A propos
radical chic

L'usage du Portable

Le répertoire du portable d'un adulte ne recèle en général que l'infinie banalité de sa vie. Ceux de "Yalda" - comme dit la petite chaîne en or autour de son cou -, 17 ans, ou de Tifenn, la petite Bretonne de 19 ans, ressemblent, eux, aux joyeux abécédaires des adolescents. Une image pour chacun, des musiques pour tout le monde : amours, amitiés de classe ou de colo, connaissances d'un jour ou d'un soir, tout est bien rangé dans les mémoires alphabétiques. Le copain rappeur, c'est "Coups ki danse". A la ligne G, on trouve "Grosse pute", la fille qui a piqué le petit copain il y a deux ans. A M, il y a "mon homme" ou "mon mari", à N "cheikh G. du Nord", le mec rencontré à la gare du Nord. A Y, on trouve aussi "Youssouf le barbare".

Ariane Chemin, in Le Monde, Les "vamps" sans scrupule

Légitimité de la rue

Donc Chirac promulgue le CPE. De ce texte ne reste qu'une affaire de burnes. Ne pas reculer sous la pression de la rue, ne pas être celui qui capitule (il paraît que beaucoup d'adhérents UMP menancent de rendre leur carte si...), ne rien lâcher à Sarko et le griller en même temps que soi. Franchement, quels bénéfices ce contrat apportera au regard du bordel qu'il seme ? Quelles entreprises voudront seulement l'utiliser ? J'aime bien l'entretien avec le (social démocrate) Thierry Pech :

Le chômage n'est pas un ennemi qu'on combat au canon. En 2006, cette volonté d'héroïsme, ces métaphores guerrières appliquées à un objet aussi modeste que le CPE ont quelque chose de pathétique. En fait de Bonaparte, on a Don Quichotte.

Bien sûr nous aurons droit à l'antienne "ce n'est pas la rue qui gouverne". C'est un argument qui m'énerve de plus en plus, et pas seulement parce que la droite anti-manifs se pignole en pensant à la déferlante gaullienne sur les Champs à la fin de Mai 68, ou à celle des croisés de l'école libre à Versailles en 1984.

Cet argument est vicieux, car il est du domaine de la fausse évidence. A force d'identifier démocratie et bulletin dans l'urne, on en arrive à une vision étroite qui fait de la politique le domaine réservé des élus et des techniciens. Parce que j'ai (ou non) voté pour des types qui me représentent, je dois donc fermer ma gueule pendant 5 ans, attendre les prochaines promesses, jouer l'alternance et faire confiance au nouveau pouvoir pour garantir l'intérêt général ?

C'est d'autant plus hypocrite que, si la rue ne devrait pas gouverner, le gouvernement, lui, est à l'écoute des sondages. Les mêmes ministres qui contestent la représentativité des manifs rêvent d'une popularité plus large, d'un lien plus direct, d'un grand assentiment populaire. Ils rêvent de réveiller la mythique majorité silencieuse, les vrais français qui bossent, les étudiants anti-blocage, ou les jeunes des banlieues qui veulent tellement le CPE, eux. On veut le peuple avec soi, mais pas n'importe lequel : pas celui qui est contre et toujours "politisé" (donc de mauvaise foi), plutôt le bon peuple silencieux qui respecte les gouvernants, et qui n'existe que dans les fantasmes bonapartistes de Villepin.

Les rêves brisés de Chirac

Apparement, d'après le Pentagone (et libé), Saddam Hussein et son proche entourage ont cru jusqu'à la derniere seconde que les Américains n'attaqueraient jamais, et que de toutes façons l'armée irakienne triompherait ; la consigne était de ne pas indisposer le tyran avec des mauvaises nouvelles ou des doutes, comme l'a appris ce général qui a eu le tort d'expliquer que les chars américains étaient mieux que les modèles irakiens (pourtant achetés chez nous, j'imagine), quelle idée vraiment, allez un an de prison.

