A propos
radical chic

La chasse aux bobos

Le bobo occupe une place stratégique dans l'univers social de ces dernières années, et ce n'est pas étonnant qu'un gars comme Renaud tente de s'en inspirer. Hélas ce n'est plus le Renaud d'avant, la chanson est nulle à chier, catalogue de clichés déja périmés sans même un refrain, et je m'étonne d'ailleurs de la réception relativement positive (genre "bien vu") que peut recevoir ce truc assez inaudible, à moins de considérer que Renaud nous apprend quelque chose. Et bien sûr cela se termine par un discret "moi aussi j'en suis un" qui anticipe par avance la critique trop évidente. C'est facile.

Qu'importe que le terme même de bobo soit complètement indéfini, et que, comme le note ici le bien nommé arbobo, le concept d'origine ne correspond pas à notre usage quotidien :

Les "bobo" décrits par un journaliste américain qui a forgé ce mot, parle de gens friqués qui roulent en 4x4 à 100 000 euros super polluants et dévalisent les rayons d'huiles bios dans les boutiques fashion, achètent des poncho fabriqués dans des coopératives équitables du Pérou mais descendent dans des hôtels 5 étoiles où ils se plaignent de la lenteur du room service.

car ce flou n'empêche pas la dénomination d'être opératoire, et chacun semble savoir avec précision ce qui se cache derrière le mot ; le déconstruire n'y changerait pas grand chose.

Une chose est sûre : la connotation est péjorative. Et en effet, le bobo est une forme soft de bouc émissaire qui se retrouve au centre d'une triple critique, ourdie par la (vraie) bourgeoisie, par la (vraie) gauche et, ironie, par les (vrais) bobos eux-même.

La première critique, la plus violente, provient de la gauche de la gauche, dans ses composantes populaires ou moyennes, qui recyclent la vieille critique de la bourgeoisie et l'appliquent aux bobos, leur reprochant soit - en toute simplicité - d'être des privilégiés, soit d'être le cheval de Troie qui fait rentrer à gauche une conception libérale du monde - et là on retrouve la vieille critique de la gauche caviar. Du coup, il suffit de vivre correctement pour se voir reprocher d'être coupé des réalités, ou de remettre en cause certains canons de la vraie gauche (la retraite des cheminots, au hasard), pour se faire aligner illico.

La seconde critique provient de la bourgeoisie traditionnelle, qui profite au passage d'un effet de substitution favorable, où l'on voit la critique du bobo faire oublier la critique du BCBG, terme d'ailleurs tombé en désuètude accélérée. Il n'empêche que la vraie bourgeoisie, de droite, traditionnelle, avec des bons principes issus d'une éducation religieuse, n'apprécie pas de voir des pseudos artistes trahir leur classe sociale d'origine, ni de voir glisser le discours de la bien pensance, autrefois fondé sur la morale catho et aujourd'hui sur les valeurs humanistes. Du coup, il suffit de critiquer Sarko ou de défendre vaguement les sans-pap pour se faire aligner et traiter illico de gros bobo angéliste, tellement coupé des réalités du terrain, pas comme à Neuilly.

Notez que dans un cas les bobos se voient reprocher leur trahison à la cause de la gauche - ils sont vraiment trop libéraux et bourgeois - et dans l'autre leur trahison de la bien pensance bourgeo-sarkozienne - ils sont vraiment trop à gauche. Il y a toujours ce principe de la guerre civile où les pires ennemis sont ceux qui sont les plus proches de nous... Cela dit, au dela des contradictions, une jonction n'est pas impossible, comme je le vois parfois dans les commentaires quand certains critiquent la politique "bobo-écolo-pédé" de Delanoë à Paris.

C'est peut-être le sentiment d'être dans le viseur qui explique que les bobos eux-mêmes reprennent la critique de la boboité, dans une sorte de honte (parodique) de soi qui va bien avec cette époque gavée de second degré. Ainsi les choix cools au niveau individuel (trop fort le Canal St Martin) deviennent forcément ridicules quand ils se répandent et se généralisent, mettant à mal la distinction qui est au principe de tous les positionnements de classe. Du coup, on va au bord du Canal, en râlant contre les autres connards en jean Diesel et les autres pouffes en Zadig & Voltaire, et en légitimant au passage les deux autres critiques du bobo.

Ainsi, ironie, tout le monde sait ce qu'est un bobo sans pouvoir le définir, mais personne ne l'accepte vraiment pour soi, ou alors sur un mode d'auto dépréciation.

