A propos
radical chic

Inculture politique

Dans mon dernier post, je faisais état de ma stupéfaction face à l’usage cynique de Jaurès par Sarkozy. Si j’en juge par les réactions (et notamment de certains petits sarkozystes zélés qui traînent parfois par ici), j’ai été mal compris : il ne s’agit pas de s’arroger un quelconque "monopole" de l’histoire de la gauche. Ce qui suscitait ma stupeur était l’incroyable arnaque intellectuelle (eh oui) de cette référence : Sarkozy et ses plumes se préoccupent très peu de la contradiction flagrante entre la philosophie rationaliste et laïque qui fonde l’engagement de Jaurès et cette sorte de communautarisme spiritualiste et proto-religieux qui semble être la Weltanschauung de Sarkozy.

Pourquoi revenir là-dessus ? D’abord parce que cette malhonnêteté intellectuelle est le signe flagrant d’un phénomène historique de long terme, mais que l’actualité illustre de façon éclatante : la droite prospère sur un usage systématique et arrogant de l’inculture politique. Qui consiste à : 1/ dire avec fracas des grosses conneries (exemple ci-dessus) 2/ s’entourer avec tapage de gros cons, dont le défilé scande cette morne campagne : Gérald Dahan, Doc Gynéco, Johnny Hallyday. Mais le plus intéressant n’est pas là. Cette culture de l’inculture pratiquée par la droite est certes stratégique (car elle satisfait la haine anti-intellectuelle d’une part importante de son électorat), mais elle révèle aussi un problème de fond, qui explique que Sarkozy soit obligé d’aller puiser dans l’histoire de la gauche : l’absence permanente à droite d’une infrastructure intellectuelle qui pourrait structurer son projet.

Prenons un autre exemple tiré de l’actualité : qui sont les "intellectuels" de l’entourage de Sarkozy, ou récemment ralliés ? Bruckner, Gallo, Glucksmann, Guaino… Que des essayistes demi-habiles, pas vraiment philosophes, pas vraiment économistes, pas vraiment historiens, discrédités dans le champ scientifique et donc reconvertis, selon un processus bien connu, dans l’espace médiatique. C’était déjà la même histoire en 1995 avec les gourous de Chirac, le "philosophe" Jean Guitton, ou Emmanuel Todd, sociologue autoproclamé dont les "résultats" font rire depuis longtemps toute la profession, et déjà bien avant ça (quand Giscard donnait du "cher maître" à Sartre !).

Le phénomène est donc ancien, mais il a gagné en agressivité, et constitue un des aspects moins visibles, mais tout aussi inquiétants, du sarkozysme : ce n’est pas vraiment, ici, de l’anti-intellectualisme primaire, mais plutôt la promotion d’une certaine vision du monde où l’appel aux "valeurs", à l’émotion, et la posture prophétique et/ou pathétique tiennent lieu de réflexion scientifique. Il y a une sorte de sensualisme vulgaire dans la nature du sarkozysme qui plonge ses racines très profond dans l’inculture politique de la droite.

"J'peux pas, elle est trop conne"

Ouais franchement j'y arrive pas, là, tu vois, toutes ces bourdes je veux dire elle est pas à la hauteur, pas compétente quoi, tu te rends compte ce qu'elle a dit à propos du Québec, tu crois que de Gaulle aurait dit la même chose, et je parle pas de la Corse c'est complètement incroyable qu'on puisse dire ça comme ça tu vois, alors que bon elle est populaire c'est sûr mais enfin elle sait même pas combien y'a de sous-marins nucléaires, et à mon avis elle devait pas connaître exactement le nombre de tête par engin ni la portée des tirs ! Je veux dire Sarko j'accroche pas il est trop à droite mais bon au moins c'est un pro faut l'reconnaître, et là j'me demande si j'vais pas voter Bayrou, lui il dit ce qu'il pense il fait pas semblant d'être participatif tu vois.

C'est le discours que j'entends un peu près tous les jours, avec de lourds sous-entendus style toi qui est socialiste tu vas quand même voter pour elle ? Et aujourd'hui libé qui pond deux pages dans ce savant mélange de sondagisme, de doigt mouillé au vent et de "hier soir j'étais chez ma cousine et elle qui est femme et socialiste elle n'y arrive plus" qui caractérise l'analyse politique ces jours-ci. J'avoue par contre que je ne pouvais pas imaginer des fabiusiens tourner à ce point casaque et simplement penser voter Bayrou, mais j'avais sans doute sous-estimé la passion du calcul et de la manipulation qui détermine ce genre de préférences.

Pour l'instant, l'énervement bien compréhensible que suscite la candidate donne des envies d'infidélités à tout le peuple de gauche, et surtout à celui, très politisé, qui est cité dans le micro-trottoir de libé. Je sais de quoi je parle, je suis passé par là. Mais entre temps, la cabale des donneurs de leçon anti-Ségolène et le travail de framing fort bien mené qui vise à la faire passer pour plus bête qu'elle ne l'est aurait tendance à me rapprocher d'elle, tant je trouve la manoeuvre fatigante. Et quand je vois le traitement de faveur réservé à Sarkozy, qui peut aligner les contresens sans jamais qu'on n'ose lui poser la moindre question, j'ai envie de hurler.

