Il paraît que le Monde est de gauche ; la preuve, voyez cette série d'articles (largement postés en commentaire par François) qui partent à la rencontre des vrais gens, dans leur lotissement, leur hypermarché ou encore dans les quartiers pauvres de Roubaix. Des gens qui vivent avec presque rien, dont le pragmatisme lapidaire et la vision sans concession de la société semblent augurer d'un retour au bon sens. On y sent presque de l'empathie, c'est dire. Dommage que ma mauvaise foi m'y fasse voir aussi, non du mépris, mais la trace tenace de cette distance critique bien pratique quand le bourgeois journaliste explore le pays des vrais gens, et relate ses trouvailles sur le ton du documentaire animalier.

De gauche, vraiment ? Il suffit simplement de voir qui parle dans ces papiers. Qui détient le discours, sinon les journalistes, qui racontent, avec un certain talent d'ailleurs, la misère des plus pauvres, collant çà et là des phrases sèches comme autant d'appellations contrôlées d'origine prolo, qu'on se rende bien compte que c'est du vrai ? Ah, "le Auchan", comme c'est authentique, comme ça sent sa province déshéritée ! Et puisque les citoyens sont experts, n'est-ce-pas, alors qu'on les fasse parler des vrais problèmes des vrais gens : la sécurité, la bouffe trop chère, les rêves d'écrans plats qui coûtent un mois de retraite, tandis que le journaliste embedded fera, lui, les grands constats sociologiques, les populations plus riches de Belgique ou du Luxembourg qui profitent "des charges sociales moins élevées" (de gauche, hein) pour flamber devant les pauvres chez Auchan, ou la logique qui a prévalu à la construction des lotissements.

Je ne dis pas qu'il s'agit de mauvais articles, je ne leur dénie pas le réalisme cru évidement recherché, mais je trouve que c'est une bien piètre conception de la gauche (voire, d'ailleurs, de la droite) que de croire que l'évocation des pauvres suffit à la caractériser. Et quant à la remontée du "terrain", il serait grave, même à imaginer que les lecteurs du Monde ont d'autres soucis, qu'ils ne puissent pas deviner par un instant d'effort qu'il n'est pas facile de faire vivre une famille avec 600 euros par mois ! D'autant plus que cela n'empêchera pas le même journal, une fois revenu à sa posture de surplomb, de brocarder le coût des prestations sociales qui permettent pourtant aux travailleurs pauvres de ne pas finir à la rue.

Enfin, il ne faut pas être naïf quant à l'opportunité de ces papiers dans un journal qui, trois mois auparavant, imprimait le barbarisme "sécurisé" dix fois par page. N'assiste-on pas à un tournant stratégique de la campagne Sarkozy, qui tente de refaire le hold up de Chirac en 1995 en allant pêcher des voix à gauche ? Pendant qu'il s'apitoie sur le sort des plus démunis, tout en prétendant leur donner la parole, le Monde ne se fatigue pas à souligner les contradictions du programme fiscal de l'UMP (ou de Sarko ?) qui promet d'aider les pauvres en commençant par abolir l'impôt sur les successions (allez-y, dites que je suis démago).