Petite censure honteuse

Après le coup de fil pour empêcher la publication de la bio de Madame et la lettre de cachet pour dégager le père Génestar, Sarkozy n'a sûrement plus besoin de soulever son combiné. Je parie qu'il n'était pas au courant des intentions de Télérama, et que Métrobus, dirigée par un pote, n'a pas jugé nécessaire de le prévenir : autant agir à la source et faire lâchement disparaître cette affiche à peine ironique en espérant que personne ne s'en apeçoive, ou n'en parle.

Certes, la "déontologie" qui entoure la pub donne toujours l'impression d'un monde à l'envers ; grands cris quand on montre des pédés qui s'embrassent ou qu'on essaye de parler de santé sur les pubs d'aliments pour enfants obèses, interventions du BVP pour empêcher Amnesty de rappeler que Tian An Men a bien eu lieu et que les chinois vivent sous une dictature, et de l'autre côté moqueries de vieux porcs libertins si l'on s'énerve d'une pub de string vraiment trop putassière, ou vibrants plaidoyers à la liberté d'expression pour répondre aux antipubs.

Mais ce n'est pas une raison de l'accepter ; je voudrais bien qu'on ait une explication officielle, voir un retournement de dernière minute, puisque ces affiches n'ont pas pu disparaître dans la nature. Il suffit d'en parler, non ?

Faut -il avoir honte de lire l'Express ?

Autant le dire tout de suite, la question induit la réponse. S'il y a bien une raison pour laquelle j'aurais "honte d'être Français", comme le demande faussement la couverture putassière du magazine en question, illustrée comme il se doit d'une Marianne au regard barré d'un bandeau, comme une vulgaire gardée à vue, c'est bien d'avoir la presse hebdomadaire la plus nulle du monde. Le fait que cette nullité crasse soit toujours dénoncée, y compris par ceux qui la fabriquent, n'empêche pas cette alternance des marronniers (immobilier / sexe / psychanalyse / francs macs / etc.) entrecoupée de couves de sarko ou de provoc pourrie comme celle de cette semaine.

Il n'est pas besoin de feuilleter et encore moins d'acheter ce torchon pour deviner de quoi il en retourne ; encore un faux débat illustré d'un article de sythèse construit à la truelle, où l'on verra s'affronter les pseudos accusateurs qui à tous les coups reprochent à la France son passé colonial mal assumé, et les défenseurs qui disent que non voyons on en parle déjà trop, le tout se terminant par une interview quelconque d'un glandu qui parle de réconciliation, j'accepte mon passé tout en continuant de grailler du saucisson, enfin ce genre de choses.

Bien sûr il ne vient à l'idée de personne qu'avoir honte d'être Français est à peu près aussi stupide que d'en être fier. Pourtant l'idée d'être fier de sa nationalité sans l'avoir (sauf exception) choisie ni avoir contribué à la grandeur de notre culture a quelque chose d'insupportable ; cela me rappelle les propos de gros cons réacs du Fig (voir l'équivalence Racine - Couscous) où le principe est de se glorifier d'une culture qu'on laisse en général prendre la poussière sur une étagère tandis qu'on se vautre devant TF1 ; et dans le pire des cas c'est bien le chauvinisme footbalistique qui est l'origine et le but de notre fierté d'appartenance : de quoi être fier, vraiment.

De l'autre côté, je me demande s'il existe vraiment quelqu'un qui puisse avoir honte. Honte de nos gouvernants, sans doute, comme de voir Chirac le mariole faire des moulinets à l'ONU, ou son probable remplaçant se vautrer dans la démagogie la plus abjecte pour faire oublier son impuissance (c'est la faute des juges, n'est ce pas). Honte de nos supporters de foot, de nos stars de la chanson, de nos émissions de télé, de nos écrivains merdiques, oui, sûrement, mais cette médiocrité est partagée partout. Et comment avoir honte d'un passé colonial ou vichyste que pour la plupart nous parvenons parfaitement à regarder en face puisque nous nous en foutons ? En parler, l'expliquer, le regretter, faire en sorte qu'il ne se reproduise pas, certes, mais en avoir honte ? Il faudrait vraiment être malade pour sentir ce genre de tourments.

Par contre la prochaine fois que je vois un type lire l'Express dans le métro, je lui demande s'il n'a pas honte. Chiche.

