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radical chic

By popular demand

Cette fois-ci, la critique vient de la droite : Bayrou, reflet médiocre d'une basse époque. Décidemment...


Et ça continue : la pétition de Gracchus signée par "333 Hauts-Fonctionnaires et Super-Hauts-7e-Ciel Fonctionnaires anonymes de droite" en faveur de Ségolène Royal !

Taux de satisfaction : 92%

Lassé des sondages ? Lassé de la ratrace politique, des chiffres empilés, des estimations foireuses, des analyses des demi-habiles qui pensent avoir tout compris ? Tiens, si on allait au cinéma pour penser à autre chose ? Eh bien non, peine perdue, la dictature des chiffres continue.

En l'occurence, c'est une campagne d'affichage pour Molière qui vient de franchir un nouveau cap dans le foutage de gueule sondagier. Molière, donc, c'est un film de je sais pas qui avec Romain Duris, le genre de film français en costume qui me fait chier d'avance, qui semble être directement pensé pour le passage à la télé, qui se confond avec les vagues fresques populaires de Josée Dayan, quelque chose qui mouline de la grande culture pour racheter les indulgences permises avec toutes ces séries ricaines dont on se gave, bref quelque chose qui ne m'intéresse pas. Mais passons.

Donc, d'habitude, lors de la deuxième vague de pub, on indique combien de vraies gens se sont déplacées pour voir le film, puisque le slogan "déjà un million de spectateurs conquis" parle normalement plus que les pauvres critiques que personne ne lit jamais ("j'veux pas m'prendre la tête") et que tout le monde décrie ("ouais c'est trop facile, l'a qu'a faire un film le critique"). Et si vraiment personne n'est allé voir le film, les critiques sont bienvenues, pour peu qu'elles soient facilement lisibles ("Studio : un grand film" + 4 étoiles dorées, voir le toujours efficace "film événement"), et qu'elles proviennent de la presse publicitaire proche des goûts des spectateurs.

Là où Molière innove, c'est qu'il est estampillé "Ecran total" (journal pro que personne ne connaît) et surtout "Taux de satisfaction :92%". Comme ça, la, sans autre explication. 92%. La classe. 92% des gens qui se sont traînés aux projections de test (j'imagine que c'est ça) sont "satisfaits" : ils ne se sont pas fait chier, voire ont passé un bon moment, et puis comme c'est gratos (enfin je pense, j'ai pas vérifié) ils ne sont pas trop critiques. Avant on parlait de spectateurs "enthousiastes", "conquis", qui "ont adoré", mais cela sentait trop le vécu et manquait de cette scientificité rassurante du pourcentage. Là, 92% des gens ont trouvé Molière satisfaisant, pas de contestation possible.

Ce chiffre me fait irresistiblement penser à un autre : les 78% de gens qui ont trouvé Royal sympathique (contre 64% Sarkozy) et les 49% - seulement - qui l'ont trouvée "convaincante" (contre 79% Sarkozy). Voila le taux de satisfaction des deux têtes d'affiches de la campagne, chacun dans leurs registre (l'une sympa, l'autre compétent), mais je trouve que l'enquête est allée un peu trop en détail en demandant aux gens de ventiler leurs avis, compétence, capacité à convaincre, tout ça. Personnellement je faisais partie des 92% de spectateurs satisfaits devant le show de Ségolène sur TF1, car je la regardais se sortir de cette épreuve de la démagogie avec les honneurs. Je ne suis pas partisan, j'aurais certainement pris le même plaisir à voir Sarko (et je n'ai pas le temps de voir Bayrou demain...)

Molière, Ségolène et Sarko, c'est la même chose ; du spectacle light pour cerveaux ramollis, et je sais de quoi je parle puisque je n'ai vu ni Nicolas ni Romain Duris. Du spectacle light, et pourtant la même erreur, car si Molière est (sans doute) caricaturé dans un film pour finir à 92%, l'auteur génial et inépuisable demeure après ce pauvre exercice, et personne ne viendrait à le confondre avec ce reflet romancé pour consommateurs à satisfaire.