Je déteste autant les mouvements d'opinion que les mouvements de foule. Que tout le monde en France s'accorde pour taper sur Royal (et je passe les rigolos qui pensent qu'elle fait exprès), que cette belle unanimité digne de l'enterrement de l'Abbé Pierre saisisse le pays comme 6 mois plus tôt la chérie des sondages était incontournable, voilà autant de signes d'un manque de maturité politique sérieux. Ségolène machine à gagner hier, machine à perdre (ce qui reste à voir) aujourd'hui, c'est la même bêtise qui demande à la fois un président brillant et "comme nous", un leader qui tranche ou qui est proche du peuple, un homme providentiel ou un médiateur de paix.

Bayrou pense pouvoir s'en sortir, et grand bien lui fasse. De mon côté, on m'a tellement fait le coup du frémissement, alimenté d'anecdotes super représentatives ("J'ai toujours voté à gauche. Cette fois, je vote pour vous. Bonsoir") que je m'étonne que d'autres puissent quand même s'embarquer la dedans. Parce que, aujourd'hui, voter Bayrou c'est voter Sarko - de la même manière qu'un électeur UMP qui voterait Bayrou travaillerait pour Ségolène. Il ne sera jamais au second tour, même si le rythme des gaffes venait encore à s'accélerer. Les électeurs de gauche font ce qu'ils veulent, mais ceux qui auront voté pour Bayrou le rouge pour se retrouver avec Sarko Ier au pouvoir ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes.

Anti-sarkozysme primaire

Je trouve qu'en ce moment les anti-sarko font preuve d'une grande mauvaise foi. Tout le monde sait bien que Jospin était premier ministre et qu'il a bénéficié des moyens de l'état pour sa campagne ratée, pas comme Chirac d'ailleurs. Tout le monde sait bien que les RG fichent tous les dangereux activistes comme les leaders de Greenpeace, et que la moindre des choses en cette période de menace terroriste est qu'une démocratie se protège. Et pour une fois que la police n'hésite pas à aller au bout d'une enquête et utilise tous les moyens de la science pour retrouver des voleurs de scooter, il faudrait s'en plaindre ?

Et aujourd'hui les mêmes, dévorés par la jalousie et la haine de classe, font carrément passer une pétition. Quelle hypocrisie ! Je voudrais que cette campagne retrouve de la hauteur, qu'on parle enfin des choses importantes, du projet de Nicolas pour la France, des souffrances qui ont fait changer cet homme et l'ont préparé à la dignité de la plus haute fonction ; et je voudrais aussi qu'on parle de ces français qui travaillent tous les jours, malgré la jungle des régulations et le harcèlement administratif, et qui n'ont pas encore fui en Suisse bien que tout les y invite.

Enfin je voudrais également qu'on libère Nicolas, qu'il n'ait plus besoin d'emprunter Jaurès et Blum comme cache-sexe de son libéralisme - dans quelle culture politique vivons-nous pour avoir besoin de ces momies crypto-marxistes afin de se faire élire ? Je voudrais qu'il arrête de se justifier à coup de "valeur travail" tandis qu'il s'apprête enfin à supprimer l'ISF et les droits de successions, des mesures saines quand on voit le prix des apparts à Neuilly.

Bref, si les socialistes et les copains de la gaffeuse pouvaient simplement avancer un vrai programme au lieu de critiquer Nicolas à tout bout de champ et de n'importe quelle façon, cette campagne pourrait prendre un peu de la hauteur qui lui manque.

Désespoir (ou : le web, royaume de la connerie)

Et là je reçois encore une fois un chain mail initié par un petit malin, qui reprend le truc super éventé de la SCI la sapinière et du listing sur société.truc et bien sûr rajoute un bon gros commentaire style regardez Royal échappe à l'ISF. Peu importe que tous les médias en aient parlé, même TF1 j'en suis sûr, que la candidate ait déclaré son patrimoine en public, et que l'affaire soit complètement bidon de toute façon, ce genre de merde circule toujours et va continuer de circuler, de boîte en boîte, pendant encore quelques jours.

Même chose récemment sur Noah : j'évoque la question dans un billet, on en parle en commentaire, on voit que Noah n'est pas resté bien longtemps en Suisse, et qu'il habite maintenant dans les Yvelines, et pourtant je vois encore des mecs ignorer superbement la discussion pour poster un truc style Noah est mal placé pour donner des leçons vu qu'il est planqué en Suisse !

Bien sûr, on devine la raison de ces aveuglements collectifs, le vieux truc de la demi-fabrication (si je peux voir la SCI de Hollande sur le web, alors ça doit être vrai ce que mon copain UMP raconte ensuite dans le mail), la jouissance du petit malin qui dégote une info de derrière les fagots (tant qu'il le croit) et, côté récepteur, la confiance imbécile qu'on accorde à ceux qui sont proches, alors que ce sont pourtant toujours les mêmes personnes qui forwardent ces conneries, entre deux appels à sauver une gamine leucémique. Et sans compter les cas d'aveuglement collectif, où c'est le nombre d'occurrence dans google qui détermine le vrai, comme le note Chez à partir d'un exemple trivial mais instructif.

Mais ce n'est qu'une explication de surface. Le problème vient avant tout de la culture du bullshit, quand les gens abandonnent l'exigence de la vérité au profit d'un sentiment déplacé de la justice (c'est dégueulasse Hollande & Royal payent pas d'impôts, pas comme moi), ou simplement pour sauvegarder leur point de vue. De toute façon le vrai est chiant, juste bon pour les experts, autant s'éclater en plongeant dans la lutte avec toute la mauvaise foi du monde, en commençant par sélectionner les faits dans le sens qui nous intéresse (et c'est pour cela que les blogs ne servent à rien d'ailleurs). Et je crains que nous n'en sommes qu'au début, car déjà chez les petits soldats du militantisme (comme moi) le principe même de l'honnêteté recule au profit de la haine partisane.

