C'est une expérience curieuse que d'assister, avec six mille personnes chauffées à blanc, à un débat sans débat, et de voir que le meilleur orateur, sur la forme mais aussi sur le fond, est reconnu comme tel par tous mais que cela ne changera rien. C'est une conception étrange de la politique que celle où le débat ne sert pas à départager le meilleur ou le plus convaincant, mais se limite à une joute devant des partisans.

Ainsi à la sortie, après avoir vu un Strauss-Kahn brillant et terriblement à l'aise, à la fois maître de sa rhétorique, improvisant et plaisantant, et capable, sur le fond, et au-delà des récitations de fiche sur la précarité, d'interpeller la salle sur des thématiques dont tout le monde se fout comme l'aide au développement ou les droits de succession, on se retrouve à discuter au café du coin avec les autres. Et là nous apprenons que DSK est un vrai tribun, certes, mais qu'on le savait (ah ?), et que Ségolène, elle, "n'était pas si nulle que ça" et que donc c'était très bien, et qu'il n'y avait pas de quoi changer son vote, puisqu'il n'y avait pas de surprise (Fabius, lui, semble vraiment hors jeu). Et ce de la bouche de plusieurs personnes.

Je veux bien que l'art du discours ne soit pas la qualification la plus importante pour être élu, mais je me demande si celle qu'on met toujours en avant, à savoir "elle est populaire", le sera toujours. Voila bien l'effet des sondages, encore eux, qui fabriquent le consensus autant qu'ils le révèlent ; les sondages et une sorte de cercle vicieux dans lequel s'enferment les anti-ségolistes, qui l'attaquent tellement brutalement à la moindre peccadille qu'ils lui rendent service, renforçant son image de nouveauté et de paria, toujours entre Claire Chazal et Lady Di. La charge anti "jurys populaires", pleine de morgue avec ses leçons de démocratie et la défense pavlovienne de la représentation, s'est finalement retournée contre elle-même, et le sondage que j'attendais depuis le début (54% pour...) le confirme évidemment.

Les sondages, les attaques, donc, mais surtout une conception pragmatique de la politique qui en devient presque écoeurante ; certes, le profil bas a du charme, et les platitudes ségolistes sont finalement moins choquantes sur le papier que quand elles sont scandées sans conviction, puant la langue de bois, mais Royal risque fort d'être élue candidate officielle du PS uniquement parce qu'elle plait et que ceux qui votent se disent qu'elle plait, et intègrent le discours médiatique dans leurs préférences, suivant la pente de la popularité.

Or comme je le disais l'autre jour, une élection ne se gagne pas en gérant un capital sympathie aussi indiscutable que fragile. Les attaques maladroites ne vont pas éternellement renforcer Royal, et son statut de pauvre femme dominée, symbole du renouvellement dans un parti de vieux chefs, ne lui sera pas toujours crédité. En ajustant, pour la plupart, leurs préférences à celles qu'ils perçoivent dans l'opinion, oubliant combien une campagne doit susciter enthousiasme et conviction, les militants ségolistes prennent le risque d'un retour de la politique à l'ancienne, celle de la campagne référendaire par exemple, retour d'autant plus mérité qu'ils auront bridé leurs propres convictions pour suivre la reine des médias.

En attendant, encore impressionné par la démonstration, et croyant plus que jamais que celui qui porte une vision et peut la faire partager est celui qui peut gagner, surtout contre ce vieux roué de Sarko, je n'hésite plus un instant à voter DSK.