Quoi qu'il en soit, la seule chose que craignait Saddam, outre une attaque de la part des Turcs ou de l'Iran, c'était un soulevement intérieur, un coup d'état fomenté par son armée ; tous les vieux dictateurs finissent dans la parano. Alors on imagine le choc quand les chars américains sont finalement entrés dans Bagdad devant une armée en déroute, et que quelqu'un a bien dû le lui dire.

Je pense que Chirac est dans le même cas. Comment expliquer son silence malgré ces deux mois de crise, et alors que le calendrier du bordel s'est emballé depuis un an et la claque référendaire ? Est-il vraiment un taiseux ? J'ai du mal à y croire. Non, cette fin de règne dans l'isolement, à l'écoute de son équipe fermée, qui certainement n'ose plus lui apporter les mauvaises nouvelles de la rue, ou l'empêche de mater TF1 pour voir la jeunesse de France qui défile, signe bien la dérive du Chi et de son général non élu Villepin. De toute façon il s'en fout, comme Saddam il ne craint que l'ennemi intérieur, le traitre Sarkozy.

Je suis (en ma qualité de bourgeois socialiste) bien d'accord avec la petite mise en perspective de libé ; cette crise, c'est la suite d'une décomposition accélérée des institutions, entamée bien avant la chiraquie mais portée à un niveau encore inédit de déliquescence. C'est une élection par défaut devant la menace FN, c'est trois ans de Raffarin - dont, signe du temps, le bilan en termes de négociation sociale commence à être réhabilité (!), c'est une série de baffes électorales, c'est la banlieue en flammes. C'est un gouvernement pour rien, et cinq ans de perdus.

Et pendant ce temps, on enfonce encore un peu plus le parlement, on rêve de légiférer par décrets, on choisit ses ministres en fonction de leur mêche de cheveux et on noyaute la justice pour éviter de faire de la tôle à la fin du mandat.

Cela dit je suis étonné qu'on ne découvre qu'aujourd'hui a quel point les institutions sont minées. A part Montebourg et Sarko (mais celui-ci s'est donné pour objectif de couvrir tout le champ du possible avec ses 200 discours de pré-campagne), personne n'en prend acte ; et comme à chaque fois, si on sort de la crise (merci d'avance au conseil constit', qui a pourtant laissé en place l'arsenal liberticide Perben) on peut être sûr qu'il ne se passera rien. Rien.

Copier coller

Le témoignage d'un militant anti-OGM, Christian Velot, spectateur au Sénat, assez marrant :

Du balcon où nous étions situés, nous avions une vue plongeante sur les pupitres des sénateurs du groupe UMP. Pas un seul n’avait le projet de loi sous les yeux ! Raffarin et ses potes ont passé leur temps de présence (environ 30 minutes) à causer entre eux et se marrer, certains tournant carrément le dos à l’intervenant. D’autres remplissaient des dossiers, regardaient leur agenda. Deux sénatrices au fond de l’hémicycle (et donc juste en dessous de nous), après avoir regardé ensemble un album photo, s’échangeaient leur permis de conduire, leur pièce d’identité, sans doute pour mieux constater sur leur face de rat les dégâts provoqués au cours du temps par les crèmes à l’ADN végétal de chez Dior.


Un extrait d'un blog TV un peu "anti", à propos de Direct 8 :

Bref, on en redemande. Une bonne dose de positivité béate et d’idéalisation naïve, ça fait quand même pas de mal, surtout après une dure journée passée dans le monde de la réalité (...) Imaginons simplement, quelques secondes, un monde à l’image de Direct8, peuplé de créatures de rêves dignes des casting de charme les plus exigeants, de bellâtres charismatiques incarnant la réussite sociale, et de vieux sages imposant le respect et la vénération, un monde au sein lequel chacun cohabite en parfaite communion avec ses semblables, dans la bonne humeur, l’acceptation des valeurs positives, et le conformisme le plus total.

