A propos
radical chic

L'ennui au coeur

J'éprouve toujours un plaisir pervers à voir les vitrines des boutiques de fringues cheap s'orner de magnifiques créations destinées à s'habiller pour LA soirée de l'année. Bien sûr, comme souvent, plus on va dans le bas de gamme et plus le rendu est fascinant : écoeurant kitsch des vitrines de Jennyfer ou de Pimkie (oui, je vais chercher loin mes références) avec des sapes toujours plus brillantes d'année en année. Autant dire qu'il n'y a plus que les ados qui croient que le réveillon pourra leur apporter du plaisir ou des rencontres.

Les autres, et moi le premier, se plaignent d'avance des soirées à venir, et finissent carrément par les éviter. Rien que la perspective de me balader cette nuit dans Paris et de croiser tous les blaireaux de la terre en plein laisser-aller aviné suffit à me couper de toute envie de rejoindre une fête frelatée. Et pourtant, il y en a encore qui s'étonnent en coeur que leurs attentes puissent être systématiquement déçues alors qu'ils continuent pourtant d'essayer de faire quelque chose. Comme le note Véronique Nahoum-Grappe dans une interview intéressante (mais vraiment trop décousue), non seulement l'ennui fait partie de la commémoration, mais il n'est pas possible de s'extraire totalement de l'événement. Ne rien faire, c'est encore faire quelque chose, se placer contre, reconnaître l'impératif de la fête.

On ne s'en sort pas, mais on notera quand même que les deux fêtes successives, l'avalanche de cadeaux et le bourrage de gueule + klaxon correspondent aux deux piliers de notre sociabilité, la famille et les amis. Mais à chaque fois l'effet de convocation des deux fêtes produit d'un côté une évocation hystérique de la famille, où le pire n'est jamais loin, et de l'autre une vision déprimante de l'amitié, réduite à des coups de fils passés pour trouver le pauvre innocent qui acceptera de prendre la responsabilité d'héberger chez lui la soirée la plus sordide de l'année.

Seule consolation : cette année, nous assisterons aux derniers voeux de Chirac, ce qui prouve que 2007 nous apportera enfin, sur ce plan là, du nouveau (et pas forcément du meilleur). Je me soucie fort peu des conneries qu'il pourra débiter de son ton monocorde, mais je me demande s'il sera assis ou debout tout raide, s'il aura des lunettes ou non, et si l'on verra comme l'an passé le reflet du prompteur dans la porte-fenêtre qui donne sur le jardin de l'Elysée. Comme le dit la sociologue, l'ennui va bien avec les commémorations.

Spécial Noël (suite)

L'autre polémique de Noël est moins drôle : c'est l'histoire de Piergiorgio Welby en Italie. Tout dans le comportement de l'Eglise a montré, pour ceux qui l'ignoraient encore, combien elle est surtout une bureaucratie papale, arc-boutée sur des principes d'ailleurs pas forcément aussi anciens qu'on le dit, et au mépris même de l'amour du prochain dont elle fait généreusement profession.

Pourtant je pouvais comprendre, au moins au départ, les positions de principe de l'Eglise. Compte tenu de son traitement médiatique, le cas emblématique de Welby aurait pu être le prétexte d'une loi légalisant l'euthanasie, ce que le Vatican ne peut accepter au vue de la "défense de la vie", même si cela implique des souffrances atroces et inutiles (mais envoyées par Dieu, sans doute). Céder sur ce coup-là, c'était prendre le risque d'un précédent gênant.

Sauf que tout appelait à une solution plus humaine et justement plus "chrétienne". La première inconséquence, à mon sens, est d'avoir refusé la mort de Welby dans ce cas précis. Ce n'est pas tant le parcours de martyr du malade, progressivement condamné à l'immobilisme, enfermé dans un corps réduit à l'état de gisant, qui doit provoquer la compassion et excuser l'euthansie. C'est simplement le fait que le calvaire est prolongé artificiellement par une machine sans laquelle le patient ne survirait pas une heure. Si certains, enfermés ainsi dans un corps mort, souhaitent quand même vivre, et que la médecine le permet, grand bien leur fasse ; mais comment refuser à un malade qui souhaite simplement qu'on arrête de le faire vivre artificiellement ?