L'argument du contournement

La carte scolaire est sur la sellette : elle serait une loi brutale pour les plus démunis, qui ne peuvent échapper à leur école ghettoisée, tandis que les enfants des classes moyennes la contournent, ou sinon se planquent dans le privé. C'est en général à ce moment, dans les diners en ville, qu'un petit malin ironise sur les bobos, toujours prêts à donner de grandes leçons de civisme mais pas au point de laisser leurs mômes dans les écoles de Montreuil (du moins, pas celles du centre).

Une fois le constat posé en ces termes, la décision qui consiste à "assouplir" ou supprimer la carte scolaire semble pétrie de bon sens. Curieusement, ce slogan programmatique me laisse un peu sur ma faim, car que fait on immédiatement après ? est-ce que cela veut dire plus ou moins de sélection, plus ou moins de ghettoisation, est ce que cela profitera aux enfants des profs ou aux enfants des pauvres ? Circulez, d'abord on se prononce pour ou contre, comme dans tous les débats de merde.

Mais ce qui m'intéresse, aujourd'hui, c'est la façon dont l'argument du dysfonctionnement sert à justifier la suppression du système tout entier. C'était exactement le même débat pour le service militaire, tous ses opposants montraient avec gourmandise que le creuset de la nation était en fait une machine à reproduire les inégalités, avec des jeunes plus malins qui trouvaient toujours la façon d'y échapper tandis que les moins bien armés se retrouvaient toujours conscrits en Allemagne. C'est aussi un argument récurrent de ceux qui veulent baisser les impôts : regardez comme l'ISF est injuste, car les vrais riches planquent leur argent en Suisse tandis que les faux riches, ceux qui sont juste à l'aise, se font matraquer à cause de leur appartement parisien ! Idem pour la succession, etc.

Or je ne sais pas pourquoi le constat nécessaire de ces dysfonctionnements, où l'on voit que certains sont plus égaux que d'autres, comme disait Coluche, s'accompagne toujours de la volonté de mettre à bas l'organisation injuste qui les engendre ! La carte scolaire est trop facile à contourner ? On la supprime, ou presque, mais jamais on ne pensera à la durcir. Car sinon ma bonne dame, ils foutront leurs mômes dans le privé - et jamais on n'acceptera de mettre le privé, payé en grande partie par l'éduc nat, dans la carte scolaire, et de leur refiler leur quota de gamins fouteurs de merde. Ah bien sûr, une carte scolaire trop brutale et ce sont des quartiers entiers qui se vident de leurs classes moyennes, ne laissant plus que les prolos - mais de toute façon c'est déjà le cas.

Même chose pour l'armée (mais je ne vais pas m'en plaindre, j'ai plutôt apprécié ma planque américaine), ce qui explique peut-être la volonté de revenir au service obligatoire. Et bientôt, à la faveur d'une manoeuvre discrète pour ne pas chauffer l'opinion, on supprimera l'ISF au prétexte de ne pas "punir" les moins riches des riches.

Ce qui ressort de là, c'est qu'aujourd'hui il n'est plus possible d'imposer du collectif. Ironiquement, c'est la critique égalitariste qui, retournée contre elle-même, sert à abattre les derniers instruments de l'égalité.

Le retour de la petite phrase

C'est curieux comme les musulmans (ou du moins ceux qui s'expriment en leur nom) sont susceptibles ces temps-ci, et c'est encore la même chose qui fait problème : l'islam et la violence. Une pauvre caricature montre le prophète en terroriste et c'est l'émeute, et aujourd'hui un pauvre pape manque de prudence, et le cirque recommence.

Ce n'est pas étonnant que les foules soient promptes dans ce monde de la médiatisation débile, d'autant plus en des terres où la désinformation est un sport national ; à force de tronquer, et avec un peu de mauvaise foi, on ne retient qu'une phrase, la plus petite, la plus spectaculaire. Ceux qui ont l'habitude en jouent parfaitement ; regardez Fabius traitant Sarko de "caniche de Bush" (et pas de Blair !), il aurait été triste si les médias n'avaient retenu que le fond de son discours plutôt que cette phrase méchante. Ben XVI, par contre, aurait dû faire gaffe en citant l'obscur Manuel II Paléologue, mais peut-être a-t-il péché par orgueil, entraîné par son érudition ?

