Lassé des sondages ? Lassé de la ratrace politique, des chiffres empilés, des estimations foireuses, des analyses des demi-habiles qui pensent avoir tout compris ? Tiens, si on allait au cinéma pour penser à autre chose ? Eh bien non, peine perdue, la dictature des chiffres continue.

En l'occurence, c'est une campagne d'affichage pour Molière qui vient de franchir un nouveau cap dans le foutage de gueule sondagier. Molière, donc, c'est un film de je sais pas qui avec Romain Duris, le genre de film français en costume qui me fait chier d'avance, qui semble être directement pensé pour le passage à la télé, qui se confond avec les vagues fresques populaires de Josée Dayan, quelque chose qui mouline de la grande culture pour racheter les indulgences permises avec toutes ces séries ricaines dont on se gave, bref quelque chose qui ne m'intéresse pas. Mais passons.

Donc, d'habitude, lors de la deuxième vague de pub, on indique combien de vraies gens se sont déplacées pour voir le film, puisque le slogan "déjà un million de spectateurs conquis" parle normalement plus que les pauvres critiques que personne ne lit jamais ("j'veux pas m'prendre la tête") et que tout le monde décrie ("ouais c'est trop facile, l'a qu'a faire un film le critique"). Et si vraiment personne n'est allé voir le film, les critiques sont bienvenues, pour peu qu'elles soient facilement lisibles ("Studio : un grand film" + 4 étoiles dorées, voir le toujours efficace "film événement"), et qu'elles proviennent de la presse publicitaire proche des goûts des spectateurs.

Là où Molière innove, c'est qu'il est estampillé "Ecran total" (journal pro que personne ne connaît) et surtout "Taux de satisfaction :92%". Comme ça, la, sans autre explication. 92%. La classe. 92% des gens qui se sont traînés aux projections de test (j'imagine que c'est ça) sont "satisfaits" : ils ne se sont pas fait chier, voire ont passé un bon moment, et puis comme c'est gratos (enfin je pense, j'ai pas vérifié) ils ne sont pas trop critiques. Avant on parlait de spectateurs "enthousiastes", "conquis", qui "ont adoré", mais cela sentait trop le vécu et manquait de cette scientificité rassurante du pourcentage. Là, 92% des gens ont trouvé Molière satisfaisant, pas de contestation possible.

Ce chiffre me fait irresistiblement penser à un autre : les 78% de gens qui ont trouvé Royal sympathique (contre 64% Sarkozy) et les 49% - seulement - qui l'ont trouvée "convaincante" (contre 79% Sarkozy). Voila le taux de satisfaction des deux têtes d'affiches de la campagne, chacun dans leurs registre (l'une sympa, l'autre compétent), mais je trouve que l'enquête est allée un peu trop en détail en demandant aux gens de ventiler leurs avis, compétence, capacité à convaincre, tout ça. Personnellement je faisais partie des 92% de spectateurs satisfaits devant le show de Ségolène sur TF1, car je la regardais se sortir de cette épreuve de la démagogie avec les honneurs. Je ne suis pas partisan, j'aurais certainement pris le même plaisir à voir Sarko (et je n'ai pas le temps de voir Bayrou demain...)

Molière, Ségolène et Sarko, c'est la même chose ; du spectacle light pour cerveaux ramollis, et je sais de quoi je parle puisque je n'ai vu ni Nicolas ni Romain Duris. Du spectacle light, et pourtant la même erreur, car si Molière est (sans doute) caricaturé dans un film pour finir à 92%, l'auteur génial et inépuisable demeure après ce pauvre exercice, et personne ne viendrait à le confondre avec ce reflet romancé pour consommateurs à satisfaire.

Ainsi le programme de Royal, et celui de Sarkozy d'ailleurs, ne se réduit pas à ces émissions pathétiques ou à ces 100 phrases écrites rapidement pour séduire. Il reste de la politique, malgré les paillettes, malgré la simplification, comme le montre l'excellent article de mon coblogueur sur notre nouveau site (et qui doit être trop dur à lire puisque personne ne s'essaye à le commenter). Voila, par delà les chiffres, il reste de la politique et il reste des clivages.