Bref, coincés entre le manque d'éducation qui fait prospérer les crétins qui reprennent tout ce qui flotte en pensant que comme c'est écrit ça peut pas être faux, et le commerce de la mauvaise foi qui s'étend chaque jour, on se rend compte que l'internet joue en France le rôle des bons gros tabloïds. Même l'infâme TF1 est plus soucieuse d'objectivité que les gogols qui déversent leur mal de vivre, leur poujadisme ou leur gauchisme misérabiliste à longueur de commentaires, et qui rendent insupportable la lecture des journaux en ligne, où les articles sont suivis d'une tranche de plus en plus épaisse de remugles noirâtres de la connerie humaine.

Le candidat du béton

Une société qui emprunte est une société qui croit en l'avenir.

C'est beau comme du Sarkozy, non ? Ah c'est sûr il a le sens de la formule, pas de bravitude à l'occasion. Certes, cet exposé au Monde, d'une fort bonne tenue en apparence malgré un titre digne d'un boutiquier, ne fait pas longtemps illusion : le maintien de l'ISF dans ces conditions ne trompe personne, par exemple. Et l'impact de ces diverses mesures sur le budget de l'Etat nous éloigne de la rigueur financière chère à la droite. On tape sur les fonctionnaires, c'est heureux, mais il ne faut pas oublier les copains.

Et voila le travail : sur ce coup là, la démagogie renvoie vers le clientélisme. Comme c'est beau le rêve bien rassis de la petite propriété pour tout le monde, un toit à soi, la récompense des méritants ? Certes, le coût de l'immobilier n'échappe pas à Sarko, et c'est pour cela qu'il propose généreusement de déduire ses intérêts d'emprunts de l'impôt sur le revenu, mesure d'ailleurs initiée par la gauche (je crois) et supprimée par Juppé.

Bien sûr, on oublie au passage les problèmes sous-jacents, les copropriétés dégradées quand les occupants surendettés n'ont plus un rond pour s'occuper des parties communes, mais ce n'est pas le plus grave : je vois pas pourquoi ceux qui paient des loyers, relativement à fonds perdu, devraient voir ceux qui s'endettent, et qui in fine récupereront leur thune (modulo l'équivalent du prix de l'appart payé deux fois, ou une éventuelle crise), être encouragés dans cette pratique vertueuse. Sans compter le caractère complement inégalitaire de ce genre de déductions, surtout à "100%" comme le précise sarko, puisque le cadeau marchera pour ceux qui remboursent les plus gros prêts et baisseront ainsi opportunément d'une tranche ou deux, la plus douleureuse souvent.

Et encore tout cela n'est rien eu égard à la réalité économique des propositions. Ce qui propose Sarko c'est, sous couvert d'aider la classe moyenne larguée à contracter des prêts sur 100 ans, de donner encore un coup d'accélérateur au creusement des inégalités patrimoniales : moins d'ISF, moins d'impôts sur les successions, plus de bouclier fiscal, et ce plan spécial emprunts, toutes choses qui se convertiront mécaniquement en hausse des valeurs patrimoniales, mettant les primos-acquérants et les prolos sans subventions familiales encore plus loin du graal immobilier. Sarko est surtout le candidat de la FNAIM, celui qui préservera les agents immobiliers de la baisse annoncée du marché, et tout ça en passant pour un copain de la petite middle class ! Que demande le peuple ? Il a bien raison de savoir si Ségolène a dit des conneries au Canada, le peuple !

Enfin, je reviens sur le plus beau, la citation incantatoire qui ouvre ce billet. Comme c'est émouvant de chanter les louanges de l'emprunt, on dirait du Guizot ! Mais quoi de meilleur, finalement, que l'emprunt immobilier pour calmer les consciences. Ah il va pas rester longtemps au chômdu celui qui a payé 5 ans d'intérêts et encore zéro de capital sur son F1 à Aulnay, il va pas faire chier son patron trop longtemps. Car ces emprunts excessivement allongés, bouffant une part de plus en plus grande du revenu disponible, coûtent aujourd'hui toujours plus cher qu'un loyer. La salarié qui se retrouve raz-la-gueule et obligé de compter chaque centime dès le troisième jour du mois, mais qui récupérera 300 euros d'IR (merci sarko !) comme salaire de la peur du chômage, appréciera en conséquence de croire ainsi en l'avenir.


Rien à voir, mais je suis mort de rire : Koz dans un débat participatif du PS !

C’est con, parce qu’on nous a bien expliqué qu’il s’agissait "d'enrichir le programme de Ségolène Royal" qui, nous sommes d’accord, a bien besoin d’un coup de main de notre part.

Saint Hulot, priez pour nous

Ne pas y aller, parce que cela ne sert à rien à part destabiliser la gauche et les verts, c'est raisonnable. Mais "supplier" les candidats de bien vouloir respecter son pacte écologique, c'est un terrible aveu d'échec : qu'il faille déjà exhorter les futurs élus à respecter un papier qu'ils viennent de signer augure bien de la valeur de l'engagement pris (les promesses n'engagent, etc.).

Bien sûr, tout m'amène à me méfier d'Hulot : la concurrence avec mes amis verts, qui payent chaque jour de n'avoir pas fait le choix de la drague médiatique (et d'être une bande de trotskards scissionnistes) ; sa posture de candide refusant de fouler le marigot politique, même si je crois le bonhomme sincère - mais de cette sincérité portée en étendard, celle des hommes de principes qui n'ont jamais vraiment eu à faire de compromis. Et là dessus, il faudrait se taper encore une incarnation du règne des médias, qui justifient leur prééminence en dégotant, de temps en temps, des oeuvres charitables pour se racheter, tsunami hier, Enfants de Don Quichotte aujourd'hui ou Hulot demain, et qui nous forcent à tout avaler, lavage de cerveau et éducation civique, pub et charité ?