Ainsi le programme de Royal, et celui de Sarkozy d'ailleurs, ne se réduit pas à ces émissions pathétiques ou à ces 100 phrases écrites rapidement pour séduire. Il reste de la politique, malgré les paillettes, malgré la simplification, comme le montre l'excellent article de mon coblogueur sur notre nouveau site (et qui doit être trop dur à lire puisque personne ne s'essaye à le commenter). Voila, par delà les chiffres, il reste de la politique et il reste des clivages.

Allo Le Monde, ici la rue d'Enghien

Couverture du Monde d'avant-hier, après le passage de Royal sur TF1 : "Royal cherche à imposer son style". Sous titre : "TF1 - Près de 9 millions de téléspectateurs pour la candidate du PS, qui "pense être prête". En dessous un dessin bizarre, énorme et assez laid (il faut dire que je déteste le style de Plantu), intitulé "la petite sirène", entre "modèle danois" (prospérité idyllique) et "modèle français" (avec un sarko requin attaquant des noyés).

Couverture du Monde d'hier, après qu'un sondage était enfin favorable à Royal : "La valse des sondages déboussole la campagne". Sous titre : "Ségolène Royal - La candidate socialiste chiffre son programme à 35 milliards d'euros".

Couverture du Monde de ce soir, après un meeting de Sarkozy à Strasbourg: "Nicolas Sarkozy invite l'Europe à affronter sa crise lucidement". Sous titre : "Politique - La candidat de l'UMP s'efforce d'exploiter les contradictions de la gauche".

Je me demande si mon entendement est déformé par mes choix militants, ou si le Monde roule à tombeau ouvert pour Sarkozy. Quand on parle de Royal, qui a objectivement réussi l'exercice assez répugnant de cette émission poujadiste autant décriée que regardée, on dit qu'elle "cherche à imposer son style" et qu'elle "pense être prête", deux jugements de valeur cachés derrière une pseudo-analyse politique.

Quand Sarko dit dans le même discours qu'il respecte le vote "Non" et qu'il proposera donc un traité réduit aux réformes institutionnelles au Parlement, tout en reprochant à Bayrou et Royal de vouloir faire voter le même genre de texte technique par référendum, le Monde n'écrit pas "Sarkozy cherche à se positionner sur le thème de l'Europe", ni "Sarkozy ne veut plus que le peuple se prononce sur les institutions européennes", mais préfère lui lécher les pieds. Et, puisqu'il faut bien "analyser", on écrira qu'il "s'efforce d'exploiter" - certes, lui aussi calcule - "les contradictions de la gauche". Ouf, ce sont les autres qui déconnent.

Que se passe-t-il au Monde ? Certes, on a connu ce journal cavalant pour Balladur en 1995, et me semble-t-il pour Jospin plus récemment. Bien sûr, la haine de Colombani pour Chirac est connue. Mais jusqu'ici le journal avait toujours tenté de préserver les formes dans ses soutiens, en jouant de sa vieille réputation de journal de référence (au royaume des borgnes...), alors qu'aujourd'hui on s'attend presque à trouver un logo UMP en bas de page.

Mais cela n'arrivera pas, car cet engagement faux-cul répond à l'esprit de l'époque, lassée du militantisme comme de la mise en perspective, et les mêmes qui reprochent à libé d'être l'organe du PS ou au Figaro d'être la voix de la droite ne se méfient pas quand la propagande est distillée subtilement.

Bayrou, l'illusion dangereuse

Le personnage est "sympathique, courageux et cultivé", comme le dit Joffrin. Surtout, il profite d'un espace politique inespéré ; d'un côté Sarkozy et son projet de droite décomplexée, en rupture de ban avec le gaullisme, et dont le populisme déplait à l'électorat centriste, et de l'autre, à gauche, l'incertitude liée à la trajectoire de Royal, dont on commence seulement à percevoir la cohérence de sa "politique de proximité".

La suite ici... En blogging comme en politique, il faut faire des choix, et étant de plus surchargé de travail je ne peux pas tenir deux sites à la fois. En attendant de pouvoir me démultiplier, je vous propose d'aller lire mon dernier billet sur voter à gauche, qui s'intitule (sobrement) "Bayrou, le populiste du centre". J'espère simplement que ce recadrage nécessaire, auquel libé contribue largement - et également par la voie de la provoc, avec cette tribune de "fonctionnaires de l'administration centrale" vendus à l'ennemi - ne va pas transformer notre Astérix du centre en victime expiatoire...