C'est d'ailleurs quelque chose que je ne parviens pas à comprendre du point de vue de la doctrine de l'Eglise, où le respect de la vie va toujours de pair avec une idéalisation de la nature. Ainsi la volonté contraceptive n'est pas punie quand elle se fait à l'aide de moyens "naturels" (a moins que l'inefficacité de ces techniques justifie leur choix ?), tandis que toute intervention mécanique ou chimique est absolument interdite. Alors pourquoi, dans ce cas précis, la mort naturelle est-elle refusée au profit d'un acharnement à maintenir quelqu'un dans des souffrances dont il ne peut plus ?

Mais on peut comprendre, malgré tout, l'intervention du Vatican dans le débat public italien, avec ses amis de toujours les démocrates chrétiens (dont la corruption endémique ne les a jamais menacé d'excommunication), d'autant qu'il n'influence plus grand monde en Italie (il suffit de regarder le taux de natalité). Par contre, ce que je trouve particulièrement abject, c'est d'avoir refusé de célébrer une messe.

Voilà bien toute l'Eglise dans sa répugnante hypocrisie. D'abord parce que ce qui est condamné ainsi, c'est la prise de position publique : la messe est refusée au motif que sa volonté de mourir "affirmée publiquement et de façon répétée" "s'oppose à la doctrine de l'Eglise" (). Pour la religion d'ordre social qu'est le catholicisme, peut importe ce que vous fassiez, l'important est de faire semblant de respecter le dogme, quitte à aller discrètement à confesse. Par contre les scandales publics, qu'on apprécie à leur juste valeur puisque le malade n'était pas vraiment un professeur de blasphème, se payent du prix fort. On ne refusera jamais une messe à un parrain mafieux qui a le sang d'innocents sur les mains, mais ne parlez pas de compassion et de pardon quand quelqu'un qui a souffert le martyr a l'outrecuidance de vouloir qu'on arrête de le maintenir artificiellement en vie, et qui se permet d'interpeller l'Eglise au passage.

Je regrette juste qu'il n'y ait pas eu de déclaration publique nous certifiant que Welby rotissait désormais en enfer, en attendant que le médecin qui l'a débranché le rejoigne. Enfin, comme ils disent, Dieu reconnaîtra les siens.

Spécial polémique pourrie de Noël

C'est un vrai plaisir de fin d'année, un marronnier indépassable : ils vont tuer Noël ! Sous la pression de la gauche politiquement correcte et des communautaristes de tout poil, il ne sera bientôt plus possible de montrer des crèches dans des lieux publics, comme il est désormais mal vu de souhaiter autre chose qu'un vague "bonnes fêtes". Que l'expression permette d'englober la semaine de gavage de produits frelatés qui culmine le 31 décembre ne saurait tromper les vigilants défenseurs de notre identité chrétienne : aujourd'hui, parler de Noël, c'est quasiment rentrer en résistance.

Il y a un article de Tinq qui résume bien l'ampleur du phénomène, surtout chez nos copains anglo-saxons, même s'il se termine en manifeste jésuitique ampoulé, que toutes les identités s'expriment et se respectent, gna gna gna. Personnellement, ce qui me plait dans cette affaire, c'est tout ce que cela charrie comme angoisses débiles et comme non-dits. On trouve à la fois des laïques abrutis qui flippent devant les images de la nativité en pensant que cela offense les musulmans (jamais cités directement, mais d'ou vient la menace, sinon ?), des pas-chrétiens tout aussi cons qui trouvent valable de se battre pour débaptiser les fêtes chrétiennes, et des demi-traditionalistes trop contents de hurler, en gros, à la mort de l'occident chrétien.

