La mode du jour, c'est de s'en prendre à ceux qui refusent de faire la fête quand on leur demande, et se permettent en plus de le dire. Il y a toujours eu un consensus contre les pisse-froids et les emmerdeurs de tout poil, mais aujourd'hui, alors même que la fête (enfin, cette fête) n'est, de l'avis général, qu'une longue suite de déceptions accompagnée de galères logistiques, la machine à culpabiliser tourne à fond. Quels snobs ! Mais c'est parce qu'ils sont bobos, parce qu'ils sont déjà maqués, parce qu'ils ne savent plus s'amuser (ou jaloux de ceux qui s'amusent ?), ou parce qu'ils ont le choix et peuvent se permettre de sortir quand ils veulent...

Je sais bien que la posture du décalage est extrêmement facile, et la critique de ces gros morceaux de consensus encore plus, mais ce n'est pas une raison pour prendre le contre-pied et tomber dans la démagogie en défendant le plaisir contre l'esprit de sérieux - sans bien sûr trop se demander ce qu'il y a derrière ce plaisir qu'on devait particulièrement éprouver la veille au soir, à l'annonce des douze coups.

Cela n'est pas si anecdotique que c'en a l'air. S'il y a bien une victoire de la société marchande que l'on oublie facilement, c'est que le divertissement est devenu une chose sérieuse, tandis que le plaisir simple ou gratuit disparaît progressivement, malgré des tentatives de réhabilitation maladroites style "la première gorgée de bière". Je n'ai rien contre les humoristes habituels, mais quand je vois un logo TF1 à côté je sais bien que tout le monde n'est pas là pour rigoler. Et je sais surtout que ces pitreries, autrefois disqualifiées dans l'échelle des valeurs, triomphent aujourd'hui avec la bénédiction de tous. C'est la vieille affaire de la génération Canal, où tout à coup mater le foot et se taper du porno sont devenues des occupations légitimes.

L'histoire du 31 décembre n'est pas qu'une affaire de gros sous, j'en conviens. Mais les mêmes mécanismes sont à l'oeuvre : sous prétexte de plaisir, on impose la même merde formatée à tout le monde, le bruit et les embouteillages et le champagne rance, et on crache sur ceux qui se tiennent à l'écart. En les traitant de snobs, on prétend prendre la défense des loisirs populaires, en oubliant au passage leur dévoiement, pourtant sensible quand leur dénominateur commun est la comparaison du nombre de verres avalés ou de l'heure à laquelle on est allé gerber.

Il ne s'agit pas de puritanisme, au contraire. Il faudrait défendre les plaisirs qu'on s'est choisi - qui sont parfois plus subversifs que ceux que les médias nous recommandent en choeur, avec toute leur bienveillance de chiens de garde - tout en refusant l'imposition de la bêtise sous prétexte que les gens veulent s'amuser.