Voter à gauche !

La critique est connue : cette campagne ne se joue que sur la forme, et jamais sur le fond. Si tout le monde s'en défend, on ne retient cependant que les dysfonctionnements, tandis que les vrais enjeux sont chassés par une actualité toujours plus pressante et une mémoire à chaque fois plus courte.

Or, la capacité d'un Président de la République ne se juge pas à la qualité de sa communication : on ne vote pas pour une équipe de campagne ! (...)

Lire la suite sur notre nouveau site collectif : voteragauche.org ! En cours de lancement, mais je profite du clin d'oeil du Monde pour faire l'annonce. L'essentiel : tout le monde est invité à contribuer ! Tous les textes - conforme à la ligne éditoriale, donc pas d'apologie de Besencenot ou de Bayrou - sont les bienvenus !

Casser le thermomètre

Dans les commentaires du billet précédent nous parlions du métier d'enseignant : la réalité de la pratique, la difficulté au quotidien, et les salaires pas forcément mirobolants... ce qui n'empêchait pas certains de trouver que c'était quand même pas mal et que les profs pas contents pouvaient démissionner.

En attendant, on se disait d'aller voir "des blogs de profs". Ce ne sera pas aussi simple, car si la bureaucratie ne sait pas défendre ses ouailles, si les profs sont constamment en première ligne et rarement soutenus par une administration soit débordée soit incompétente, cela ne l'empêche pas de soigner son image. On se souvient de l'affaire Garfieldd, grossièrement disproportionnée. On se souvient du pseudo-rapport d'académie qui expliquait que le lycée professionnel de banlieue où une prof avait été poignardée n'était "pas particulièrement violent", on connaît mille exemples du genre où la structure essaye de se maintenir en faisant le black out sur toutes les formes de critiques.

Et au moment même où je tapais ce commentaire, j'apprends que le blogueur qui écrivait "la vie palpitante d'un prof en ZEP" que l'on croisait parfois ici et que j'ai souvent lu, et qui décrivait la réalité des établissements "ambition réussite" au quotidien, doit fermer suite à une procédure administrative. Je n'ignore pas le devoir de réserve, je comprends qu'on ne puisse pas tout dire, mais le collège n'était nulle part cité, pas plus que le nom des intervenants, et la ligne jaune n'a pas été franchie à mon sens. Par contre l'administration, infoutue de protéger les élèves ou les profs, ne veut voir aucune tête bouger. Là où elle a encore du pouvoir, elle l'exerce.

Cela rappelle la procédure contre le blog d'un inspecteur du travail, compte rendu passionnant et militant - comme le sont la plupart des inspecteurs - de la réalité de l'entreprise, loin de l'image bisounours que le Médef veut imposer, mais ce ne sont pas les boîtes qui l'ont fait fermer. Et ce n'est pas la peine d'y voir la défense corporatiste d'un blogueur : autant je me fous des micros débats de merde qui agitent la blogosphère, et dont je ne parle jamais, autant l'on s'attaque ici à ce que le blog apporte de mieux, un témoignage direct d'une réalité qui nous échappe autrement. Bref, continuons comme ça, fermons la gueule des whistelblowers et tout ira mieux dans les ZEP.


Tiens, Torreton accuse Sarkozy de foutre une grosse pression sur les journalistes de TFN. Ah bon ils sont comme ça à l'UMP ? Et Claire C. ne doit-elle pas démissionner si son mec est social-traître ?

Financement, mensonge et intérêts

La droite vient de mener une superbe opération de framing recadrage sur le financement du projet Royal, comme l'avait bien senti libé dès mardi, avant même qu'on puisse prévoir la spirale délirante menant à la démission de Besson. Les socialistes sont dépensiers, point final, et cette structure est tellement présente dans toutes les têtes que la critique - de bonne guerre - de l'UMP porte ses fruits. Et dans le meilleur des cas, on rapporte que le projet de l'UMP est tout aussi coûteux, ce qui permet une sortie facile vers le "de toute façon bonnet blanc et blanc bonnet, c'est pas eux qui s'occupent des vraies gens".

