Il y a de ces initiatives, parfois, qui surprennent. J'ai beau connaître l'affaire depuis le temps, à chaque fois j'ai un choc. Mais bon, puisqu'il le faut, je rappelle pour ceux qui bossent, je veux dire ceux qui bossent vraiment, pas les fonctionnaires et les chômeurs et les retraités précoces, ceux du privé en sorte, qu'aujourd'hui c'est la fête de l'entreprise. Aujourd'hui c'est le jour ou "j'aime ma boîte".

Allez donc voir ce site ridicule, avec ce visuel répugnant en page d'accueil, où jamais le mensonge de la fausse diversité et de la convivialité servile n'a été aussi grossièrement illustré. Lisez les témoignages qui ressemblent aux discours de mobilisation habituels, on aime ça et on s'éclate et on est bien contents d'être ensemble et d'être chapeautés par un gentil patron qui prend soin de nous dans les moments difficiles. Et gerbez un bon coup.

Evidemment, comme dans ce pays quasi soviétique on méprise le capitalisme et ses formes bénignes que sont le travail salarié, vite caricaturé en exploitation, une telle campagne ne peut pas être nuancée. Puisque tout le monde se plaint du boulot, puisque les salariés savent que le travail est précaire et qu'on les foutra à la porte si on trouve mieux qu'eux, et qu'ils ne se gênent pas pour changer au cas où le rapport de force leur est favorable, autant prendre le contrepied.

Ainsi on parachute un discours béat, soit oublieux des réalités, soit faisant de l'heureuse convivialité au travail, qui n'est justement pas le fait des entreprises mais le plus souvent des initiatives individuelles des salariés, le vecteur de l'amour du lien capitalistique.

Il y a parfois de très bonnes raisons d'aimer son travail ; mieux, nous devrions tous aimer notre travail, et en changer si ce n'était pas le cas - à supposer, bien sûr, que ce soit possible. Mais personnellement quand on essaye de me bourrer le crâne de façon aussi vulgaire, j'ai tendance à prendre le contrepied, et je ne crois pas être un cas isolé : le détournement est le sport le mieux partagé du monde, et j'attends avec impatiences les caricatures de ce happening bidon.

Cela dit, l'espèce de littéralité béate du truc m'inquiète un peu. D'abord parce que le détournement ne dure qu'un temps, et qu'un message martelé finit toujours par marquer ; ensuite parce qu'avec les années sarkozystes qui se profilent à l'horizon, je crains que ce genre de propagande, qui fait pendant aux discours de culpabilisation des chômeurs et des quelques derniers emmerdeurs grévistes, ne finisse par se généraliser. Et là ça sera fini de rigoler, tu veux bosser et bien t'as intérêt à faire semblant d'aimer ta boîte, et bien même.

Edit : je découvre juste après que Versac s'est emparé du sujet, lui aussi, et qu'on est d'accord. Par contre je n'ai pas osé mettre l'affreux visuel plein pot !

Edit suite : en fait pas mal de gens réagissent, Versac again (c'est vrai que ces commentaires sont étonnants), le e-consultant, et avec le plus de verve M. Resse. Bueno. Sinon le blog est parfait, et les les caricatures de la première édition, époque Raffarin, sont pas mal non plus (dans la barre de nave de droite) ; celle-ci est naturelle, celle-là vaut pas mal le coup, et celle-là explicite la pornographie latente de l'opération (attention, crado). Merci pour les liens.

Edit + : je n'aime pas trop les chaînes de blogs, mais là j'aimerais que ça remonte un peu, on peut pas continuer avec ce genre de propagande.