacun pour soi, moins pour les charges et plus pour les actionnaires, voilà qui est équilibré.

Et tandis que ceux qui s'expriment ainsi en viendraient presque à faire de leurs turpitudes vertu, et de se donner en exemple en oubliant au passage combien leur situation professionnelle (peut-être méritée) est précieuse et valorisante, ils visent finalement à faire accepter un travail appauvri et déshumanisé. C'est la vielle critique du taylorisme, toujours indépassable même si depuis l'exportation en Chine de nos usines les plus crades, comme l'essor de la publicité, ont fait disparaître la production. Mais cela porte aussi et tout autant sur le travail dit (quelle blague) intellectuel, routinier et épuisant, appauvri à force de bullet points et de vocabulaire famélique, miné par les réunions interminables dans des salles assez peu différentes de clapiers à lapin, salles d'ailleurs rejointes après des heures passées dans des transports bondés ou à s'intoxiquer dans la fumée des embouteillages. Qu'aujourd'hui un "bon poste" consiste à être chef de produit d'un détergent parfumé aux chiottes et polluant et qu'il faille se sacrifier nuit et jour pour augmenter sa part de marché de 0,2% devrait quand même nous faire réfléchir sur le chemin parcouru et sur le sens général de la chose. Mais non, justement, c'est l'avenir. Ah.

Enfin le travail est de toute façon le meilleur instrument de soumission, sauf pour une minorité chanceuse ; c'est, ne serait ce que par le chômage, un excellent moyen de contrôle social. Fermer sa gueule de peur de crever de faim, à moins d'être parmi les rares privilégiés qui ont une compétence demandée ; subir et prendre sur soi, supporter des personnalités arrogantes et imbues d'elles-mêmes toute la sainte journée, fermer sa gueule et consentir à l'appauvrissement généralisé pour tenir des objectifs vides de sens, et le tout pendant 40 ans, voilà une réalité du travail d'aujourd'hui. Dieu merci ce n'est pas la seule, heureusement, mais elle est toujours présente.

Finalement, et pour en revenir au sarkozysme, que nous propose-t-on sinon une illusoire ascension sociale qui passe par la lutte (au mérite, attention, puisqu'en sarkolande les pistons n'existent plus) pour les meilleurs fromages ? Personne pour penser la permanence de la pauvreté matérielle, sinon pour en accuser les victimes, ni pour se demander à quoi bon faire tourner cette roue de hamster jusqu'à ce que la retraite arrive, tout en priant quotidiennement pour que ses mômes fassent les études nécessaires pour survivre à la compétition ? Personne pour voir que la fausse vertu érigée autour de l'effort n'est bonne qu'à détruire et la planète, et toute forme de signification ?

Voila un beau projet de société. Voilà comment le commerce et les marchands, autrefois passeurs de culture, sont aujourd'hui devenus des trafiquants de merdes et de rêves frelatés, tandis que nous devons subvenir, non pas à nos besoins naturels et nécessaires, mais à l'incessante compétition pour rester dans la course et acquérir de quoi faire bonne figure face aux voisins. Et certains, par peur de casser ce qui reste de la machine, voudraient en plus faire de nécessité vertu ; bien leur en fasse, mais le triomphe du VRPisme ne passera pas par moi.

L'enfer des chiffres

Les sondages ne servent pas simplement à rythmer une campagne qui serait autrement bien difficile à commenter ; quoi qu'on pense de leur faible valeur prédictive, des perspectives de manipulation (la blague du "vote utile Bayrou" par exemple, gagnant d'un second tour auquel il ne peut se qualifier) voir d'auto-réalisation (même blague, en moins drôle), il ne semble pas possible de suivre la campagne sans ce retour permanent ; et comme souvent, les premiers critiques sont aussi les plus attentifs...

Les sondages sont d'autant plus essentiels qu'on vit dans une société malade des chiffres, au point que ceux-ci n'illustrent plus les discours, mais en deviennent la raison d'être. Par exemple, il est impossible de regarder la météo sans entendre parler de "normales saisonnières". Il ne suffit pas de se dire que ça caille et qu'il est loin le printemps, il faut qu'un illetré gesticulant devant une carte informatisée nous confirme le froid avec un chiffre (ah oui, six degrés, effectivement) et enfonce le clou au regard de la moyenne. Là nous voilà rassurés, nous ne rêvons pas, il fait froid. L'usage du chiffre et de l'attirail scientifique ne sert pas qu'à rendre plus plausible la prévision, il sert d'abord à faire exister officiellement un vécu bien concret mais forcément individuel.