On en oublirait presque que Noël, comme le note d'ailleurs Tinq, ne signifie quasiment plus rien pour les 90% de français non pratiquants, hors l'occasion de rattraper la culpabilité ressentie vis-à-vis des enfants qu'on abandonne les trois quarts du temps à la télévision, la perspective de grosses bouffes dont tout le monde se plaint d'avance (à croire que, n'était ce l'obligation de la tradition, personne ne boufferait d'huîtres) et l'angoisse des rendez-vous familiaux. Hurler à l'assassinat de l'enfant Jésus permet d'oublier la réalité d'une société revenue au paganisme, pour le meilleur et pour le pire, tout en criant par ce biais détourné l'angoisse identitaire des petits blancs.

Personnellement, je me fous pas mal qu'on débaptise Noël, tant qu'on laisse le droit à nos amis chrétiens de se geler les miches dans une église à minuit, ou à 20 heures histoire de ne pas trop empiéter sur la bouffe. Et s'il faut s'inquiéter de la "déchristianisation" ou de la perte des références culturelles, force est de constater que le problème est autrement plus vaste que la présence ou non du folklore rabougri des marchés de Noël, comme si le fait de connaître la naissance du divin enfant allait faire oublier l'inculture crasse dans laquelle tout le monde baigne à plaisir, tant qu'on peut se gaver de saumon élevés aux farines animales ou de merdes made in China.

La nouvelle presse gauchiste

Il paraît que le Monde est de gauche ; la preuve, voyez cette série d'articles (largement postés en commentaire par François) qui partent à la rencontre des vrais gens, dans leur lotissement, leur hypermarché ou encore dans les quartiers pauvres de Roubaix. Des gens qui vivent avec presque rien, dont le pragmatisme lapidaire et la vision sans concession de la société semblent augurer d'un retour au bon sens. On y sent presque de l'empathie, c'est dire. Dommage que ma mauvaise foi m'y fasse voir aussi, non du mépris, mais la trace tenace de cette distance critique bien pratique quand le bourgeois journaliste explore le pays des vrais gens, et relate ses trouvailles sur le ton du documentaire animalier.

De gauche, vraiment ? Il suffit simplement de voir qui parle dans ces papiers. Qui détient le discours, sinon les journalistes, qui racontent, avec un certain talent d'ailleurs, la misère des plus pauvres, collant çà et là des phrases sèches comme autant d'appellations contrôlées d'origine prolo, qu'on se rende bien compte que c'est du vrai ? Ah, "le Auchan", comme c'est authentique, comme ça sent sa province déshéritée ! Et puisque les citoyens sont experts, n'est-ce-pas, alors qu'on les fasse parler des vrais problèmes des vrais gens : la sécurité, la bouffe trop chère, les rêves d'écrans plats qui coûtent un mois de retraite, tandis que le journaliste embedded fera, lui, les grands constats sociologiques, les populations plus riches de Belgique ou du Luxembourg qui profitent "des charges sociales moins élevées" (de gauche, hein) pour flamber devant les pauvres chez Auchan, ou la logique qui a prévalu à la construction des lotissements.

Je ne dis pas qu'il s'agit de mauvais articles, je ne leur dénie pas le réalisme cru évidement recherché, mais je trouve que c'est une bien piètre conception de la gauche (voire, d'ailleurs, de la droite) que de croire que l'évocation des pauvres suffit à la caractériser. Et quant à la remontée du "terrain", il serait grave, même à imaginer que les lecteurs du Monde ont d'autres soucis, qu'ils ne puissent pas deviner par un instant d'effort qu'il n'est pas facile de faire vivre une famille avec 600 euros par mois ! D'autant plus que cela n'empêchera pas le même journal, une fois revenu à sa posture de surplomb, de brocarder le coût des prestations sociales qui permettent pourtant aux travailleurs pauvres de ne pas finir à la rue.