Ensuite, Hulot représente une vision de l'écologie qui m'énerve de plus en plus. C'est l'écologie comme sentiment, comme mauvaise conscience, l'écologie contadictoire où des petits rituels qui ne coûtent rien viennent interférer pour notre salut : je flippe devant le réchauffement, mais plutôt que de lâcher ma caisse ("hé j'peux pas j'travaille"), de moins prendre l'avion ("hé j'ai droit à des vacances moi") ou d'acheter moins de merdes en plastique (fill the blanks), je trie mes déchets ("c'est toujours ça de pris"). Et quand Hulot me présente une charte pleine de bon sens et généreuse à la fois, je la signe, parce que cela ne me coûte pas plus cher. Comme les ricains, "mon train de vie n'est pas négociable".

Paradoxe : la charte Hulot, en tant que telle, est indiscutable. Certes, elle peut être lue de diverses façons, car une taxe carbone et le choix d'une agriculture de qualité peuvent aussi bien conduire à un doublement du prix des billets d'avion et à la mort de la FNSEA, qu'engendrer une série de réformettes qui feront joli dans la plaquette de bilan du futur vice-premier ministre de mes couilles. Toute la force de conviction du pacte, et partant sa faiblesse, tient en son imprécision, qui fait qu'on signe pour des principes sans prendre le moindre risque, sachant d'avance qu'il ne se passera rien, mais content d'avoir fait bonne oeuvre.

Je ne joue pas les professeurs de vertu, j'en suis là comme tout le monde, car rien ne m'incite à changer mes comportements. Et jamais rien ne m'y incitera tant que je n'y serais pas forcé par un durcissement des taxes d'un côté, et des vrais subventions à l'écologie de l'autre. Taxer le carbone, mais réellement, taxer les emballages jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de triple couches de plastoc pour faire joli dans les rayons, taxer les gadgets fabriqués en Chine pour qu'on arrête de changer de téléphone tous les 6 mois, et bien sûr interdire les 4x4 parce que j'aime pas les riches. Taxes partout : voilà un projet socialiste !

Mais, me dira-t-on, Hulot ne serait pas l'instrument d'une "prise de conscience" salutaire, qui à terme permettrait d'aller vers le paradis vert ? Voila toute la justifiation des intercesseurs médiatiques, tandis qu'Hulot et son impuissance constitutive renforce - bien malgré lui - l'écart entre les discours et la pratique, entre la volonté de changer et la peur des réformes qui pourraient toucher à notre confort ou qui menaceraient les équilibres économiques. Hulot, produit des médias, chantre d'une politique différente, réduit à condamner la politique pour ne pas se salir les mains ou se prendre une claque, est devenu une machine à désillusion de plus. Merci Hulot.

Le Conducator


Cette photo de Thomas Clément a bien circulé sur les blogs, comme chez Laurent par exemple. Voila Sarko chez lui, dans un dixième arrondissement autrefois funeste à Jospin, et nous constatons que la première idée de déco est une photo géante dans l'escalier monumental. Avec les deux flambeaux qui encadrent le portrait géant, cette rencontre du clinquant et du culte de la personnalité me fait immédiatement penser au soviétisme d'export des pays frères, Roumanie en tête.

Même impression sur le site de campagne : des photos de lui partout, sarko souriant, sarko confiant, sarko intime dans le blanc des yeux, sarko rassurant, sarko en rupture, sarko en cravate, sarko en action, sarko à l'écoute (oui j'ai déjà utilisé ce procédé facile dans un précédent billet, mais ça ne m'inspire que ça). A ce jeu là, la madone des médias est larguée, son pauvre site participatif faisant mauvaise figure. Alors évidemment je sais que la comm' c'est important, je sais que tout va se jouer sur l'image, qu'on s'en plaint tous ces dernières temps, mais on vient de franchir un nouveau palier dans la pipolisation (hum) avec ce traitement tout lybien de l'image du Chef.

Franchement, il faut se demander : Sarkozy est-il beau ? Son image a-t-elle des propriétés magiques ? Est ce que l'espoir progresse, que les réformes paraissent enfin à portée quand Il se matérialise devant nos yeux ? Surtout qu'en parallèle, comme le note Stéphane Bou dans un article du Charlie de la semaine, toute la préparation médiatique du meeting a consisté à forger un sarko plus humain qu'il n'y parait, en ligne avec son bouquin de merde et la couve de merde de Match. On voit bien que les médias et le candidat poussent du même côté, les premiers, en célébrant le "professionnalisme", finissent par acheter la soupe que le second leur sert. Ils ont déjà fait de l'arrivisme une vertu politique ("ah il est fort, quand même"), et aujourd'hui on se retrouve avec des portraits géants et cela n'étonne presque plus personne.

Je prends peut-être mes désirs pour des réalités, mais ce délire me semble appeler un retour au réel brutal : les Français sont indisciplinés et se refusent à faire ce qu'on leur commande trop brutalement. Malheur au vainqueur annoncé, car il s'attire la foudre qui punit l'arrogance des élites. Je craignais que Royal, trop longtemps en position de force, explose en vol juste avant l'élection, mais le trou d'air dont elle serait victime aujourd'hui et le relatif désamour des médias pourraient bien lui servir. A contrario, le hiatus entre la nouvelle humilité proclamée de Sarko et le culte de sa personne va finir par devenir flagrant.