Autre exemple, le coup du CAC 40 incrusté sur l'écran des chaînes d'information. A quoi cela sert-il ? A rien, sinon que ca bouge tout le temps, qu'on sent qu'il se passe toujours quelque chose, et que c'est bien si ça monte (bien pour qui, on peut se le demander, mais la hausse du CAC est comme l'annonce du beau temps, elle doit réjouir tout le monde, et tant pis pour la sécheresse). Le flux rassurant de l'information qui coule, du chiffre qui scande, et le sentiment d'être sur la brèche et de pouvoir agir immédiatement en cas de problème (mais pas autant que les traders, qui ont déjà vendu quand le petit porteur se demande s'il doit céder ses sicav). Comment ne pas ressentir une impression de contrôle avec ces courbes qui nous arrivent de partout ?

Enfin, un autre truc qui m'avait fait rire, c'est un gadget permettant de changer son ipod en machine à cracher des stats sur son jogging. C'est trop bête de courir en regardant sa montre de temps en temps, il faut savoir quelle distance (exacte), quelle moyenne générale et par segment, quelle progrès depuis les deux ou cinq ou dix dernières courses. On pourra toujours justifier de l'utilité - la mesure de la performance, n'est-ce-pas l'essence du sport ? - mais c'est bien la réduction fétichiste de la course en une série de mesure qui excite le possesseur du gadget.

Expérience collective, contrôle, réduction. Voila toute la dimension perverse des chiffres, ou de ce qu'on en fait. Réduire les programmes à un paquet de milliards d'euros, c'est pouvoir résumer, trancher et comparer des choses incomparables, complexes, parfois fausses également mais toujours irreductibles à de vagues calculs. Réduire Bayrou à une flèche qui monte ou qui descend, c'est injuste pour l'homme qui a tant de choses de plus à faire passer (sa façon de foutre des baffes ou son goût pour la politique fiction) mais c'est une appréhension raisonnable du phénomène que l'on peut partager autour de soi. Voir Le Pen rester bas dans les sondages, c'est vivre sous l'illusion apaisante que la bête est sous contrôle, même si on nous a déjà fait le coup...

L'esprit du sarkozysme

Je reconnais que c'est un peu facile de se moquer de ces retraités qui ne veulent pas que leur lotissement petit bourgeois, intitulé - avec classe et bon goût - "Domaine de la Corderie" se retrouve "rue Abbé-Pierre". Le titre de libé rapporte l'anecdote et en rajoute une couche, avec ce "rupin" qui n'existe plus que dans l'argot fantasmatique des bobos nostalgiques de Ménilmontant ; quant à la citation des riverains de Lesparre-Médoc en colère ("Nous n'habitons pas une cité HLM. Donnez ce nom à vos centres sociaux. Au prix où nous avons payé nos maisons, nous méritons mieux"), elle est sans doute déformée.

Il n'empêche, voilà un bel exemple de la sarkoization rampante qui transforme ce pays en une somme de petits intérêts particulier sultra mesquins :

En ne mentionnant comme adresse que le domaine de la Corderie, les habitants avaient donc le sentiment de coller à un certain standing, qu'ils perdraient en vivant rue Abbé-Pierre. Pire, selon eux, ce nom pourrait même dissuader d'éventuels futurs acquéreurs, car leur bien serait totalement dévalué.

Ce qui m'étonne, ce n'est pas que les retraités dans leur lotissement de merde payé à la sueur de leur épargne de braves gens cherchent comme à peu près tout le monde à éviter les pauvres, car chacun sait qu'ils sont sales, bruyants ou dangereux ; ce n'est pas qu'ils protestent en douce contre la mixité sociale qu'on voudrait imposer à coup de loi socialo-communistes style SRU ; c'est qu'il faut aujourd'hui se protèger symboliquement pour éviter toute dégradation de son statut social. Qui ne connait pas ces gens qui respectent les riches et bavent devant leurs bagnoles plus grosses, et qui se rassurent en contemplant l'océan qui sépare les prolétaires de leur petite classe moyenne mesquine ?

Mais c'est le pays tout entier qui est comme ça, avec des gens qui s'endettent pendant des décennies et qui ne pensent plus qu'en termes de standing et de valorisation de leur patrimoine, qui n'existent que pour se différencier et s'accrocher à leur maigre statut comme une moule sur son rocher, qui flippent tellement du déclassement qu'ils poussent le syndrome NIMBY à un niveau encore jamais atteint, au point qu'il touche désormais aux symboles. Pays replié sur lui même, qui a peur de choses qui n'existent pas, qui transforme la vie en parcourt de mort, entre accumulation obsessionnelle de biens sans valeur et séparation la plus étanche possible des autres classes - phénomène parfaitement montré par Maurin dans le ghetto français.