Ceux qui protestent sont certainement sincères, regardez ce pape qui moque le prophète alors que partout les musulmans sont attaqués, gna gna gna. Quant à ceux qui les manipulent, politiciens ou régimes qui se refont une virginité de bon croyant, comme pendant l'affaire des caricatures, ou médias versés dans le spectaculaire comme par chez nous, ils auraient tort d'arrêter une affaire qui roule. Et même ici, dans la façon dont sont couverts ces faits, on sent que l'on joue à se faire peur en voyant gronder la masse des barbus - comme on se sent bien dans sa petite identité occidentale tout à coup, tellement modérée, tellement moderne !

Reste que le mécanisme de la petite phrase fait qu'à chaque fois la discussion ou le "dialogue", cette entité virtuelle désirée par tous (et même si ce sont toujours ceux d'en face qui doivent faire un effort), est absolument impossible ; n'allons pas discuter des liens entre islam et violence, ou plutôt de la récupération d'une religion par des brutes sectaires, c'est interdit.

Et c'est bien dommage ; je suis d'accord avec Phersu et je trouve très énervant toute cette glose idiote sur l'islam, la religion de paix, le djihad qui est d'abord le combat du bon croyant contre lui même, etc. Notez qu'à chaque fois on se retape une lecture sur le moyen âge musulman, les belles traductions d'Aristote, tout ça (idem Phersu). Mais en même temps les théoriciens qui cherchent dans l'islam une racine de la violence me fatiguent aussi ; oui il y a des versets qui appellent au meurtre, et oui il n'y a pas de séparation entre la religion et l'état, et alors ?

Les partisans de la littéralité oublient un peu vite que nous venons d'une religion où Dieu comme son fils incarné sont amour ; une fois les premières persécutions passées, cela n'a jamais empêché l'Eglise d'appeler au meurtre des infidèles, pas plus que rendre à César etc. n'a évité les tortures de l'inquisition. Dire que l'islam est intrinsèquement violent, ou au contraire nous raconter que c'est une religion de la tolérance n'a absolument aucun intérêt ; dans les deux cas, et comme partout, on trouvera des assassins prétendant détenir la vérité, et toujours motivés par des raisons bassement politiques.

Bayrou le rouge

Acrimed fan de Bayrou, ou la conséquence inattendue d'une polémique lancée par le boss de l'UDF et qui accuse ouvertement Bouyuges, Dassault et Lagardère de fabriquer le duo Sarko-Ségo. Forcément, Acrimed dont la spécialité (plus ou moins) conceptuelle est de dénoncer les faux choix qui masquent une adhésion globale au libéralisme et le refus de protéger la retraite des cheminots, applaudit des deux mains, et retranscrit in extenso l'ensemble des interventions du nouveau révolté Bayrou.

On notera la réaction marrante des journalistes, à commencer par Chazal, qui s'offusque et parle "d'accusations très graves", tandis que Bayrou lui explique gentiment que ce n'est pas de sa faute et qu'elle est, telle une idiote utile, complètement dépassée par les événements. On est presque dans la "vieille thèse du complot médiatique" comme le dit Acrimed a propos de toute "tentative d’expliquer le monde médiatique par ses causes et ses acteurs".

On notera au passage que Bayrou ne va pas aussi loin que les enfants sauvages de Bourdieu ; il dénonce une sorte d'indifférence médiatique à son égard, une volonté de construire le casting des présidentielles - pas la propagande libérale pro-oui à laquelle il pourrait souscrire. Mais par contre, il accuse les groupes qui vivent des commandes publiques de protéger des candidats qui respecteront grosso modo ces carnets de commande. C'est bien ça qui fout les boules à Claire Chazal, d'autant plus qu'elle ne doit pas avoir, personnellement, l'impression de travailler pour que Bouygues ait sa part des futures voies de TGV.

C'est une bonne chose que Bayrou mette les pieds dans le plat, mais je trouve ça un peu dommage qu'il le fasse de façon si tardive et si peu constructive. Où était-il pour passer une loi empêchant les groupes qui vivent des commandes publiques de posséder une chaîne de télé ? Que répond-il aux petits malins pragmatiques qui soulignent avec envie - voyez Cabanes de l'Huma se faire coincer là dessus, avec son journal aujourd'hui soutenu par TF1 - que sans le supplément de thune apporté par les investisseurs, la presse crèverait ? Remarque qui n'est d'ailleurs valable que pour la presse, car TF1 et M6 sont des machines à transformer la merde en or et pourraient parfaitement être indépendantes.