Enfin, il ne faut pas être naïf quant à l'opportunité de ces papiers dans un journal qui, trois mois auparavant, imprimait le barbarisme "sécurisé" dix fois par page. N'assiste-on pas à un tournant stratégique de la campagne Sarkozy, qui tente de refaire le hold up de Chirac en 1995 en allant pêcher des voix à gauche ? Pendant qu'il s'apitoie sur le sort des plus démunis, tout en prétendant leur donner la parole, le Monde ne se fatigue pas à souligner les contradictions du programme fiscal de l'UMP (ou de Sarko ?) qui promet d'aider les pauvres en commençant par abolir l'impôt sur les successions (allez-y, dites que je suis démago).

No fun

Pour rebondir sur le post de Guillermo, et en tant qu'ex-sympathisant de la "gauche antilibérale" : quelque chose me frappe, en plus de la permanence de la logique boutiquière bien analysée par mon camarade. C'est la tristesse insensée de toute cette entreprise, digne d'un comité central du PC avant 1989 ou du très célèbre congrès socialiste de Rennes.

Même le glamour de Clémentine A. n'y résiste pas : dimanche matin à la télé, elle est fatiguée, hargneuse, et elle sent bien qu'elle en a encore pour de longues heures de manœuvres d'appareil et de tractations complexes. Quant aux autres…Yves Salesse, prototype de la technocratie d'extrême gauche genre Lipietz (souvenez-vous, celui qu'on appelait l'ingénieur agronome maoïste) n'est pas spécialement affriolant, pas plus que le style nonne rouge (et néanmoins solidement apparatchik) de Marie-George Buffet.

Bref, se dégage des joyeux "collectifs antilibéraux", hier guerriers festifs du NON, une grisaille pesante. Or, si cette infinie tristesse de la lutte sans fin pour le pouvoir est le lot commun de toute entreprise politique, elle pose ici un problème spécifique. De mai 68 jusqu'à Seattle, la contestation antisystème a toujours pris en suscitant une certaine joie, un certain plaisir de la lutte parmi ceux qui s'engagent (même si les enjeux de celles-ci peuvent être dramatiques). On le voyait encore un peu en mai 2005, même si la bacchanale était déjà gâchée par la surenchère et par les appétits qui s'aiguisaient. Mais maintenant, ça vire franchement aigre, et ça ne rigole pas dans les rangs. Même Bové, un temps marrant par son côté rural high-tech, ne fait vraiment plus rire, dès qu'il a les mots "élection présidentielle" à la bouche.

J'ai bien peur que cet esprit de sérieux tellement politique (conservons les postes !) ne suscite pas beaucoup d'excitation chez ceux qui auraient pu voter pour le grand mouvement antilibéral. Là encore, ce n'est pas nouveau : trouver un "débouché politique" au "mouvement social" a toujours été une opération délicate. Mais ici le décalage est particulièrement criant : ce qui fait (a fait ?) la force de l'altermondialisme, c'est les manifestations bariolées, la musique, les formes d'action directe innovantes, les réunions des collectifs locaux d'ATTAC au début quand elles avaient encore un côté forum économique sauvage… difficile de canaliser tout cette énergie désordonnée, mais productive, dans ces "collectifs" qui ressemblent de plus en plus à une bureaucratie partisane vieux style. On est pas là pour se marrer, effectivement.

Saint Sarkozy, martyr et victime de la presse

Voilà bien la couverture la plus obscène de l'année, qui allie les grâces putassières de l'époque au charme éprouvé de la plus pure propagande stalinienne. Voici donc Paris Match qui titre "Sarkozy, un destin en marche" : au moins le limogeage de Généstar n'aura pas été inutile. Et bien sûr, comme dans les meilleurs sketchs, c'est à ce moment que l'intéressé, qui a certainement donné l'imprimatur pour que paraisse ce torchon, se plaint d'être mal aimé des médias, et voit sa complainte reprise par les idiots utiles, qui la reçoivent comme l'expression du bon sens crasseux qu'ils affectionnent.

Contrairement à Phersu, pour une fois, je ne pense pas que cette couverture, à force de ridicule dans le coup de lèche, puisse se retourner contre le petit conducator de Neuilly. Je crois plutôt qu'un mensonge répété avec force, et repris par des crétins embrigadés pour lesquels la victoire est plus importante que la vérité, finit par devenir la vérité : ainsi triomphe le bullshit, qui fait passer ceux qui s'en méfient pour des pisse-froids.