On me dira que je suis un connard angélique, que les raisons de se séparer des classes dangeureuses existent, que les immigrés etc. et que l'école des enfants n'est-ce-pas, et d'ailleurs où habite-je ? On me dira également que le problème dépasse Sarkozy, qu'il ne faut pas en faire le bouc émissaire d'une droitisation à laquelle il n'a que partiellement contribué. On s'arretera sur des détails, avec plus ou moins de mauvaise foi, car le problème est ailleurs, et que personne ne veut regarder ne serait-ce qu'un instant les choses en face : le repli dans la petite propriété fabrique une ambiance de mort, une obsession de la sécurité qui va bien au delà des risques réels de dégradation des biens ou de violence physique, une obsession du déclassement qui empêche de penser en quoi exister à ce point dans le regard des autres a encore un sens, surtout quand il s'agit de communier dans de grandes fêtes consuméristes pour oublier ses problèmes.

Si aujourd'hui les réponses de tous les présidentiables sont médiocres et bassement concrètes - et qu'au moins Royal a le mérite de ne pas faire semblant de se draper dans une grande politique qui n'existe que dans les rêves, c'est bien parce que l'époque est médiocre. Peu importe que ce pourrissement sur pattes (qui ne doit pas être confondu avec le "déclin" mesuré à coup de critères économiques) trouve son origine dans les difficultés de l'époque, ou qu'il en soit l'origine, il reste que l'obsession matérielle nous coupe des autres et du sens, et ne nous conduit nulle part.

Maréchal, nous voilà

Je sais que la gauche pèche souvent par excès de moralisme dans sa critique de Sarkozy ; et voilà qu'à force de s'indigner pour des conneries, à force de répéter sans preuve, de façon pavlovienne, Sarko = facho ou Sarko = Le Pen, on finit par manquer de capacité de réaction quand celui qu'on supposait encore démocrate rejoint carrément, non les terres du FN, mais le passé vichyste de notre beau pays. Ministère de l'immigration et de l'identité nationale. MINISTERE DE L'IMMIGRATION ET DE L'IDENTITE NATIONALE. Comme le dit Dan, le cynisme politique a-t-il des limites ?

Au dela de l'analyse débile style "tiens Sarkozy drague les électeurs frontistes", je regrette de ne pas avoir vu l'émission d'hier. Je ne me fais pas de souci pour Chabot, qui a perdu depuis longtemps tout contact avec la réalité, comme ces journalistes de France 2 qui se contentent de répéter la proposition du ministère amer comme si ce genre de truc allait de soi (les faits, coco, rien que les faits), mais je me demande quelle tronche tirait le public. Est-ce-que les gens réagissent quand ils entendent ce genre de proposition ? Est ce que l'idée d'un ministère de l'immigration et (surtout) de l'identité nationale les fait tiquer ? Un peu ? Non ?

Certes, il semble bien que l'idée d'un ministère de l'immigration soit consensuelle, puisque Bayrou le propose et que cela ne dérange pas les soi-disant électeurs de gauche qui tournent casaque. Cela fait trop longtemps que l'immigration est perçue comme un problème, ou au mieux un mal nécessaire, pour que la création d'une administration et d'une politique dédiée puisse choquer. Et d'ailleurs il y a du travail quand on voit les conditions d'accueil des immigrés en préfecture, sans parler des pseudos-critères de régularisation appliqués jusqu'à ce que les quotas fixés au pif soient remplis. Mais l'identité nationale ?

Et à quoi pourrait bien servir ce ministère d'ailleurs ? A déterminer la bonne dose d'immigrés et de bons français pour que le mélange se fasse bien ? A imposer un quota de mariages mixtes pour cette même fin ? A établir les principes de l'identité nationale et à trouver les moyens de garantir sa pureté ? Car l'identité nationale est menacée, c'est évident, avec tous ces arabes qui égorgent des moutons dans leur baignoire tout en excisant leurs petites filles voilées à la naissance. Ce ministère permettra-t-il de juger de la bonne intégration d'un immigré, donnera-t-il des cours de français mais aussi de port de béret-baguette ? Demandera-t-il de manger un minimum de jambon beurre pour respecter les traditions, et de passer une fois par an à l'église ?

Et quand il s'agira de reprendre et de perfectionner la politique de rafles d'enfants ou de sans-pap' qui se retrouvent aux restos du coeur comme on braconne les fauves qui vont boire, le ministère de l'identité nationale interviendra-t-il en lien avec le ministère de l'intérieur ? Bref, il ne restera plus que de forcer les sans-papiers à porter des signes distinctifs pour faciliter les contrôles de police, et de pondre quelques lois racistes pour la sauvegarde de notre belle identité nationale, et nous serons tranquillement installés dans une politique vichyste, en attendant son prolongement naturel, les camps de détention.

Je ne pensais pas me sentir en mesure de faire ce genre d'amalgames, mais tout arrive. Ministère de l'immigration et de l'identité nationale. Fallait le faire, quand même.