Blog en grève

En attendant l'abandon inconditionnel du CPE - ou du moins un moment de plus grande inspiration. Déjà que je suis complètement passé à côté de la plus grande mobilisation sociale du monde depuis dix ans, et que je suis un gros social démocrate à vomir (bis : le gars est jaloux faut croire), ce n'est pas la peine d'en rajouter en torchant des posts trop rapides !

Avec Chirac, contre l'anglais

Pendant que Villepin essaye d'éteindre tout seul l'incendie qu'il a allumé, Chirac se planque du mieux qu'il peut, mais cela ne l'empêche pas de garder le sens des priorités. Ainsi, il s'est barré d'un réunion du conseil de l'Europe quand le patron des patrons européens un certain Sellière (encore un placard doré ?), s'est exprimé en anglais. L'incident est rapporté un peu partout, chez Jean Quatremer par exemple.

Evidemment, tout le monde ou presque accueille cela comme une nouvelle marque de ridicule de la part de Chirac, la preuve. Les mêmes trouducs qui passent leur temps à se lamenter de notre fermeture au monde et de nos archaïsmes et professent le déclin irrémédiable de la France, incapable de se convertir au marché, sont bien contents de donner encore une grande leçon d'ouverture et d'internationalisme. Pauvre pays, replié sur lui-même et incapable de voir au delà de son chauvinisme mesquin, alors que plus personne ne parle français dans le monde !

Pour le coup, je vais défendre Chirac - de toute façon on ne retiendra de lui que la lutte contre le cancer ou la sécurité routière, on peut aussi lui créditer un vague esclandre au nom de la francophonie. Car non seulement il a répondu à une provocation calculée de Sellière qui voulait passer par l'anglais pour brocarder le patriotisme économique (encore un donneur de leçon), mais surtout on se demande au nom de quoi il faudrait se coucher devant la pratique de l'anglais obligatoire, y compris à Bruxelles, en terre franco-flamandophone.

Certes, il faut parler anglais, et oui c'est la langue internationale de référence. Cependant, le projet européen était aussi, à une époque, un projet multilingue, et l'apprentissage de la langue de l'autre était le gage d'une meilleure compréhension mutuelle. Aujourd'hui, comme le note une commentatrice chez Quatremer, traductrice français italien bientôt au chomdu, "je vois défiler des textes anglais consternants et j'entends parler un abominable et incompréhensible jargon".

Aujourd'hui je vois dans les restaurants parisiens des Italiens et des Espagnols commander dans un anglais dégueulasse, des italiens pas foutus d'apprendre dix mots dans une langue presque identique pour pouvoir faire montre de politesse - d'ailleurs il n'y a que les Néerlandais et les Allemands qui font encore l'effort d'essayer de parler français. Et je vois de plus en plus fréquemment des touristes s'adresser à moi directement en anglais, sans même s'excuser, comme si l'on ne vivait pas à Paris mais dans un centre commercial entre Roissy et Eurodisney.

Contrairement à ce que pensent certains imbéciles, refuser l'anglais systématique n'est pas un repli sur un monolinguisme chauvin. Je ne vois pas au nom de quoi la politesse qui consiste, en visitant un pays, à tenter de dire quelques mots dans la langue de l'autre, et d'ailleurs le plaisir d'apprendre des bribes d'un nouveau langage, devrait s'effacer au prétexte que "tout le monde parle anglais aujourd'hui".

La dette, on s'en fout

Ce matin dans le NY Times, il y a une histoire un peu surréaliste : l'Etat de New York, encombré d'une cagnotte, s'apprête à reverser entre 2 et 4 milliards aux contribuables tellement les comptes sont excédentaires - bon ils ne vont pas tout investir dans les écoles, mais quand même, ils dégagent des excédents budgétaires, au moins à leur niveau. En France, pour qu'on parle de cagnotte, comme quand la droite et les cocos attaquaient Jospin, il faut juste que le déficit soit moins important que prévu.