Pourquoi est ce qu'un MacDo trouve utile de se décorer à coups de légumes géants (rue Soufflot, voyez vous-même) alors qu'il sert la même merde sucrée et grasse que partout ailleurs ? Pourquoi est ce que des spammeurs continuent à envoyer des mails "enlarge your péniche" ? C'est parce que le mensonge profite, s'il est repris à satiété.

Le cas Sarko est d'ailleurs bien inspiré. C'est Bush Jr qui a trouvé utile de répandre pendant la campagne de 2000 que les mainstream medias étaient majoritairement démocrates (liberal bias), idée qui semblait tellement évidente que les démocrates eux-mêmes n'étaient pas à l'aise pour la contester. Et pendant ce temps, bien sûr, les "rares" médias conservateurs pouvaient en rajouter dans la propagande la plus éhontée, puisqu'ils étaient minoritaires ! Et quand Al Franken, bien après l'élection, a mené l'enquête dans un bouquin hilarant pour démontrer, en comptant les articles avec une armée de stagiaires, que la couverture était en fait légèrement favorable à W et en tout état de cause le reflet du bipartisme, personne n'en avait plus rien à foutre - et ce Franken n'est-il pas l'un de ces menteurs démocrates de toute façon ?

Du coup, c'est à nous de démonter le pseudo complot anti-sarko, alors qu'aujourd'hui le rouleau compresseur TF1 roule au moins autant pour lui, sinon plus, que pour l'égérie du PS, que Paris Match est vendu, et que même les rédactions composés de journalistes de gauche finissent par se faire amadouer à coup de coquilles saint-jacques (payées avec notre pognon, mais qui s'en soucie ?), mettant au clair un mécanisme déjà démontré dans l'excellente BD de Cohen, Malka & Riss.

Ainsi quand Ségolène joue et jouera encore la victime du machisme, Sarko pourra continuer à défendre ses projets de merde tout en répliquant, quand on l'attaquera, qu'il s'agit d'un complot gauchiste. On est bien barrés.

Le sketch de la candidature antilibérale

Je me suis longtemps retenu d'ironiser sur la candidature unique des antilibéraux ; d'une part c'était trop facile, et d'autre part je respectais le travail des militants, conscients de tenter l'impossible dans cette démarche unitaire. Reste qu'aujourd'hui la coupe est pleine : je ne peux plus m'empêcher de hurler avec les loups et de critiquer moi aussi ces groupuscules pathétiques. Et d'autant que contrairement à d'autres, je ne pense pas que la gauche de gouvernement gagne à cette division ; au lieu d'un débat constructif sur les limites du marché, tout ce qu'on va avoir, c'est une campagne de guerilla où chaque boutique ne pourra exister qu'en surenchérissant contre Royal, au grand bénéfice de l'abstention et du FN.

Disons le tout de suite, les institutions ne peuvent plus servir d'excuse. Certes, il est difficile de se couler dans le moule du plébiscite et de la politique incarnée, mais cela n'a pas empêché ces partis d'en tirer parti pour exister ; que sont Besancenot et Autain, sinon des produits du même marketing politique qui a engendré le couple infernal sarkoségo, des tribuns formatés par et pour la télé, qui profitent de l'espace laissé par la langue de bois des partis de gouvernement ?

Autrement dit, la vérité des partis ou des groupes politiques ne se lit pas dans leurs discours généreux, mais dans leurs pratiques. Si le PCF, qui aurait pu changer de nom depuis le temps qu'il n'est plus un satellite de Moscou, était autant concerné par le sort des classes populaires que par sa volonté de survivre en tant qu'organisation, il aurait risqué son existence en jouant l'ouverture, plutôt de se raccrocher au mensonge répugnant de la canditature Buffet "offerte" aux militants. Et il parait qu'en prime, pour éviter que la "double désignation" ne soit pas automatiquement unitaire, ils ont noyauté les collectifs issus du Non. Beau travail.