Cela force également le PS a assumer une posture défensive sur la dépense publique, posture inutile qui ne rassurera pas les cadres du centre gauche qui penchent pour Baysko, et posture qui signe le retour du parti de gestionnaires coupé du peuple. La seule chose à faire aurait consisté à répondre que la dépense peut être utile en elle même, au risque d'arrêter toute politique. Or cette mise au point, c'est Fillon qui la fait ! Le monde à l'envers, ou plutôt le signe que ceux qui sont en position de force peuvent tout se permettre, y compris ajouter à ces dépenses des cadeaux fiscaux inutiles et injustes : on ne leur en voudra pas. Et si l'on peut se faire plaisir avec l'approche shrill de Sterdyniak, qui explique qu'il faut 5,5% de croissance pour financer sarko, comme on lisait avec plaisir la sortie de Piketty parlant carrément "d'impossible promesse fiscale", il est clair que personne n'a acces à ce genre d'analyse.

Encore une fois la question de la vérité est annexe ; nous sommes partisans, nous ne nous préoccupons de ce qui nous arrange ; l'UMP fait son travail de sape mais les gens préfèrent acheter le bullshit plutôt que de se fatiguer à comprendre que c'est plus compliqué - et d'autant plus que la gauche dépense plus, toujours. Peut importe si c'est faux, c'est complètement ancré. Alors pourquoi se priver de cogner sur les impots ? On aura beau faire de jolies pétitions pour rappeler leur utilité, en terme de clientélisme électoral, ceux qui payent le plus sont aussi ceux qui votent le plus. Pire, ceux qui bénéficient à fond des revenus de transfert peuvent quand même voter contre leur intérêt économique le plus clair.

Certes, ce n'est pas anormal d'aller contre son intérêt direct - après tout, je vote PS mais je pourrais gagner à une réduction d'impôts, a moins que j'ai à l'inverse aussi intérêt à une société plus juste - mais ce qui est triste c'est d'aller contre son intérêt en croyant le contraire. Les ouvriers "qui se lèvent tôt" ont sans doute l'impression de se tuer pour un salaire de misère tandis que de pseudos-assistés glandent au RMI, ou alors croire que Sarko leur apportera plus de sécurité. Peu importe qu'ils se privent au passage, mais sans trop le savoir, de services publics qui leur bénéficient, auxquels ils sont attachés et qu'ils ne peuvent pas vraiment mettre en concurrence... L'école privée ou la clinique, ce n'est pas pour eux.

Et voila comment ceux qui sont séduits par un discours proposant de défendre le travail voteront pour rendre la vie plus douce aux fistons, enfin pour défendre le droit à hériter du fruit du travail de ses parents. De toute façon, ce ne sont pas les journalistes qui tutoient Sarko qui risquent de pointer ce genre d'incohérences.


Bonne démonstration sur le temps de travail des enseignants ainsi que le calcul du salaire, sur la base d'un décret de... 1950.

Vive les sondages !

Décidément, les médias se déchaînent dans la battue anti-Royal, ça en devient presque touchant, tous ces efforts pour revenir au bon vieux temps de l'ORTF. Au menu aujourd'hui : les sondages post-Villepinte qui devraient permettre d'achever la bête. Ségolène n'a pas convaincu, et Sarkozy s'élève déjà tel le phénix victorieux. La preuve : 77% des "personnes interrogées" n'ont pas changé d'avis après le meeting, et 33% trouvent le programme de Royal convaincant contre 36% celui de Sarkozy. Conclusion triomphante de Sarkozy Soir (euh pardon, Le Monde) : "le discours de Ségolène Royal à Villepinte n'a pas provoqué de revirement important dans l'opinion".

La fiche technique de ces sondages n'est pas jointe dans la source que j'ai consultée, mais en extrapolant sur les échantillons habituellement utilisés, on peut retraduire les résultats de la façon suivante : 770 personnes (dont une bonne proportion d'électeurs de droite qui n'avaient aucune disposition à être convaincus) ont déclaré hier qu'elles n'avaient pas changé d'avis en regardant Royal à la télé, et 30 personnes ont déclaré hier qu'elles préféraient un programme à l'autre.