Ce matin aussi je découvre le nouveau site débat 2007 lancé par l'institut de l'entreprise, auquel le camarade Versac a participé : la dette publique, pour les éditeurs du site, est le premier sujet à traiter lors des prochaines élections. Certes, le site a le mérite de présenter le débat en ses termes sérieux et technos, pas sous l'angle habituel du réductionnisme idiot façon "quel père de famille dépenserait chaque année un tiers de plus que son salaire". Il n'empêche, il y a vraiment une fascination centriste pour ce thème de la dette, qui symbolise toute l'irresponsabilité des gouvernements, plus pressés de financer leur réélection potentielle ou de calmer la rue que d'équilibrer les comptes.

Or le problème est certainement sérieux, puisque comme la majorité des français, j'ai choisi de m'en foutre. Et cela malgré les tentatives de père fouettard façon rapport Pebereau qui calcule un peu n'importe le montant de la dette histoire d'effrayer le bon peuple. Je m'en fous royalement. C'est pas bien, je sais.

Au fond, je préfère m'en foutre parce que je sais bien que l'Etat serait incapable d'organiser une décrue juste des dépenses, sans parler de son manque de courage quand il s'agira de lever l'impôt. Lutter contre le déficit pour de l'autre côté filer du blé aux restaurateurs parce que Chirac veut tenir au moins une promesse, ça m'ennuie. Lutter contre le déficit tout en sponsorisant une industrie de défense qui fabrique des avions et des chars que personne ne veut acheter, ça m'ennuie également. Lutter contre le déficit en coupant dans les budgets de sécu ou du travail (et même s'il doit y avoir quelque part des économies à réaliser) tout en continuant à payer des allègements de charge à toutes les boites, y compris les plus riches, ça me pose également problème.

Sans aller jusqu'à retourner le problème, façon Husson, en expliquant que le choix de la dette et de la lutte contre l'inflation fait que l'Etat enrichit les rentiers après avoir sciemment organisé la décrue des recettes (le fameux starving the beast cher à Krugman), je ne crois plus à la capacité de notre gouvernement (et sûrement pas de la bande de guignols post-2002, qu'avons nous fait pour mériter ça ?) de trouver le bon équilibre entre justice sociale et efficacité économique.

Tartes à la crème

Double enjeu de tarte à la crème en ce moment ; d'un côté, à la gauche de la gauche, les inconséquences de Daniel Bensaïd, qui écrit "le CPE n'est pas aménageable, ce que le mouvement actuel (...) attend, c'est son retrait pur et simple et, au-delà, des garanties durables quant à l'emploi des jeunes, au rejet de l'ensemble des dispositifs de précarisation et d'éviction des jeunes hors de la vie active", excusez du peu mais ne soyons pas trop concrets, c'est vulgaire.

De l'autre côté, en face des envolées nostalgiques bensaïdiennes, on trouve le réalisme noir d'un Duhamel, qui nous explique qu'on ne peut pas réformer, avec un titre qu'on à l'impression d'avoir déjà lu 300 fois, "le psychodrame français" et brode sur la fameuse exception, ahlala les français qui refusent encore le libéralisme (l'avenir, quoi) que tout le monde embrasse avec joie (même à Pékin, c'est dire, disaient certains dans les commentaires), joliment résumé dans la formule "aucun autre peuple européen ne se bat contre le monde nouveau avec pareille opiniâtreté".

Il est proprement hallucinant de voir combien les termes du débat ne changent pas. Chez la gauche radicale, on verse dans une critique cinglante qui rejète toute alternative au titre de la "régression sociale" et refuse de regarder en face les limites de l'état providence, si ce n'est pour demander "plus de moyens" avec pour solution de plus taxer les profits (et de ressortir la courbe du partage de la valeur ajoutée).

