Industriel et financier
Par Guillermo, le vendredi 30 juin 2006 :: Media
Libération n'est pas une société financièrement insouciante et dépensière. Nous avons fait beaucoup de plans d'économies, utilisant toutes les techniques : les réductions d'effectifs, l'externalisation d'un certain nombre d'activités, le plafonnement des augmentations de salaires, quand elles ne sont pas tout simplement bloquées, le blocage des embauches, le contrôle sévère de nos coûts, la mise en concurrence de nos prestataires...
(...) Le problème de Libération n'est pas tant la qualité ou la pertinence de ce que nous publions chaque jour, il est industriel et financier.
C'était le dernier édito du dernier maoïste (ou presque) de France ; s'il restait quelque doute quant à la "saine gestion" de libé, les voila levés, avec ce discours digne d'un directeur financier en présentation devant ses actionnaires. Et s'il reste un problème, c'est la faute au marché.
Tout le monde sait bien que Libé n'est pas le seul journal en difficulté, comme le rappelle July ; et il est indéniable que la consommation d'information gratos n'arrange pas les choses, surtout pour Libé qui cannibalise son propre public en offrant exactement la même chose online. Quel lecteur n'a jamais hésité à lâcher 1 euro 20 alors qu'il peut se permettre une lecture peinarde au bureau, d'autant plus que la consultation internet se déguise de l'allure du travail et passe beaucoup mieux que le style glandeur en terrasse de café avec son quotidien déplié ?
D'autres ici diront que c'est le contenu qui pose problème. Ils donneront la liste de toutes les trahisons idéologiques depuis la fondation sous l'égide de Sartre en 73, de l'abandon des articles-tract en passant par "vive la crise" et pour finir par l'édito sur le masochisme des nonistes. Peut-être, et il y a souvent un mercantilisme un peu répugnant qui flotte dans les pages de libé (ou dans leur horrible supplément), mais c'est bien le reflet de l'époque. Significativement, toute la défense de Libé, du numéro spécial des inrocks au blog de la dernière crise, se fait sous l'angle affectif, le journal qu'on aime critiquer.
Le vrai problème, c'est que contrairement aux apparences, l'information fait chier tout le monde ; les enquêtes montrent toujours un public avide d'explication et de decryptage, mais dans la pratique la plupart des gens ne veulent que deux choses, se distraire et vivre à l'unisson des émotions collectives, deux fonctions parfaitement remplies par les vecteurs les plus superficiels que sont les gratuits et les journaux télé ou encore les flashs de France Info. Aller au delà ne présente aucun intérêt pour la majorité.
Cela s'explique à la fois par un manque de disponibilité (tant de jeux vidéos, de merdes à la télé ou de drague en ligne) et un effondrement de la culture politique de masse, sauf lors de rares prises de conscience (tout le mérite du référendum). Certes il existe toujours des militants ou des gens très mobilisé en association, mais que représentent ils dans la masse des investissements narcissiques - à laquelle je n'échappe pas non plus.
Libé va donc finir par crever, pas parce que ce qui est écrit est trop superficiel ou trop libéral, mais simplement parce que ce qu'il vend n'a plus aucune valeur, du fait de la gratuité de l'info spectacle et de la dépréciation de l'info réfléchie. Et ne me parlez pas du remplacement de la presse par les blogs, ou je m'énerve.