La chasse aux bobos
Par Guillermo, le jeudi 28 septembre 2006 :: La vie moderne
Le bobo occupe une place stratégique dans l'univers social de ces dernières années, et ce n'est pas étonnant qu'un gars comme Renaud tente de s'en inspirer. Hélas ce n'est plus le Renaud d'avant, la chanson est nulle à chier, catalogue de clichés déja périmés sans même un refrain, et je m'étonne d'ailleurs de la réception relativement positive (genre "bien vu") que peut recevoir ce truc assez inaudible, à moins de considérer que Renaud nous apprend quelque chose. Et bien sûr cela se termine par un discret "moi aussi j'en suis un" qui anticipe par avance la critique trop évidente. C'est facile.
Qu'importe que le terme même de bobo soit complètement indéfini, et que, comme le note ici le bien nommé arbobo, le concept d'origine ne correspond pas à notre usage quotidien :
Les "bobo" décrits par un journaliste américain qui a forgé ce mot, parle de gens friqués qui roulent en 4x4 à 100 000 euros super polluants et dévalisent les rayons d'huiles bios dans les boutiques fashion, achètent des poncho fabriqués dans des coopératives équitables du Pérou mais descendent dans des hôtels 5 étoiles où ils se plaignent de la lenteur du room service.
car ce flou n'empêche pas la dénomination d'être opératoire, et chacun semble savoir avec précision ce qui se cache derrière le mot ; le déconstruire n'y changerait pas grand chose.
Une chose est sûre : la connotation est péjorative. Et en effet, le bobo est une forme soft de bouc émissaire qui se retrouve au centre d'une triple critique, ourdie par la (vraie) bourgeoisie, par la (vraie) gauche et, ironie, par les (vrais) bobos eux-même.
La première critique, la plus violente, provient de la gauche de la gauche, dans ses composantes populaires ou moyennes, qui recyclent la vieille critique de la bourgeoisie et l'appliquent aux bobos, leur reprochant soit - en toute simplicité - d'être des privilégiés, soit d'être le cheval de Troie qui fait rentrer à gauche une conception libérale du monde - et là on retrouve la vieille critique de la gauche caviar. Du coup, il suffit de vivre correctement pour se voir reprocher d'être coupé des réalités, ou de remettre en cause certains canons de la vraie gauche (la retraite des cheminots, au hasard), pour se faire aligner illico.
La seconde critique provient de la bourgeoisie traditionnelle, qui profite au passage d'un effet de substitution favorable, où l'on voit la critique du bobo faire oublier la critique du BCBG, terme d'ailleurs tombé en désuètude accélérée. Il n'empêche que la vraie bourgeoisie, de droite, traditionnelle, avec des bons principes issus d'une éducation religieuse, n'apprécie pas de voir des pseudos artistes trahir leur classe sociale d'origine, ni de voir glisser le discours de la bien pensance, autrefois fondé sur la morale catho et aujourd'hui sur les valeurs humanistes. Du coup, il suffit de critiquer Sarko ou de défendre vaguement les sans-pap pour se faire aligner et traiter illico de gros bobo angéliste, tellement coupé des réalités du terrain, pas comme à Neuilly.
Notez que dans un cas les bobos se voient reprocher leur trahison à la cause de la gauche - ils sont vraiment trop libéraux et bourgeois - et dans l'autre leur trahison de la bien pensance bourgeo-sarkozienne - ils sont vraiment trop à gauche. Il y a toujours ce principe de la guerre civile où les pires ennemis sont ceux qui sont les plus proches de nous... Cela dit, au dela des contradictions, une jonction n'est pas impossible, comme je le vois parfois dans les commentaires quand certains critiquent la politique "bobo-écolo-pédé" de Delanoë à Paris.
C'est peut-être le sentiment d'être dans le viseur qui explique que les bobos eux-mêmes reprennent la critique de la boboité, dans une sorte de honte (parodique) de soi qui va bien avec cette époque gavée de second degré. Ainsi les choix cools au niveau individuel (trop fort le Canal St Martin) deviennent forcément ridicules quand ils se répandent et se généralisent, mettant à mal la distinction qui est au principe de tous les positionnements de classe. Du coup, on va au bord du Canal, en râlant contre les autres connards en jean Diesel et les autres pouffes en Zadig & Voltaire, et en légitimant au passage les deux autres critiques du bobo.
Ainsi, ironie, tout le monde sait ce qu'est un bobo sans pouvoir le définir, mais personne ne l'accepte vraiment pour soi, ou alors sur un mode d'auto dépréciation.