Est ce que Bayrou va nous proposer dans son programme une loi de séparation de la finance et de l'Etat ? Est ce que les socialos vont faire de même ? Est ce que l'Etat va enfin sponsoriser la presse écrite pour qu'elle ne soit plus dépendante d'actionnaires trop généreux et des revenus de pub incertains ? Et quelles contreparties mettre en face de ces subventions ? Allez Bayrou vas y propose des trucs !

Chiffon rouge

Qu'est ce qui est plus rigolo, que Fillon raconte partout qu'une fois Sarko élu il torpillera les régimes spéciaux de retraite, ou les cris d'angoisse que pousse la moitié de l'UMP face à ce grossier ballon d'essai ? Bien sûr c'est pain béni pour les villepinistes, dont on constate avec surprise qu'ils bougent encore, et qui peuvent a bon droit reprocher comme un certain Jean-Pierre Grand "d'agiter un chiffon rouge devant les syndicats et devant l'opposition", et c'est l'occasion d'une cacophonie débile dont la politique française à le secret, avec le traditionnel lapsus en conclusion, par Valérie Pecresse, citée dans libé: "Les propos de François Pignon, heu, Fillon, n'engagent que lui." Où l'on voit que la droite a su préserver une relation naturelle avec la culture populaire.

Au dela du jeu de rôle habituel où chacun tient parfaitement sa place, de la droite qui se désolidarise à l'opposition qui s'insurge tandis que les syndicats montrent les crocs, sans bien sûr que personne n'aille au fond du débat. Voici donc Sarko premier, candidat poujado de la rupture, qui avec sa clique qui tient l'UMP a construit presque entièrement son fond de commerce en dénonçant à longueur de journée les "privilégiés" et autres "fonctionnaires", avec "l'erreur historique" des 35 heures.

Et dans ce contexte droitier, quand l'un de ses lieutenant dit qu'il va supprimer ces régimes spéciaux qui apparaissent vraiment comme le dernier scandale de nos temps moderne, tout le monde se cache ? Certes Sarko n'a rien confirmé ni infirmé, mais c'est tout ? C'est ça la rupture ? Pour le coup je suis d'accord avec l'édito de libé, qui voit bien que derrière les grandes envolées de la France d'après se profile le même gouvernement mou que celui qu'on supporte depuis plus de 4 ans.

En plus c'est dommage, car le débat sur la retraite de ces quelques fonctionnaires devrait exister ; personnellement, je voterai immédiatement pour la suppression de ce truc, à condition que ceux qui ont signé ne soient pas trop lésés (puisque d'un point de vue individuel, cela vaut le coup de faire deux mois de grève pour sauver 5 ans de retraite), et que les économies réalisées aillent dans les caisses de retraite ou dans les services publics, ou permettent de financer une retraite anticipée pour les métiers vraiment pénibles. Or, le risque avec la droite, c'est que cela finisse en allègement de charges qui ne créeront aucun emploi... C'est la conséquence triste du tabou qui pèse sur ce sujet, et des deux côtés, le choix entre l'immobilisme et une réforme injuste.

Voituriers

Est ce que c'est moi qui me suis trop déplacé vers l'ouest parisien, ou est ce une tendance de fond, mais il devient difficile de passer devant ces restos de la porte Maillot ou des Ternes, qui n'ont pas l'air terribles (ni particulièrement donnés) sans voir partout la même intention de séduire le client motorisé, avec un panneau et un type devant à qui l'on confie ses clés de voiture.

J'en parle un peu de loin, puisqu'à l'exception d'une fois, à l'étranger et avec une bagnole de location, je n'ai jamais fait appel à ce genre de services, et d'ailleurs je n'ai pas de bagnole, voyez. Par contre il faut croire que d'avoir un salarié chargé de garer les voitures exonère au passage des règles de stationnement, dans un accord tacite avec la police (peut-être scellé d'un don pour ses orphelins ?), et que de toute façons, à une certaine heure, les pistes cyclables parisiennes sont des espaces de stationnement autorisés.

C'est marrant, mais le fait d'avoir à surfer entre les 4x4 gris pendant que leurs propritétaires avalent la même bouffe formatée et hors de prix réveille une fibre gauchiste en moi ; s'il est difficile de se sentir concerné par la vraie richesse, qui nous passe largement au dessus, cette aisance vulgaire, et ses conséquences directes (jamais agréable de devoir déboîter de nuit à vélo parce qu'un voiturier s'approprie l'espace public), me répugne particulièrement. Le scandale de la richesse, fut-elle petite, est justement dans cette accumulation d'inutilité...