En face, on recrache la même vulgate libérale inaugurée lors du plan Juppé, et reprise à chaque crise depuis ; ce qui ne va pas, c'est que les français manquent d'enthousiasme, qu'ils se braquent, qu'ils sont un tas de veaux dépressifs incapable de suivre leurs élites pourtant éclairées, ou alors de prendre un peu le risque de "tester" le gadget de Villepin. Bien sûr, le package CPE n'est pas négociable, et puis dès qu'on regarde de plus près, on s'aperçoit que les CPE / CNE vont plus loin que partout ailleurs en terme de précarité (merci Emmanuel) mais ce n'est pas le problème ; c'est psychologique, un état de régression, un complexe archaïque.

Pas étonnant qu'avec ces deux approches complètement idéologiques, complétées de part et d'autres par des illustrations caricaturales (cf. l'histoire de la cigale d'hier) le débat ne progresse pas des masses.

Le rebond le plus con

Et de loin. Je ne connais pas Daniel Sibony, "psychanalyste, écrivain", mais on peut être sur que la publication de son papier sur le CPE, qui bouffe une page entière du libé de mardi, ne peut s'expliquer que par du copinage ou un quelconque renvoi d'ascenseur (est-ce le psy de Serge July ?), car il est absolument indéfendable, sur le fond comme sur la forme.

Sur le fond, c'est une pseudo analyse comme on en entend tous les jours autour de la fontaine à eau, qui se résume à 1. les djeuns gueulent contre le CPE, mais on comprend leur colère, car "c'est un coup dur, très difficile à supporter, que de voir une réalité injuste, révoltante, (la précarité, alors que les jeunes veulent bosser) officialisée par l'Etat", pourtant 2. le CPE ne change rien, hélas il ne va pas assez loin, car tout ça c'est la faute du modèle social français, du marché du travail "dont les contraintes et les verrous sont tels que l'on comprend ceux qui hésitent à embaucher", et in fine de cette oppositon marxisante dépassée qui perturbe les mentalités : "on a compris depuis longtemps qu'il n'y a pas qu'un face-à-face entre des bras nus et un capital vorace" et autres "quiconque entreprend, s'il réussit, c'est qu'il a volé, s'il gagne, c'est sur le dos des autres."

Bref, rien de nouveau sous le soleil, du classique libéralisme de buvette de fédération locale UMP, matiné de cette complainte habituelle de l'élite sur les français qui ne veulent pas voir en face la vraie réalité du vrai marché à l'extérieur de nos frontières, et qui préfèrent voter non ou défiler au lieu de bosser.

Mais sur la forme, par contre, il y a de quoi s'étonner ; car après une progression tortueuse du raisonnement, sans doute basée sur un modèle dévoyé de la cure où seul ce qui compte est d'y passer le plus de temps possible, Sibony, pour "finir sur une note gaie", nous dit qu'il copie-colle "un e-mail (qu'il a) reçu d'un cousin". Déja c'est extraordinaire de se permettre une telle liberté dans un article prétendument sérieux. Je ne savais pas comment conclure, alors j'ai mis un truc, là, qui trainait dans ma boite mail.

Mais quand on lit l'e-mail en question, qui donne le titre du papier, on s'étrangle. Allez, le début :

La fourmi travaille dur tout l'été dans la canicule : elle construit sa maison et prépare ses provisions pour l'hiver. La cigale pense que la fourmi est stupide ; elle rit et joue tout l'été. L'hiver venu, la fourmi est au chaud et bien nourrie. La cigale grelotte et finit par convoquer une conférence de presse, où elle demande pourquoi la fourmi a le droit d'être au chaud et bien nourrie alors que les autres, moins chanceux, comme elle, ont froid et faim.

Lisez la suite, mais en gros la cigale-intermittente finit par spolier la propriété de la fourmi-épargneuse avec la bénédiction de l'Etat et de l'opinion publique, alors que cette dernière, dégoutée, se casse en Angleterre.