Donc, "l'opinion" qui n'est pas convaincue par Royal et qui nous vaut cette belle déferlante médiatique = en tout, 800 personnes. Ca ne fait quand même pas beaucoup, même avec dix sondages du même acabit. Et puis, fait intriguant, dans le même sondage, les principales mesures proposées par Royal sont plébiscitées, à plus de 75%, ce qui veut dire mathématiquement qu'il y au moins une partie de l'échantillon qui juge positivement les principales propositions de Royal mais juge le programme de Sarkozy "meilleur". Admettons. Mais un autre problème surgit : cet échantillon est-il informé sur les propositions de Sarkozy quand il s'agit de les comparer, ou l'institut de sondage postule-t-il que les personnes qu'il interroge connaissent suffisamment en détail les deux programmes pour les comparer ?

Tout ce que je dis là est bien connu, mais ça peut être utile de le redire dans ce contexte : le sondage tel qu'il est pratiqué est, du point de vue de la connaissance scientifique, une farce. Outre les défauts mentionnés ci-dessus, rappelons que la méthode de l'échantillonnage par quotas n'a strictement, je dis bien strictement, aucune justification scientifique irréfutable (à la différence de l'échantillonnage aléatoire), et qu'elle se fonde essentiellement sur des postulats de représentativité et d'exactitude. La science du doigt mouillé, comme dirait l'autre. Amusant, là encore : la différence de 3% dans le sondage précité, qui signe la mort de Royal, est à peu près égale (sinon inférieure) à la marge d'erreur moyenne qu'on a dans les sondages par quotas (enfin, en gros, parce que cette marge peut être bien plus élevée, on ne sait pas, puisqu'on n'a aucun moyen de la calculer rigoureusement).

Surtout : on parle beaucoup de la volatilité des électeurs, mais les populations sondées sont bien plus versatiles encore. Les travaux menés sur cette question montrent clairement que les "modes de production" des réponses aux sondages sont à la fois très hétérogènes et très instables. Et les faits sont têtus, cf 1995, 2002…Ce n'est pas seulement que l'opinion des gens que l'on interroge est changeante, c'est surtout qu'ils s'en foutent, voire qu'ils méprisent ou détestent l'appareil sondagier qui les arrose à jets continus, tous les jours, toute l'année. Le degré de sérieux des réponses est donc à la hauteur de la considération qu'ils portent aux questions qu'on leur pose. Et, comme le montrent certaines enquêtes qui prennent la peine d'aller voir précisément ce que pensent les "gens" au sujet de ce matraquage permanent, celle-ci n'est pas très élevée, c'est le moins qu'on puisse dire.

Ségolène live (un compte rendu tardif)

Il nous a fallu un peu de courage pour nous trainer à Villepinte après un samedi soir agité, mais c'était l'occasion d'être les témoins de l'autoproclamé tournant de la campagne, plutôt que de devoir le reconstituer à travers le prisme déformant des médias et du spinning généralisé qui nous afflige. Ségolène donc, devant moi et 15 000 45 000 socialistes (oui, j'applique le multiplicateur UMP), presque invisible mais démultipliée sur les écrans géants, en speakerine comme elle nous y a habitués, et délivrant enfin le discours que tout le monde attendait, puisque jusqu'ici, contrairement aux trois pauvres pages de programme côté ump programme daté d'aujourd'hui, il parait qu'il n'y avait rien au PS (et surtout pas de projet).

Côté ambiance, c'est plutôt pas mal. L'espèce de hall sordide du parc des expositions, absolument immense, est complètement vide pour moitié, et sinon plein à craquer. Les gens sont super chauds, et la progression toujours plus difficile au fur et à mesure que la scène s'approche : autant dire que j'abandonne toute velléité de rejoindre la tribune presse, et de me la péter blogueur invité : ça m'apprendra à arriver à l'heure. Mais au moins, on n'est pas coupé du peuple de gauche : à côté de nous, un jeune (ex) fabiusien essaye aussi d'y croire, et cela nous permet d'échanger quelques commentaires critiques comme de partager les bonnes surprises. C'est tout le plaisir des meetings, bavarder avec des inconnus, et changer un peu de point de vue.