Je vois une sorte de veulerie dans celui qui ne veut même plus se fatiguer à garer sa voiture, encore plus choquante que l'habitude délétère de tout faire en cramant de l'essence - ce qui à Paris n'est pourtant pas nécessaire. Mais au delà je devine l'autre aspect de la France d'aujourdhui, celle qui se plaint des charges et qui se voit ruinée mais qui vit dans un confort de plus en plus grand, et s'isole de plus en plus du reste, la voiture faisant office de sas entre les différentes bullles, tandis que des types en face gagnent médiocrement leur vie (mais c'est mieux que le chômage, n'est ce pas ?) à faire les chauffeurs intérimaires.

Pas étonnant que les mêmes veules votent pour défendre la valeur travail et aiment faire des reflexions grasse sur les 35 heures, la fiction de leur activité et des risques qu'ils prennent pour défendre leurs carrières sert à masquer l'espèce d'effondrement dans le confort, à la romaine, qui les menace.

Evidemment, en me relisant, j'attends les crétins qui viendront m'expliquer qu'en France on n'a pas le droit d'être riche, ou ceux qui me diront que la gauche c'est le ressentiment. Je m'en fous je n'aime pas les voituriers - ou plutôt les restos qui les emploient, et dont certains se plaignent en plus de payer trop de TVA... manquerait plus qu'on les exonère pour services rendus à la classe des gros porcs motorisés, tiens.

La nouvelle gauche puritaine

Ca me surprend toujours qu'on puisse lancer des ordres de boycott urbi et orbi à propos d'une simple histoire de mots. Oui, comme le dit l'une des officines de la pensée gauchiste qui aime aussi à émettre certaines fatwas de ce genre (oui c'est un procès d'intention), "les mots sont importants", mais là, tout de même, il faut plus que du cran pour exiger comme l'a fait Patrick Lozès, "le retrait "pur et simple" de l’ouvrage "dans toutes ses éditions", et dans toutes les librairies" (cf l'article de libé qui relate l'affaire) ; et puis quoi encore ?

D'autant que l'affaire est vraiment ridicule ; une définition qui traine dans ce dictionnaire depuis 40 ans, mais qu'on découvre subrepticement, à la lumière d'un nouveau contexte, et d'un besoin de structurer sa petite boutique politique. Personnellement, la définition en question

("COLONISATION. 1: Le fait de peupler de colons, de transformer en colonie. La colonisation de l'Amérique, puis de l'Afrique, par l'Europe. 2 : Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies.")

ne participe évidemment pas de la condamnation, mais je ne connais pas beaucoup de dictionnaires qui condamnent explicitement ; je n'ai pas le Robert et je ne sais pas comment les mots "massacre" ou "exploitation" sont définis, mais cela doit être de la même trempe neutre et factuelle.

On a l'impression que les guignols du Cran et du Mrap sont l'exact pendant des crétins de l'UMP qui pensaient pouvoir acheter les voix des pieds noirs en parlant du fameux "rôle positif". C'est presque rassurant de regarder des deux côtés et de voir que l'imbécilité est la même et que seul le hasard d'une destinée familiale ou d'un engagement idéologique change la coloration, comme on inverse le signe du courant. Là comme ailleurs, il ne faudra pas s'étonner de voir certains puristes retourner brutalement leur veste et brûler ce qu'ils ont adoré, car ce qui importe ici, c'est la posture, et rien d'autre.

Mais nos militants ont quelque chose de plus que les démagogues de l'UMP. En effet, quel est l'intérêt de censurer le Robert, si ce n'est de croire que ses représentations viscéralement fausses sont douées de pouvoir ? Voila bien les nouveaux puritains ; comme eux, ils savent ce qui est juste et ne dévient pas d'un iota de leur bible anticoloniale, et comme eux ils craignent la contamination des êtres innocents par les représentations mauvaises. Est ce qu'on ne trouve pas des relents inquisitoire quand on entend Mouloud Aounit expliquer que ces définitions "subjectives" sont "méprisantes, porteuses d’un certain racisme", et le Cran réclamer un groupe de travail pour trouver "une définition de la colonisation qui n’est pas contestable" ? On nage en pleine théologie !