A côté de ce plagiat aussi sale qu'imbécile, la chaîne e-mail qui dénonçait les privilèges des conducteurs de train avec force infos bidons apparait comme un modèle d'argumentation. Les ressorts sont tellement grossiers qu'il faut peut-être lire ce gerbis comme un condensé pratique de la vulgate poujado-libérale : les pauvres l'ont bien cherché, et ils se plaignent pourtant et c'est très français, tout ça. Mais que ce genre de vase d'égout collecteur remonte à la surface d'un quotidien soi-disant à gauche, et sans la moindre critique ("cette fable (!) reflète certaines bribes de réalité"), les bras m'en tombent.


PS : je sais que c'est tentant, mais épargnez-vous les accès de libé-bashing style "ah ah on sait bien que c'est de la merde" ou "d'où tu dis que c'est sérieux".

CRS SSeuh

Il faut quand même avoir un sacré sens du titre alpagueur pour ouvrir, comme Libé, sur "la bavure de la nation". J'espère que personne dans le mouvement n'aura la tentation de récupérer le tabassage de Cyril F. pour en faire un nouveau Malik Oussekine, et peser sur le conflit en instrumentalisant la victime, sous entendu "on vous l'avait bien dit qu'il fallait reculer avant". J'espère surtout que personne, parmi les bonnes gens qui ne manifestent pas, ne dira "il l'avait bien cherché".

Que s'est-il passé ? Selon la "source gouvernementale" de libé, c'est assez simple : "il s'agit d'un mec bourré avec deux grammes d'alcool dans le sang, qui, soit s'est frappé tout seul, soit s'est pris un coup dans les échauffourées". Légendé de la photo du tabassage, l'idée qu'il "s'est frappé tout seul" est plaisante.

Pour avoir moi-même été jeune, j'ai des souvenirs assez cuisants de coups de matraque pris lors des manifs anti-CIP, alors que j'étais assis par terre, donc super menaçant, et après d'une explication avec un CRS un peu plus loin qui me disait "hé y'a pas marqué casseur sur ta gueule, comment veux-tu qu'on fasse la différence" ? En gros, c'est la loi de la fin de manif que Cyril F. a voulu vérifier, inconsciement ; ceux qui sont encore là après l'évacuation ne le sont qu'à leurs risques et périls, car la police dispose d'un droit de tabassage avec suivi à terre, proportionnel au nombre de pavés reçus.

Il aurait dû reculer, puisque les CRS ne chargeaient pas à ce moment. L'alcool l'a peut-être ralenti, ou lui a fait oublier cette règle de base de la manif, cette espèce de tradition policière, un peu comme les tortures baffes à l'abri des murs des commissariats. Se frapper tout seul, c'est peut-être ça pour la police, rester planté devant les CRS, sans rien faire en plus, ce genre de provocation. C'est vouloir rester près de là où ça chauffe, et payer pour ceux qui lancent des pavés, avant de se retrouver en procès pour outrage.

L'intention de tuer n'y était sûrement pas, mais compte tenu de cette violence autorisée, je suis étonné que ce genre d'accident ne soit pas arrivé plus tôt.

L'intérêt de la loi Gayssot...

...démontré par l'absurde.

Le face-à-face était prévisible. Samedi, la préfecture du Rhône avait autorisé une manifestation franco-turque contre un projet de mémorial du génocide arménien. Le rassemblement démarrait à 14 heures place Bellecour, où le cortège anti-CPE s'achevait. Les premières pancartes turques ont soudé étudiants et salariés aux côtés d'Arméniens venus protester. "Il n'y a jamais eu de génocide arménien", lisait-on. "Négationnistes! Nous sommes tous des Arméniens!", ont répliqué les contre-manifestants.