Côté Royal, il y a enfin du mieux. Certes, ce ce n'est pas une oratrice, on le sait depuis le Zénith, son phrasé reste très curieusement scandé, et ses gestes en décalage avec ses propos, mais elle s'anime parfois, comme lors du fameux passage où elle propose - sincèrement, semble-t-il - que tous les enfants de France aient la même chance que ses propres mômes. Sincérité également dans ses citations extraites des débats, passage attendu, garanti 100% pure souffrance sociale, mais qui n'en est que plus touchant.

Et sur le fond ? Il était difficile d'échapper au catalogue de mesures, dont acte. Le tout est super socedem, ce qui me va bien, et super Ségolène, ce qui montre qu'elle a de la suite dans les idées, et que son équipe de campagne a enfin compris comment fonctionnaient les journalistes, qui tous, sans suprise, notent aujourd'hui qu'elle "ne renie rien". C'est déjà ça de pris. Enfin, c'est quand même agréable de s'entendre promettre des investissements dans la recherche, dans l'éducation, dans la justice, un véritable effort pour l'environnement, et surtout - mais je n'ose y croire - le mandat unique et le renforcement du parlement ; rien que cette réforme marquerait un tournant.

Paradoxalement, quelle drôle d'idée de prendre le parti de réconcilier les français et l'entreprise ? Et pourquoi commencer un discours du PS en louant les entrepreneurs, ou en proposant ni plus ni moins d'alléger les structures administratives centrales, avant le couplet obligatoire sur les fonctionnaires tellements dévoués à leur tâche ? Est-ce le signe d'une construction différente de la parole politique, où les choses qui fâchent viennent avant les propos lénifiants ? En tout cas c'est courageux.

Finalement, ce qui me dérangeait chez Royal demeure : c'est cette volonté délibérée de ne pas faire de grande politique mais de se placer du côté de l'expérience concrète, cette touche pragmatique, à la fois humble et ostensiblement maternelle qui lui va bien et qui me laisse un peu sur ma faim. Ne restent que les rares envolées plus traditionnellement politiques, comme cette charge contre l'Etat colbertiste et jacobin qui m'a réjouie par sa violence inattendue.

En même temps, après 10 ans de déroute chiraquienne, qui suivait elle même une mitterrandie dont le fin de règne n'a pas été glorieuse, comment pouvons nous entendre encore les beaux discours qui n'ont donné que des désillusions ? Entre une politique de proximité, comme la regrettée police, et les gesticulations chiraquiennes à l'ONU, sans même parler de l'arriviste mégalo sur talonnettes, je n'hésite pas.


Depuis quand faut-il "chiffrer" les propositions d'un programme, et dans la minute encore ? Que le Figaro ironise sur la dépense, c'est normal (oublie-t-il de préciser que Sarko rase également gratuit, les baisses d'impôts en plus ?), que le Monde accroche dessus ce n'est pas non plus surprenant, mais que Claire Chazal fasse de même sur TF1, c'est assez curieux. Le coût d'un éventuel programme est une donnée fondamentale, mais il faudrait également estimer les économies qu'on pourrait faire ailleurs, non ?


Dans la série "je milite pour supprimer les commentaires sous les articles des journaux" : voici un bon papier de Piketty, signalé par d'augustes blogueurs, qui montre que Sarko promet n'importe quoi tout en s'arrogeant les airs de la compétence. Mais c'est aussi un papier lourdement commenté : un gars qui dit "merci de lire cet article avec tout le recul qu'il se doit étant donné l'origine de la source" puisque Piketty a bossé pour DSK et ne peut donc écrire que de la propagande socialiste, et un type qui accuse à l'inverse "M. Piketty n'est pas neutre car il fait la promotion depuis longtemps de la politique de droite, conservatrice et néo-libérale" et qui croit que TP s'en prend au programme de Ségolène Royal !!!!! (Tiens, Econoclaste a eu exactement le même reflexe que moi, les grands esprits se rencontrent).


Putain y'a un gars qui parle de blog sur France 3 et qui me cite, et pas n'importe quelle citation encore ! La classe, et merci à Samski pour le lien (vers 1h05 d'émission)...