Comme disait Freud, "ils ne pensent qu'à ça", au point de perdre tout sens de la mesure quand ils découvrent aujourd'hui l'eau chaude. On dirait qu'ils réagissent d'autant plus brutalement que cela n'a jamais dérangé personne, comme les crétins qui ont cru bon de recouvrir de feuilles de vignes les statues du Vatican des dizaines d'années après leurs création.

Mai 68, la fin du monde

Dans le pilotage subtil de Sarkozy, il y avait un peu trop de recentrage ces derniers temps, d'ou le besoin bien naturel d'un petit coup de barre à droite, en attendant, dans deux ou trois mois, quelque nouvel appel du pied au centre. Cependant, pour ne fâcher personne, le futur candidat s'en prend à des valeurs ou à des projets que la gauche n'ose même pas défendre (à tort ou à raison, là n'est pas le problème) : mariage homo, droit de vote des immigrés et maintenant, pour élever le débat au niveau des principes, l'héritage de Mai 68.

Selon lui, cette génération "dilapida l'héritage sans apporter ce supplément d'âme dont elle dénonçait le manque. Elle installa partout, dans la politique, dans l'éducation, dans la société, une inversion des valeurs et une pensée unique dont les jeunes sont aujourd'hui les victimes". "Au coeur de cette pensée unique, a-t-il continué, il y a le jeunisme : cette idéologie qui dit à la jeunesse qu'elle a tous les droits et que tout lui est dû. C'est faux." (cité dans le Monde).

Certes, politiquement, Iznogoud n'a pas tort de s'offrir ce marronnier. Alors qu'il ne reste plus de cette période qu'une nostalgie batarde, il n'y a rien de plus consensuel à droite que de s'ériger en fossoyeur du fameux "héritage". 1968, parée de toute les tares, cause du déclin de l'autorité et du triomphe du plaisir, victoire de l'égoïsme, fin de la religion, et péché originel qui nous a apporté la récession et le chômage, le sida et la mort de la famille. Le symbole est trop beau, alors pourquoi s'encombrer avec la réalité ?

"Le jeunisme"... n'importe quoi. Ce qui compte, c'est de punir une bonne fois les enfants gatés de l'époque, qui s'en prirent au vieux Général - le héros de la Résistance (dont la génération est d'ailleurs citée en exemple, semble-t-il, dans le même discours, avec les poilus... ambiance), et d'oublier au passage le prix de l'autorité naturelle qu'on regrette aujourd'hui, hors de tout contexte. Qu'elles sont loin les joies des valeurs familiales obligatoires, des femmes divorcées ostracisées, de la sexualité hypocrite ! Quant à la critique de la consommation, elle est peut-être encore plus taboue aujourd'hui qu'en 68, maintenant que la croissance fondée sur l'accumulation de merdes est notre seul espoir face au chaos.

Il faut donc être sacrément blasé, ou oublieux, pour supporter la vue d'un Sarko s'érigeant en moraliste - comme ses ancètres réactionnaires s'en prenaient, un siècle plus tôt, à la Révolution française, qui est aujourd'hui l'alpha et l'oméga de la droite - et regrettant "l'inversion des valeurs", la larme à l'oeil sur TF1, lieu où ses électeurs trouvent le "supplément d'âme" que la génération de 68 n'a pas voulu apporter. Comme le dit parfaitement Phersu (commentant un autre passage), "on commence en exaltant Sophocle, on finit avec Barbelivien, Smet & Beausir."

L'article qui cite ce discours n'est d'ailleurs pas neutre ; on sent que le journaliste s'énerve de cette bouillie pour chat sans pour autant être capable de porter la critique au fond. Un peu comme le verbatim ; alors que Sarko parle de sélection à l'entrée de la fac (de quoi avoir six mois de grèves et d'occupations), le titre se focalise sur l'arbre ringard qui cache exprès la forêt : "Que les élèves se lèvent quand le professeur arrive".

Gloire à Sarko, donc, homme du retour aux sains principes et au bon sens, quand il veut rendre aux bourgeois les privilèges que la jeunesse de 68 a voulu démocratiser ; veiller à l'égoîsme et à la jouissance d'une minorité qui le mérite tandis que les prolos se tiennent tranquille, n'est ce pas lui apporter la juste récompense du travail qu'elle a fourni ? Mais si tout le monde se lache, alors c'est le bordel. Faites ce que je dis...

Private joke


Tract 1
Tract 2