N'importe quoi (la suite)

Je ressens comme Dan le dégoût qu'il exprime au vu du barnum Sarkozy, et plus encore quand je songe à la complaisance des faiseurs de couv' qui le transforment en tête de gondole médiatique. Même les critiques sur le plébiscite étaient teintées d'une étrange complaisance, comme si la vulgarité de l'ensemble était rattrapé par un je-ne-sais-quoi d'appétissant, à la façon d'un empilement de biscuits en blister de 3 avec un gratos. Bref, jusqu'où va-t-on accepter de bouffer du sarko et de chier du sarko ?

En ces temps de journalisme politique façon l'équipe, la moindre petite phrase est commentée avec une telle célérité qu'il y a fort peu de chance que l'information parvienne aux citoyens sans être accompagnée d'une couche déformante d'opinions agglutinées, produits de la bêtise moutonnière des commentateurs de tout poil, du journaliste au pilier de bistrot en passant par le blogueur : il n'y a plus vraiment d'opposition entre des médias sérieux et des racontars, mais un continuum vaguement gradué entre petit et grand n'importe quoi. Ironiquement, cela s'accompagne souvent d'une campagne pour l'objectivité, où certains puristes proposent d'en revenir au fait, rien qu'au fait, et livrent les dits faits ou propos comme s'il s'agissait de monades pouvant survivre hors du système de référence qui les a produites.

Double misère du commentaire politique, disqualifiant l'analyse de fond, forcément subjective, pour célébrer les faits, qui sont par contre présentés avec la fausse distance critique qui caractérise l'époque, subjectivité dissimulée et assumée à la fois, genre "j'me fais pas avoir moi" ou "tous pourris de toute façon". Ainsi nous sommes soumis à une avalanche de propositions faussement indépendantes, qui ne nous aident en rien à comprendre ce que nous faisons ensemble, mais finissent par fabriquer du consensus à force de récurrence.

C'est bien ce qu'il se passe aujourd'hui entre Sarkozy et Royal. On sent que la machine sarko séduit les journalistes, tout autant que la pseudo exigence d'objectivité, qui les fait flipper de se faire cataloguer à gauche, les conduits à relayer sans oser commenter (les faits, rien que les faits) les propositions anti-sociales comme le "bouclier fiscal" ou la suppression de l'impôts sur les successions, qui permettront de récompenser les fistons du travail (ou de la captation de la rente) de leurs parents. Voyez qu'il suffit d'une référence à Jaurès (!) pour faire passer la pilule.

De l'autre côté, rien n'amuse autant la presse que la dissension, au point qu'elle la construise quand elle n'est pas encore constatée. Royal dit une connerie en Chine, invente un mot malgré elle - comme si Sarkozy, dans la lignée des intellectuels de droite qui nous gouvernent, n'était pas une machine à parler LQR, Montebourg rate une vanne (plus facile de le virer que de dégager le gros Frèche), quelques connards font circuler une pétition appelant à changer de candidat, un sondage bouge dans l'espace de la marge d'erreur, et la presse s'emballe. Ca y est, la campagne Royal est désorientée, c'est la crise ma bonne dame.

Inversion de tendance préoccupante, mais tellement prévisible ; les médias mordent celle qu'ils ont adoré, certes, mais surtout ils jugent plus d'un art de la communication que de fond des idées. Ils se repaissent des bourdes et adorent les exercices maîtrisés, ce qui me fait demander si l'on ne devrait plutôt pas se réjouir, au lieu des plaintes habituelles, qu'ils aient la mémoire courte.

N'importe quoi (ou : la société du spectacle gone mad)

Urbains et cultivés, nous savons tout sur la société du spectacle, sur la construction sociale de la réalité, sur la fabrication médiatique de la politique (surtout en période de campagne électorale)… Bien. Donc, ça ne sert pas à grand-chose d’en remettre une couche. Sauf qu’il y a des conjonctures où la fabrication va au-delà de ses propres limites. Dernière en date : l’investiture de Sarkozy et la spirale médiatique afférente. Il ne s’agit pas ici d’une énième déclaration anti-sarkozyste (à quoi ça servirait ?), mais d’un étonnement face à certaines torsions de la réalité qui confinent au n’importe quoi :

- n’importe quoi 1 : est-ce la peine d’y revenir ? Si, quand même. Qui est le pauvre fou qui a pu croire une seconde, face au déferlement de dimanche dernier, que cette "cérémonie d’intronisation" réussissant la prouesse de mixer le guignol techno-médiatique et le césarisme vieille France, avait quoi que ce soit à voir avec une procédure de désignation démocratique ? Ce n’est même pas un problème de falsification politique grossière (pas autant d’adhérents présents que ce qui a été complaisamment rapporté dans la presse, taux d’abstention systématiquement passé sous silence…), qu’un axiome démocratique simple : pas de choix, pas de démocratie, surtout quand le non-choix en question est peinturluré aux couleurs débilitantes d’une Star Ac néo-populiste (bleu blanc rouge, évidemment…).

- n’importe quoi 2 : là aussi, on reste confondu. Il suffit de rapporter la situation dans toute sa simplicité : Sarkozy le "sang-mêlé" se réclame de Jaurès… ça pourrait me faire ricaner (l’inversion des repères, c’est malin, etc.), mais je n’ai vraiment pas le cœur à ça quand je pense à ce qu’on fait subir actuellement à d’autres "sang-mêlés" au pays de Jaurès... Je ne cherche pas même pas ici à dénoncer les saloperies de la politique d’immigration actuelle, mais simplement à faire état de ma stupeur face à ce cynisme rhétorique qui ferait passer Chirac pour Gandhi. Le plus stupéfiant étant que ce type de propos puisse être commenté de façon en apparence sérieuse.

