Il y a quelque temps déjà, la RATP lançait une campagne de communication intitulée Objectif respect. Des prescriptions bien connues : il faut être gentil avec le conducteur, laisser son siège à la dame, ne pas écouter son "baladeur" trop fort, etc. Jusqu'ici, tout va bien, on est d'accord. Là où ça se corse, c'est que la campagne a des buts plus ambitieux : par exemple, "respect des individus et de leurs différences". Là, j'ai envie de poser une question quelque peu désagréable : est-ce que c'est vraiment le boulot d'une entreprise de transports publics ? Est-ce qu'il ne serait pas bien plus intéressant de discuter de mesures concrètes pour améliorer les conditions de transport quotidiennes des dits "individus" ? On pourrait même suggérer que si, par exemple, la RATP se préoccupait de cet enfer sur roues qu'est devenu la ligne 13 (signez la pétition !), ça aiderait bien plus "les individus et leurs différences" à s'autogérer et s'entregérer, plutôt qu'un énième appel au "respect".

Car ce mot (et cette campagne n'en est qu'une illustration parmi bien d'autres) est plus généralement devenu une sorte de formule magique. Tout le monde n'a que ce mot à la bouche, les politiques, les journalistes, les associatifs, les communicants, voire même les sociologues… Le problème, c'est que cette invocation rituelle sert plutôt d'écran à l'absence de réflexion sur les problèmes sociaux réels (et au manque de volonté de les traiter). Autre exemple : dans les "banlieues", la rhétorique du respect, largement coproduite par les médias, est devenue omniprésente. Or, là aussi, elle fonctionne comme un écran : plutôt que de parler de choix politiques en terme d'emploi ou d'urbanisme, parlons respect, c'est sympa, socioculturel, et surtout ça ne coûte pas cher.

Comprenez-moi bien : il est tout à fait légitime de lutter contre la stigmatisation, les insultes, le mépris institutionnel. Le problème, c'est quand cela devient le seul objectif politique, et que cela évite de parler de ce qu'il y a derrière tout ça : en gros, la structure des injustices économiques et sociales, dont les problèmes de "respect" ou "d'irrespect" ne sont qu'un reflet quasi-mécanique (la superstructure, dirait good old Marx).

Par ailleurs, ce culte du "respect" pose un problème plus profond : à trop "respecter" quelqu'un, on finit par le figer dans son identité, à l'empêcher éventuellement d'en sortir. Or, tout le monde a le droit, premièrement de juger que son identité présente ne le satisfait plus et donc de vouloir en changer, deuxièmement de juger absolument non respectables certains aspects de l'identité des autres. Heureusement : on est quand même en démocratie, merde.