La posture de l'intellectuel donneur de leçons, perché du haut de sa (fausse) culture classique, est insupportable ; mais à tout prendre je la préfère aux idiots utiles de l'abrutissement généralisé, dont Libé nous a servi un magnifique spécimen le week end dernier, un certain Vicente Verdú :

Ce qui est sûr, c'est que la culture fondée sur les livres, la réflexion, la concentration et l'intensité de la pensée est derrière nous. La culture d'aujourd'hui n'est plus de la lettre écrite, mais des écrans. (...)
Je préfère Thomas Mann à un best-seller actuel, ou les longs métrages d'antan et leur complexité aux films d'action d'aujourd'hui. Toutefois, je pense que le mépris intellectuel contre ce type de culture nous empêche d'être en phase avec notre époque.

Et tout le reste est à l'avenant : le consommateur n'est pas "aliéné" mais "critique, exigeant, pleinement conscient de ses droits individuels", la "diabolisation du petit écran" est dénoncée puisque "la télévision est généralement de mauvaise qualité, mais il y a aussi de la bonne télévision", et l'école qui "basée sur le livre, constitue aux yeux de l'élève un système coercitif."

De la pensée de comptoir donc, faite pour inspirer les planeurs stratégiques qui adorent ces concepts foireux : ici on a le "sobjet", tu comprends ni plus femme objet ni vraiment homme sujet, ni l'inverse d'ailleurs, enfin bref un terme évidemment manufacturé dans l'espoir d'une reprise. Par contre, on note un glissement délicat du le point de départ, l'intello appuyé sur la bonne vieille culture des dead white males dont il constate l'essoufflement, puis l'avertissement pour ceux qui voudraient "mépriser" cette culture de l'écran, pour en arriver finalement à la menace sourde : "être en phase avec l'époque", être résolument moderne ou crever dans son coin.

Déjà, le besoin de justifier l'amour de la "culture" de l'époque en partant d'un point de vue autorisé ("je préfère Thomas Mann, mais") étonne de la part d'un type qui se bat contre la dévalorisation ou le mépris de cette même culture. A moins que ce soit dans la rhétorique du bon sens qui tâche qu'on trouve le signe de l'époque : certes, tous les jeunes qui jouent à la PS2 ne sont pas des débiles, tout ce qui passe à la télé n'est pas nul, autant de syllogismes inversés assez proches du fameux "je suis pas raciste, j'ai des amis noirs".

Surtout, pourquoi toujours ce besoin de canoniser des pratiques de loisirs qui ne demandent rien à personne et sont absolument majoritaires ? Quel est le sens de cette compromission ? La caste des intellos snobs est-elle si influente qu'il faille défendre d'avance les sujets culturels dominés, et donner de la noblesse aux séries télé ? Personnellement j'ai plutôt l'impression que le "mépris" est un ennemi imaginaire, un moulin à vent qui permet de cacher combien la culture de masse est majoritaire et consensuelle. Tout le monde se répand en permanence sur le plaisir de mater des DVD en position foetale, tout le monde adore le foot, et combien de gens reconnaissent avec cette fausse honte qui vise à la connivence qu'ils n'ont pas touché un livre depuis des années ? Aujourd'hui, la justification doit plutôt venir de la part de ceux qui refusent de bouffer la merde des autres, de mater TF1 ou de jouer à la console, ces relous qui se coupent de l'époque.