Laissez venir à moi les petits centristes

Mon dieu, nous sommes tellement partisans que les arguments de bon sens opposés aux gens qui se disent "de gauche" et "UDF" à la fois pourraient finir par les énerver. Certes, Optimum marque un point : ce n'est pas en insultant ces électeurs tentés de passer la nuit du 22 avril avec Bayrou que nous les ferons revenir au bercail après le second tour... et encore moins avant. Ce qui ne nous laisse guère de choix : comment les priver du plaisir de la révolte à bon compte ("j'peux pas elle est trop conne") allié à celui du vote de principe et de conviction ? Car dire "Bayrou n'est pas de gauche" quand l'intéressé a résolu la contradiction en supprimant la notion de droite ou de gauche risque de ne pas nous mener très loin.

Pourtant, ce vote n'est pas exempt d'un certain nombre de paradoxe. Le premier, c'est que Bayrou plait à une population qui fantasme sur un débat apaisé (genre) et une solution consensuelle pour les grands problèmes de notre époque, alors que cette double option est absolument irréaliste - ce que résume très bien dit quelqu'un de plus à gauche que moi (ce qui devient dur à trouver en ces temps de centrisme rampant), Clémentine Autain dans un article sobrement intitulé "Bayrou n'est pas Casimir" :

Alors, bien sûr, demeure la tentation du centre, ce grand fantasme des politologues français : existerait-il une terre bénie, un espace politique vierge et vertueux, composé d'hommes et de femmes raisonnables, libres de toute attache partisane, et dont la liberté absolue de parole irait de pair avec un attachement aveugle et exclusif à l'intérêt général, des politiques aux mains propres et aux idées larges ?

C'est en cela qu'on peut parler d'un populisme à l'envers, au sens où l'on s'adresse plus à la part d'imaginaire des électeurs qu'à la réalité. C'est une vision de classe (sans préjugé, nous sommes tous des petits bourgeois) car elle s'ancre dans une perception toute technocratique des enjeux, où la science politique, un regard froid sur les tableaux de chiffres et une acceptation tranquille du libéralisme économique permettent d'arriver aux solutions optimales pour tous. C'est le vécu du cadre qui se translate dans sa vision politique.

Autre paradoxe, ceux qui votent Bayrou le justifient souvent par la critique de la démagogie - car si Royal est évidemment démagogue, Bayrou ne l'est pas du tout, comme on l'a vu sur TF1. Je crois que c'est encore plus clair là :

Bayrou récupère le soutien de gens à qui la candidature de Ségolène Royal inspire alternativement l'horreur et le mépris, pour une raison non-avouée: Elle va chercher les voix des couches populaires qu'eux ont snobé et snobent encore.

C'est d'ailleurs cet effet sociologique qui coupe ces électeurs bourgeois de la réalité. Certes, trois des quatre principaux candidats en lice sont vendus à Bruxelles, mais Bayrou semble l'incarnation absolu de ce centrisme caché que l'on appelle en général la pensée unique, celle qui s'est pris le mur lors du référendum. C'est toute la force du bayrouisme que de revendiquer haut et fort ce dont les français ont dit avec la plus grande clarté qu'ils ne voulaient pas, car il faut reconnaître que c'est courageux, et toute sa faiblesse, car la purge de la concurrence libre et non faussée (que j'ai défendue en son temps, ce que je ne regrette pas) n'a pas une énorme base populaire.

Dernier paradoxe, le rapport au sondage : on nous dit dans le même temps que Royal sera de toute façon au second tour, ce qui post-21 avril est quand même particulièrement irresponsable, mais que pourtant seul Bayrou peut battre Sarkozy, car des instituts ont testé le deuxième tour. Je veux bien qu'on parle d'un vote de conviction (même si pour moi c'est un vote de classe), mais prétendre que c'est un vote utile - alors que personne à gauche, surtout dans les catégories populaires, ne se mobilisera pour départager deux hommes de droite - c'est un peu gonflé.

De la solidarité à l'assistanat

Oui, je sais, je sais, c'est encore un billet MILITANT et PARTISAN et je ne poste pas assez sur radical chic; je m'en expliquerai mais en attendant c'est là. Un extrait :

Dans l'ordre du discours, rien n'est innocent - et il n'est pas besoin d'être linguiste pour constater que le mot "assistance" ne fait pas que remplacer "solidarité" ; l'écart entre les deux termes, l'usage systématique du premier tandis que le second est tombé en désuétude, en dit long sur le zeitgeist, au point que chacun de nous se sent interpellé quand le PS fait son boulot et propose des nouvelles dépenses, je veux dire de nouvelles prestations. Allocation autonomie pour les étudiants ? De l'assistanat. Emploi tremplins ? De l'assistanat. Revenu de solidarité active ? De l'assistanat. Augmentation du Smic et des petites retraites ? De l'assistanat, ou presque.