La vérité du PC, et des autres, c'est que leur existence prime avant tout. En étant infoutus de s'adapter aux contraintes posées par la loi électorale, tout en masquant leurs divergences au nom de principes et du refus de la compromission, ils trahissent leur nature autocentrée ; et quand des petits rigolos essayent de dégommer la mère Ségolène avec une vidéo posthume de Bourdieu, ils oublient au passage que cet entretien est bien plus dur pour les militants assoiffés de pouvoir que pour la candidate bourgeoise du PS ; comme je le notais à l'époque, ce sont eux qui sont de droite.

Mais ce que je trouve le plus grave, c'est que des gens qui prétendent changer le monde sont incapables de se changer eux-mêmes ! Que vont ils faire face aux patrons et aux marchés financier s'ils ne sont pas foutu de gouverner leurs propres troupes ? Heureusement qu'ils n'accéderont jamais au pouvoir, car la paralysie qui s'en suivrait serait encore pire que le centrisme mou qui nous gouverne depuis longtemps.

Pour défendre (un peu) Bernard Maris

Il ne faut pas être bien savant pour sentir que le discours économique qu'on trouve dans les journaux sérieux, en France, est l'expression de ceux qui sont du côté du manche. L'expression des Baverez et consorts qui du haut de leurs diplômes et de leurs chaires, en parlant avec leurs copains PDG, savent bien que le pays part en couille parce que les pauvres palpent encore trop. La voix des lecteurs de the Economist, torchon aussi perclus d'idéologie qu'une feuille de chou marxiste ronéotypée, qui regrettent que Thatcher ne viennent pas nous casser ce qui reste de services publics, ou que l'Inde ou la Chine pourraient perdre des points de croissance s'ils venaient à se soucier des laissés pour compte. Ou enfin les crétins qui ont fait la pub de la Tribune, prenant au pied de la lettre la bonne vieille métaphore du langage guerrier en entreprise et mettant en scène "la guerre économique" comme autant de miniatures censées illustrer de riches chroniques - la guerre est toujours jolie vue de ceux qui sont loin du front.

Du coup, j'ai un faible pour Bernard Maris. J'aime bien ce qu'il écrit, et en particulier je trouve que sa chronique de Charlie, même si elle est plus superficielle ces derniers temps, est souvent juste et percutante. Quand il dénonce l'obsession de la croissance et montre par des exemples accessibles que la pollution, c'est de la croissance, et la dépollution c'en est aussi, il souligne les contradictions solides sur lesquelles se base le dieu économie. Et il est le premier à noter, avec une belle constance, que la concurrence c'est toujours bon pour les autres. Bien sûr c'est pas tellement mathématisé ni vraiment rigoureux, parce qu'il semble plus être un moraliste aimant l'économie qu'un gars qui se pougne des modèles économétriques.

Par contre son interview, très typique du personnage, soulève une micro-polémique intéressante. Maris fâche les spécialistes, ce qui est normal car le vulgarisateur a toujours tort, et surtout quand il en reste à des énoncés non démontrés, ce qu'on peut légitimement lui reprocher. Et j'imagine que Maris énerve aussi les gros cons sarkozystes qui savent que les remèdes de cheval qu'ils administreront aux autres, enfin libérés du carcan fiscal, leur bénéficieront d'abord.

D'un autre côté, c'est vrai qu'il tombe dans un travers parfois facile, une dénonciation de la tyrannie du marché qui flatte les vieux bourgeois de gauche dans le sens du poil : c'est un discours qu'on adore en France parce qu'on vit encore assez bien pour se le permettre. Si ce genre de poncifs antilibéraux me dérangent moins que les propos de lèches-bottes du capital, il faut reconnaître qu'on risque souvent d'en rester aux beaux principes tout en continuant à se gaver.