Faux débats et mauvaise foi

Contrairement aux apparences, forcément trompeuses, je ne suis pas si élitiste que ça ; si je ne crois pas vraiment au débat, ou à la puissance du blog politique, ce n'est pas que je trouve les autres cons, mais plutôt de mauvaise foi. Partant de là, le choix est simple : soit je constate la mauvaise foi ambiante et j'en rajoute une louche de mon côté, pour me faire au moins ce petit plaisir, soit je vise l'idéal et essaye d'en appeler au moins à la bonne foi.

Par exemple, ce thème de l'expertise populaire qui, il faut le reconnaître, sent un peu la démagogie, n'est pas non plus une pure invention : quand ils s'intéressent à leur sujet, ou le vivent au quotidien, beaucoup de gens savent de quoi ils parlent. Je suis toujours frappé, dans les articles où libé interviewe des ouvriers, combien ceux-ci sont imprégnés d'une culture économique : délocalisation, coûts de production, du transport, etc. sont intégrés, et vont de pair avec une grande lucidité sur les conditions de survie d'une activité industrielle en France.

A l'inverse, les gens très éduqués qui ne savent pas de quoi ils parlent disent autant de conneries que les autres ; l'idéologie et l'aveuglement est tout aussi prégnante dans leurs discours qu'ailleurs, mais les obsessions, ou plutôt les solutions à l'emporte pièce, changent. C'était la terrible expérience de cette campagne référendaire, où aux fantasmes populistes style plombier polonais répondaient des visions au moins aussi irréelles et idéologiques, qui transformaient la construction européenne en graal de la croissance et de la liberté.

Il n'y a donc que rarement une barrière entre ceux qui savent et ceux qui se trompent, mais plutôt une séparation entre ceux qui veulent la vérité et ceux qui préfèrent s'abandonner aux délices de la conviction. Et souvent les mêmes personnes passent d'un extrême à l'autre, de la raison à la passion, de l'objectivité à l'aveuglement. La rationalité n'est toujours que partielle : combien d'arguments objectifs faut-il empiler pour faire changer une préférence politique affective ? Et ces arguments ne sont ils pas le cache sexe d'une nouvelle préférence irrationnelle ? Et si le débat politique à bien du mal à exister, n'est-ce pas que ceux qui réclament ce débat ne veulent au fond qu'être confirmés dans leurs croyances ?

Cependant, si l'idéal du débat est bien dur à atteindre, on peut au moins de condamner absolument tous les mécanismes machiavéliques qui font perdurer la réalité de la politique comme choc des passions. S'il y a une ressemblance superficielle entre les débats participatifs du PS et les émissions-panel de TF1, elle est parfaitement trompeuse, car les premiers, certes pas toujours utiles, essayent au moins de créer les conditions du dialogue, tandis que les secondes instrumentalisent des pseudos-représentants pour laisser à l'invité tout le loisir de flatter les bas instincts des spectateurs, leur besoin de croire aux solutions miracles ou au contraire leur sentiment de supériorité.

"Vraies gens" et faux débats

Il n'y a pas de raison de croire les citoyens ni particulièrement experts, ni absolument incapables. Les gens ont leurs opinions, leurs domaines de prédilections, leurs emportements et leurs ignorances. Ils voient clair parfois, mais plus souvent midi à leur porte - autant dire que c'est bien la même chose que les blogueurs politiques. On devrait donc se réjouir de la volonté des chaînes de télé de leur donner plus largement la parole, comme nous dit le Monde, recyclant au passage à coup de guillemets l'expression assez répugnante de "vraies gens" comme on disait avant des "Français moyens".

Pourtant, je regarde d'un oeil très méfiant ces émissions où les politiques font face à un pseudo panel, comme Iznogoud hier soir. Si les gens ont tous quelque chose à dire, on peut être sûr que le mécanisme de confiscation et de formatage de la parole produit, in fine, du gloubiboulga consensuel, platement illustré d'exemples estampillés quotidien sur (au choix) la vie chère, l'école qui baisse ou la crainte du chômage - autant de préoccupations sincères mais nécessairement traitées dans la caricature.