- n’importe quoi 3 : la cerise sur le gâteau. L’édito du Monde daté d'aujourd’hui : "un nouveau Sarkozy ?" Le point d’interrogation, ici, ne suffit pas à faire oublier l’écoeurement face à la conversion satisfaite de cette machine médiatique autoréférentielle, qui bouffe exactement la même merde que celle qu’elle produit. Je me méfie en général de la critique anti-médiatique, qui flirte facilement avec le poujadisme sociologique, mais là, c’est quand même difficile de suspendre le jugement.

Bref : on est très bas. Mais, encore une fois, le problème ici n’est pas de répéter "sarko facho", mais d’essayer de démêler les causalités complexes qui aboutissent à cette fabrication implacable du n’importe quoi. C’est un travail pénible, d’autant plus qu’il interroge la lassitude complaisante de chacun face à cette succession de non-sens qu’on nous donne à avaler. Mais attendez de voir les trois mois à venir…

Respect partout, justice nulle part

Il y a quelque temps déjà, la RATP lançait une campagne de communication intitulée Objectif respect. Des prescriptions bien connues : il faut être gentil avec le conducteur, laisser son siège à la dame, ne pas écouter son "baladeur" trop fort, etc. Jusqu'ici, tout va bien, on est d'accord. Là où ça se corse, c'est que la campagne a des buts plus ambitieux : par exemple, "respect des individus et de leurs différences". Là, j'ai envie de poser une question quelque peu désagréable : est-ce que c'est vraiment le boulot d'une entreprise de transports publics ? Est-ce qu'il ne serait pas bien plus intéressant de discuter de mesures concrètes pour améliorer les conditions de transport quotidiennes des dits "individus" ? On pourrait même suggérer que si, par exemple, la RATP se préoccupait de cet enfer sur roues qu'est devenu la ligne 13 (signez la pétition !), ça aiderait bien plus "les individus et leurs différences" à s'autogérer et s'entregérer, plutôt qu'un énième appel au "respect".

Car ce mot (et cette campagne n'en est qu'une illustration parmi bien d'autres) est plus généralement devenu une sorte de formule magique. Tout le monde n'a que ce mot à la bouche, les politiques, les journalistes, les associatifs, les communicants, voire même les sociologues… Le problème, c'est que cette invocation rituelle sert plutôt d'écran à l'absence de réflexion sur les problèmes sociaux réels (et au manque de volonté de les traiter). Autre exemple : dans les "banlieues", la rhétorique du respect, largement coproduite par les médias, est devenue omniprésente. Or, là aussi, elle fonctionne comme un écran : plutôt que de parler de choix politiques en terme d'emploi ou d'urbanisme, parlons respect, c'est sympa, socioculturel, et surtout ça ne coûte pas cher.

Comprenez-moi bien : il est tout à fait légitime de lutter contre la stigmatisation, les insultes, le mépris institutionnel. Le problème, c'est quand cela devient le seul objectif politique, et que cela évite de parler de ce qu'il y a derrière tout ça : en gros, la structure des injustices économiques et sociales, dont les problèmes de "respect" ou "d'irrespect" ne sont qu'un reflet quasi-mécanique (la superstructure, dirait good old Marx).

Par ailleurs, ce culte du "respect" pose un problème plus profond : à trop "respecter" quelqu'un, on finit par le figer dans son identité, à l'empêcher éventuellement d'en sortir. Or, tout le monde a le droit, premièrement de juger que son identité présente ne le satisfait plus et donc de vouloir en changer, deuxièmement de juger absolument non respectables certains aspects de l'identité des autres. Heureusement : on est quand même en démocratie, merde.

La trahison du clerc

La posture de l'intellectuel donneur de leçons, perché du haut de sa (fausse) culture classique, est insupportable ; mais à tout prendre je la préfère aux idiots utiles de l'abrutissement généralisé, dont Libé nous a servi un magnifique spécimen le week end dernier, un certain Vicente Verdú :

Ce qui est sûr, c'est que la culture fondée sur les livres, la réflexion, la concentration et l'intensité de la pensée est derrière nous. La culture d'aujourd'hui n'est plus de la lettre écrite, mais des écrans. (...)
Je préfère Thomas Mann à un best-seller actuel, ou les longs métrages d'antan et leur complexité aux films d'action d'aujourd'hui. Toutefois, je pense que le mépris intellectuel contre ce type de culture nous empêche d'être en phase avec notre époque.

Et tout le reste est à l'avenant : le consommateur n'est pas "aliéné" mais "critique, exigeant, pleinement conscient de ses droits individuels", la "diabolisation du petit écran" est dénoncée puisque "la télévision est généralement de mauvaise qualité, mais il y a aussi de la bonne télévision", et l'école qui "basée sur le livre, constitue aux yeux de l'élève un système coercitif."

De la pensée de comptoir donc, faite pour inspirer les planeurs stratégiques qui adorent ces concepts foireux : ici on a le "sobjet", tu comprends ni plus femme objet ni vraiment homme sujet, ni l'inverse d'ailleurs, enfin bref un terme évidemment manufacturé dans l'espoir d'une reprise. Par contre, on note un glissement délicat du le point de départ, l'intello appuyé sur la bonne vieille culture des dead white males dont il constate l'essoufflement, puis l'avertissement pour ceux qui voudraient "mépriser" cette culture de l'écran, pour en arriver finalement à la menace sourde : "être en phase avec l'époque", être résolument moderne ou crever dans son coin.