Finalement, le problème de Maris, c'est que son discours s'arrête à la critique. Il tape toujours juste contre la fascination du capitalisme, mais il a besoin de l'OCDE et des autres officines libérales pour exister contre eux. Il pointe, à travers les concepts des économistes, les contradictions du système qu'un ado rebelle de 13 ans perçoit assez bien, mais il n'apporte pas grand chose pour construire une alternative à la course folle à la croissance. Bref, il nous manque encore l'étape suivante, mais cela ne m'empêche pas d'apprécier entendre une voix qui ne hurle pas stupidement avec les loups.

La bourde de l'année (genre)

En gros, on ne peut pas parler avec les terroristes du Hezbollah, c'est complètement interdit. Peu importe qu'ils tiennent la moitié du Liban (de gré ou de force d'ailleurs), ils sont vraiment trop méchants, et puis ce sont des chiites, donc des amis de la Syrie et de l'Iran, autant dire la dernière incarnation du mal, celle qui remplace Al Quaeda dans le coeur des géopoliticiens de comptoir. Et quand on décide quand même de parler au Hezbollah, on ne peut pas les laisser comparer Israël avec le nazisme, ou dire que les américains sont des brutes. Non non et non, dans ce cas, on se lève et on quitte la salle, ou alors on leur fait une leçon de morale, ou en tout cas on réagit en moins de 24 heures (!).

Dieu sait que je ne suis pas un fan de Royal. Et en effet, elle a fait une bourde, elle ne s'est pas rendue compte que son interlocuteur franchissait la ligne jaune diplomatique. Mais quelle ligne jaune, au fait ? Que lui reproche-t-on au juste, sinon d'avoir laissé dire les conneries que le Hezbollah répète en permanence ? Cette comparaison pourrie entre Israël et les nazis est l'un des plus vieux lieu commun du monde arabe, et tout ennemi de "l'entité sioniste" y sacrifie en permanence, avant de pleurnicher parce que l'occident y voit de l'antisémitisme au lieu d'une analyse factuelle d'historien ! Et en général cela culmine dans la mauvaise foi, de la négation du 11 septembre au besoin de rétablir la justice en dénonçant le "mensonge de l'holocauste" quand des dessinateurs danois osent laisser entendre que l'islam sert de prétexte au terrorisme.

Du coup, je ne sais pas si l'indignation automatique et programmée face aux discours antisémites tenus à l'étranger, et surtout à cette comparaison grossière qui fait tant plaisir au Hezbollah, soit vraiment la meilleure solution. Ou alors il ne faudrait pas rencontrer le Hezbollah, faire comme s'il n'existait pas, peut-être ? Cela sera sans doute vachement efficace pour faire avancer la situation libanaise (si tant est que Royal puisse y prétendre, d'ailleurs). Le problème du Hezbollah n'est pas qu'il dit n'importe quoi, mais bien qu'il est encore prêt à entraîner le sud du pays dans une guerre qu'il n'a pas demandé, sans que l'on sache jusqu'où les libanais sont prêts à le soutenir.

De la même manière, je trouvais un peu stupide qu'on hurle tout à coup à l'arrivée au pouvoir du Hamas à Gaza, et de se rendre compte que non seulement ce sont des terroristes, mais qu'ils veulent détruire Israël. Sans blague ? Là encore, il s'agit de principes déplacés ; ce n'est qu'une fois (on peut rêver) l'occupation finie et Israël rassemblé derrière la ligne de 67 qu'il faudrait empêcher le Hamas d'aller plus loin. Et d'ici là, ce n'est pas en faisant la leçon de morale au Hamas qu'il arrêtera d'utiliser l'arme du terrorisme, mais seulement quand il n'y aura plus intérêt ; c'est peut-être inacceptable, mais c'est comme ça.

En attendant, ce qui est encore plus énervant que la politique spectacle, ce sont ces indignations pretexte auxquelles plus personne ne croit, le spectacle du bal des hypocrites culminant quand un incompétent notoire comme Double Ecstasy (rappelez vous, celui qui ne savait pas que l'Angleterre n'avait pas été envahie par l'Allemagne en 40) se permet de donner des leçons de diplomatie.