Pour rebondir sur le post de Guillermo, et en tant qu'ex-sympathisant de la "gauche antilibérale" : quelque chose me frappe, en plus de la permanence de la logique boutiquière bien analysée par mon camarade. C'est la tristesse insensée de toute cette entreprise, digne d'un comité central du PC avant 1989 ou du très célèbre congrès socialiste de Rennes.

Même le glamour de Clémentine A. n'y résiste pas : dimanche matin à la télé, elle est fatiguée, hargneuse, et elle sent bien qu'elle en a encore pour de longues heures de manœuvres d'appareil et de tractations complexes. Quant aux autres…Yves Salesse, prototype de la technocratie d'extrême gauche genre Lipietz (souvenez-vous, celui qu'on appelait l'ingénieur agronome maoïste) n'est pas spécialement affriolant, pas plus que le style nonne rouge (et néanmoins solidement apparatchik) de Marie-George Buffet.

Bref, se dégage des joyeux "collectifs antilibéraux", hier guerriers festifs du NON, une grisaille pesante. Or, si cette infinie tristesse de la lutte sans fin pour le pouvoir est le lot commun de toute entreprise politique, elle pose ici un problème spécifique. De mai 68 jusqu'à Seattle, la contestation antisystème a toujours pris en suscitant une certaine joie, un certain plaisir de la lutte parmi ceux qui s'engagent (même si les enjeux de celles-ci peuvent être dramatiques). On le voyait encore un peu en mai 2005, même si la bacchanale était déjà gâchée par la surenchère et par les appétits qui s'aiguisaient. Mais maintenant, ça vire franchement aigre, et ça ne rigole pas dans les rangs. Même Bové, un temps marrant par son côté rural high-tech, ne fait vraiment plus rire, dès qu'il a les mots "élection présidentielle" à la bouche.

J'ai bien peur que cet esprit de sérieux tellement politique (conservons les postes !) ne suscite pas beaucoup d'excitation chez ceux qui auraient pu voter pour le grand mouvement antilibéral. Là encore, ce n'est pas nouveau : trouver un "débouché politique" au "mouvement social" a toujours été une opération délicate. Mais ici le décalage est particulièrement criant : ce qui fait (a fait ?) la force de l'altermondialisme, c'est les manifestations bariolées, la musique, les formes d'action directe innovantes, les réunions des collectifs locaux d'ATTAC au début quand elles avaient encore un côté forum économique sauvage… difficile de canaliser tout cette énergie désordonnée, mais productive, dans ces "collectifs" qui ressemblent de plus en plus à une bureaucratie partisane vieux style. On est pas là pour se marrer, effectivement.