Déjà, le besoin de justifier l'amour de la "culture" de l'époque en partant d'un point de vue autorisé ("je préfère Thomas Mann, mais") étonne de la part d'un type qui se bat contre la dévalorisation ou le mépris de cette même culture. A moins que ce soit dans la rhétorique du bon sens qui tâche qu'on trouve le signe de l'époque : certes, tous les jeunes qui jouent à la PS2 ne sont pas des débiles, tout ce qui passe à la télé n'est pas nul, autant de syllogismes inversés assez proches du fameux "je suis pas raciste, j'ai des amis noirs".

Surtout, pourquoi toujours ce besoin de canoniser des pratiques de loisirs qui ne demandent rien à personne et sont absolument majoritaires ? Quel est le sens de cette compromission ? La caste des intellos snobs est-elle si influente qu'il faille défendre d'avance les sujets culturels dominés, et donner de la noblesse aux séries télé ? Personnellement j'ai plutôt l'impression que le "mépris" est un ennemi imaginaire, un moulin à vent qui permet de cacher combien la culture de masse est majoritaire et consensuelle. Tout le monde se répand en permanence sur le plaisir de mater des DVD en position foetale, tout le monde adore le foot, et combien de gens reconnaissent avec cette fausse honte qui vise à la connivence qu'ils n'ont pas touché un livre depuis des années ? Aujourd'hui, la justification doit plutôt venir de la part de ceux qui refusent de bouffer la merde des autres, de mater TF1 ou de jouer à la console, ces relous qui se coupent de l'époque.

On arrête tout de suite

Je ne supporte plus le pignolage sur "l'internet et la politique" ni ce débat moisi et complètement vain sur "2007 se gagnera sur le web (action ou vérité ?)". Je ne veux même pas savoir si c'est vrai ou non, je veux juste qu'on parle d'autre chose. Je ne veux plus lire des articles lénifiants sur "le journalisme à l'ère du web" (comme le torchon d'Elkabbach dans le Monde, j'espère qu'il n'a pas commis lui-même ce ramassis de clichés écrit à la truelle), ni des papiers sur les influenceurs de sarkoségo, ni des billets sur les stratégies des partis online, bref sur tout ces sujets où soit l'on se regarde amoureusement en train de faire l'histoire (pour certains blogs), soit l'on se donne le rôle chic du "décrypteur" pour expliquer aux ménagères qu'elles sont quand même ringardes mais que, heureusement, "ça avance".

Et bien entendu la posture en contre-pied qui prétend dénigrer en bloc les blogs ou le web n'est que la même chose, inversée mais exactement symétrique, de l'adoration du veau web. C'est le temps deux de la démonstration, avant la synthèse finale qui viendra nous rassurer sur l'intérêt du web et du GPS embarqué, exactement comme les visions d'horreur de la surveillance électronique et le recyclage vulgaire de la référence orwellienne viennent inévitablement ponctuer le deuxième tiers de tous les articles de newsmagazines.

Le web est là, c'est bien et je m'en plains pas. Il y a des gens qui écrivent sur la politique, s'engueulent sur Johnny en Suisse, dénoncent les voeux bidons de Ségolène avec une boîte de prod payée pour filmer comme l'oncle bourré avec son caméscope qui fait chier la famille à chaque Noël, et je trouve toutes ces discussions extrêmement agréables et distrayantes. Sauf qu'on risque gros à oublier qu'elles ne servent à rien et n'influenceront rien - en tout cas telle est mon intime conviction, et ne font qu'accompagner le navire amiral des réputations toutes faites, façonnées à coup de TF1.

Je crains surtout que la fascination morbide sur le rôle du web en politique ne soit qu'une des dernières instances de l'amour aveugle pour la technologie et la nouveauté qui vrille le cerveau de la moitié des gens. Quand les lecteurs des magazines ne se perdent pas en rêverie devant les pubs pour écrans plats, quand on s'échappe un peu de pages de catalogue style "les choses de la vie" de l'Obs ou le stratosphérique Série Limitée des Echos (ou "je suis cadre moyen et je me pignole devant Berlutti ou Rolex, putain un jour j'y arriverai"), on trouve dans chaque article un ébahissement devant le progrès qui est navrant. Navrant, mais moins que l'inévitable défense du progrès, on vit plus longtemps qu'avant et mon dieu quel confort, que l'on se tape assurément dès qu'on veut jouer les kulturkritik (comme dirait Dan).

Sans doute faut-il absolument croire en quelque chose, que l'espoir viendra de campagnes encore plus sur Internet, qui sauveront la démocratie tellement en crise, et de gogols branchés en permanence pour échanger de la merde en temps complètement réel, ou de bagnoles moins polluantes, ou... Formidable. Mais en attendant, prenons de la distance et parlons d'autre chose !

Le retour du clivage gauche droite

J'adore cette histoire de Johnny qui fuit le fisc en Suisse. Franchement. D'abord le personnage me fascine, même si je ne peux pas l'aimer (c'est sociologique, vous vous en doutez), car il semble avoir atteint ce statut de figure totémique intouchable et est presque devenu chic (souvenez vous, ce portrait dans le monde où il disait tranquillement taper de la coke). Ensuite l'histoire est belle : le chouchou de Sarko qui l'aurait presque encouragé à niquer le fisc, le chantage infernal, la bronca populaire, les blagues obligées sur "la fuite des cerveaux", des récupération de toute part, et bien sûr un front improvisé de défenseurs, enfin voila une belle polémique.