Quant aux éventuelles passes d'armes sur le FN ou l'immigration, que produisent-elles sinon les mêmes oppositions rituelles, et la stigmatisation gratuite façon "Quand on habite en France, on respecte ses règles. C'est-à-dire qu'on n'est pas polygame, on ne pratique pas l'excision sur ses filles, on n'égorge pas le mouton dans son appartement et on respecte les règles républicaines." Oui, il a dit ça, et bien qu'une jeune fille ait répondu, il faudrait être naïf pour croire que cette démonstration par l'absurde ne soit pas reçue favorablement dans l'inconscient du spectateur, car l'excision passe encore mais les cris du mouton égorgé à la maison ah non alors.

Ainsi, partant des meilleures intentions du monde, ces débats donnent le pire résultat : offrir la parole pour mieux la stériliser, se rapprocher des préoccupations concrètes pour mieux les noyer dans la platitude des réponses toutes faites, et incarner le débat pour le tuer définitivement. D'un côté on fabrique de la défiance à forces d'empiler les réponses vagues de la non politique, et de l'autre on nourrit les extrêmes à coup de provocations insensées, provocations qui sont finalement les seuls propos qui peuvent émerger de la mélasse dépolitisée.


Note : Je remarque au passage que google me place bien sur la recherche "tout sauf Sarkozy", titre d'un vieux billet et également d'un site anti-sarko tenu par des fachos antisémites (comme quoi, les ennemis de mes ennemis ne sont pas toujours mes amis). Cela me donne l'occasion de revendre ce vieux billet, bien écrit à une époque où j'avais plus de temps et à mon sens toujours d'actualité : tout sauf Sarkozy, donc.


Emprunté .

Du débat au combat

Alors comme ça je peux pas dire que les électeurs de droite sont des gros cons, mais sans doute pas autant que les élus de droite, cons élus par des cons, cons au carré en quelque sorte ? Ni à l'inverse dire que la gauche est dans son essence même le choix de l'intelligence et de la générosité ? Parce que ces remarques ne favoriseraient pas un débat sain, "projet contre projet", et m'empêcheraient de convaincre les machos et les centristes mous de revenir au bercail PS ?

Je veux bien que certains lisent trop vite des textes enrobés d'un ton polémique pour en rendre la lecture moins chiante, mais quoi qu'il en soit, les zélotes du débat policé se mettent quand même le doigt dans l'oeil et prenent leurs désirs pour des réalités. Le débat politique, c'est un fantasme, ça n'existe pas. Ainsi il ne faut pas croire une seconde les petits (ou les gros) malins qui se lamentent de cette campagne merdique et appellent à la raison politique, car eux aussi se repaissent du spectacle des coups tordus et des petites phrases. Ils me font penser à ces téléspectateurs qui plébiscitent Arte tout en se gavant de TF1, ou qui voudraient que les enfants apprennent des choses à l'école tout en les laissant s'abrutir devant leur PS2.

Le débat n'existe pas car seule l'empoignade et le plaisir du combat nous distraient rééllement, que l'on suive l'affaire tranquillement assis sur les gradins ou qu'on tente de descendre, en fonction de ses modestes possibilités, dans l'arène. Remarquez que c'est cohérent : les blogs politiques ne servent à rien car ils ne font que mobiliser des excités déjà acquis à leur cause, et qu'ils s'inscrivent dans un monde où c'est l'affect qui prédomine sur la pensée. Ce n'est qu'une fois prêt à dénoncer les dérives de l'étatisme et de l'assistanat qu'un mec de droite lit le projet du PS, comme je lis les propositions inconséquentes de l'UMP en y cherchant par avance poujadisme fiscal ou apologie de la répression policière.

Enfin l'expérience m'a instruit des risques de la politique fiction. C'était bien joli de défendre les principes et les qualités oratoires de DSK, en espérant un débat sérieux entre gens compétents (enfin, Sarkozy passant pour compétent), mais le vote en forme de beauty contest des militants du PS, surtout préoccupés de trouver "celle qui peut gagner", m'a rappelé à l'ordre. Et paradoxalement, ceux qui voient dans l'habile campagne de cruchisation la conséquence de l'absence (provisoire) du programme ségolien confondent les effets et les causes : c'est pour éviter tout débat sur le fond que la droite et les médias tapent sur la candidate, et pas l'inverse.