D'ailleurs Jojo lui même accuse la gauche d'avoir "lancé cette polémique", et fait montre d'une belle défense offerte par un consultant comm' de l'ump, puisqu'il refuse de subir "l'incompétence des dirigeants" : "Les seuls intérêts de la dette publique atteignent des montants astronomiques, tellement astronomiques que je les ai oubliés". Comme c'est beau d'avoir le choix. Et bien sûr à droite, on rappelle que l'ISF c'est quand même dégueulasse et ça fait fuit les riches et mêmes les jeunes talents (sans doute qu'ils savent qu'ils ne pourront jamais s'enrichir, c'est décourageant) tandis qu'à gauche on appelle au civisme ou carrément au blocus de la Suisse.

Mais tout cela reste policé quand on voit les échanges sur le web, qui sur cette question subtile entre people, gros sous et bon sens bien d'chez nous, donne tout son potentiel 2.0. Allez donc lire la page de débat sur le site de 20 minutes, c'est magnifique. Oh, on y trouve de tout, des commentaires sensés (d'un côté ou de l'autre d'ailleurs) et des caricatures, gauche morale gnan gnan contre droite poujado. Et ailleurs c'est pas mal non plus, comme là, sous un dessin d'actu :

bof, un jonny se barre tous les jours depuis 1981..
La France se vide par le haute et se rempli par le bas, et cette masse de pouilleux parasites vont bien finir par bouloter la classe moyenne et détruire enfin le "modéle français" socialo-communisme actuel.

Autant dire que tout le web bruisse des bruits de chiottes du déclinisme, des remugles noirâtres qui nous permettent au moins de voir que le fameux clivage gauche / droite, que tous les analystes de comptoirs bradent au profit d'un partage entre centristes et réfractaires au progrès, ou entre vendus au marché et partisans du retour de la politique (au choix), n'est pas encore mort et enterré. Dans cette obsession de la thune que l'Etat vole, dans cette vision caricaturale d'une société où plus personne ne travaille sauf quelques courageux inconscients, comment ne pas voir la part d'ombre qui vit en tout umpiste ? Et à l'inverse, quand il s'agit de donner des leçons de civisme avec le fric des autres, ou de faire la morale à ceux qui vivent bien (et je sais de quoi je parle), n'est ce pas un travers bien irritant de la gauche ?

Rassurons-nous, la gauche et la droite existent encore, et le web nous le rend bien - parfois avec style. Et j'attends les commentaires qui vont me rappeler que le PS est de toute façon de droite, je me ferais un plaisir de les envoyer lire Onfray !

L'apologie des faux plaisirs

La mode du jour, c'est de s'en prendre à ceux qui refusent de faire la fête quand on leur demande, et se permettent en plus de le dire. Il y a toujours eu un consensus contre les pisse-froids et les emmerdeurs de tout poil, mais aujourd'hui, alors même que la fête (enfin, cette fête) n'est, de l'avis général, qu'une longue suite de déceptions accompagnée de galères logistiques, la machine à culpabiliser tourne à fond. Quels snobs ! Mais c'est parce qu'ils sont bobos, parce qu'ils sont déjà maqués, parce qu'ils ne savent plus s'amuser (ou jaloux de ceux qui s'amusent ?), ou parce qu'ils ont le choix et peuvent se permettre de sortir quand ils veulent...

Je sais bien que la posture du décalage est extrêmement facile, et la critique de ces gros morceaux de consensus encore plus, mais ce n'est pas une raison pour prendre le contre-pied et tomber dans la démagogie en défendant le plaisir contre l'esprit de sérieux - sans bien sûr trop se demander ce qu'il y a derrière ce plaisir qu'on devait particulièrement éprouver la veille au soir, à l'annonce des douze coups.

Cela n'est pas si anecdotique que c'en a l'air. S'il y a bien une victoire de la société marchande que l'on oublie facilement, c'est que le divertissement est devenu une chose sérieuse, tandis que le plaisir simple ou gratuit disparaît progressivement, malgré des tentatives de réhabilitation maladroites style "la première gorgée de bière". Je n'ai rien contre les humoristes habituels, mais quand je vois un logo TF1 à côté je sais bien que tout le monde n'est pas là pour rigoler. Et je sais surtout que ces pitreries, autrefois disqualifiées dans l'échelle des valeurs, triomphent aujourd'hui avec la bénédiction de tous. C'est la vieille affaire de la génération Canal, où tout à coup mater le foot et se taper du porno sont devenues des occupations légitimes.

L'histoire du 31 décembre n'est pas qu'une affaire de gros sous, j'en conviens. Mais les mêmes mécanismes sont à l'oeuvre : sous prétexte de plaisir, on impose la même merde formatée à tout le monde, le bruit et les embouteillages et le champagne rance, et on crache sur ceux qui se tiennent à l'écart. En les traitant de snobs, on prétend prendre la défense des loisirs populaires, en oubliant au passage leur dévoiement, pourtant sensible quand leur dénominateur commun est la comparaison du nombre de verres avalés ou de l'heure à laquelle on est allé gerber.

Il ne s'agit pas de puritanisme, au contraire. Il faudrait défendre les plaisirs qu'on s'est choisi - qui sont parfois plus subversifs que ceux que les médias nous recommandent en choeur, avec toute leur bienveillance de chiens de garde - tout en refusant l'imposition de la bêtise sous prétexte que les gens veulent s'amuser.