Je me demande toujours quel besoin ont les turcs de reprendre ainsi la propagande d'état et de continuer à croire que la reconnaissance du génocide arménien affaiblirait en quelque sorte leur nation. On peut y voir la preuve d'un retard des mentalités qui milite pour ne pas les intégrer dans l'Europe, ou considérer que ces crispations nationalistes sont les derniers soubressauts avant la reconnaissance officielle. Il n'empêche qu'il est particulièrement blessant de venir d'une communauté ayant subi un tel massacre et de voir des connards aliénés défiler sur le pavé avec des pancartes négationnistes ; une bonne raison de faire le coup de poing, pour une fois.

Voila donc l'intérêt de la loi Gayssot. Elle ne règle pas le problème du négationnisme, ne cherche pas à comprendre quelles chimères sont poursuivies par ceux qui finassent autour d'Auschwitz - puisque en France il n'y a pas vraiment de négationnisme franc, juste une posture qui défend la "liberté de s'interroger" ou s'insurge contre une "histoire obligatoire", enfin ce genres de conneries. Mais elle évite que des néo-nazis ou autres judéophobes occupent le pavé pour défendre des saloperies et tenter des provocations. Car si la loi est liberticide, et s'appuie sur des considérations d'ordre public, comme toutes les mesures liberticides, il faut bien voir que les opposants à la mémoire ne cherchent pas la vérité ou la liberté, mais juste à semer le trouble.

Donc voila, étendons la loi Gayssot au génocide arménien, et même rwandais, avant que celui là ne finisse par être contesté, ou que l'on confonde les bourreaux et les victimes (comme cela semble déjà le cas). Ne nous laissons pas emmerder par ceux qui défendent n'importe quelle liberté d'expression. Tiens, une position tranchée, pour une fois.


PS : je sais déjà que certains vont parler des caricatures ; mais n'oubliez pas que la loi défend la vérité historique contre les falsificateurs. Dans le cas des dessins, il s'agit de l'affirmation d'une opinion, dont on peut discuter si elle est ou non raciste, mais qui ne fabrique pas une autre réalité.

Parfum d'illégalisme

Ces derniers temps il me semble que la notion d'état de droit est encore plus fragile que d'habitude. Jusqu'ici la police faisait à peu près ce qu'elle voulait, mais discrètement, et la justice pouvait cogner tranquillement sur les pauvres en comparution immédiate (ou condamner des innocents dénoncés par des enfants mythomanes) mais elle devait au moins respecter la forme, sinon l'esprit, des lois. Bien sûr, à chaque petite crise on rognait une petite couche au nom de la "sécurité quotidienne" (Jospin) ou de l'efficacité de la procédure pénale (Perben), et bien sur l'antiterrorisme (tout le monde), mais cela restait des lois.

Aujourd'hui le pouvoir affiche clairement son mépris du législateur ; ainsi le débat sur le CPE et autres mesures gadgets est torpillé à coup de 49-3 ; et le fait que des députés puissent voter autrement que ce qu'on leur a ordonné est perçu comme un échec honteux (cf ce que dit Debré de RDDV, dans le Canard via Versac). Mais puisque on peut tranquillement pisser sur l'Assemblée, pourquoi s'arrêter en si bon chemin ?

Ainsi le monde explique que des supporters peuvent être interdits de stade parce qu'ils sont repérés comme violents ou racistes. Mais pour éviter qu'on se fatigue à filtrer les entrées du Parc, ils doivent pointer au commissariat les soirs de match. Je ne vais pas défendre ces gros beaufs, mais je ne peux trouver aucune raison à ce que sous simple ordre de la police, on doive aller pointer chez les flics un samedi soir, sans la moindre procédure contradictoire. Et personne ne s'en offusque, sauf bien sûr les assoces de footeux dont on imagine la crédibilité dans le débat public.

Deuxième chose, au passage d'un libé, on apprend que des leaders de la fronde lycéenne de l'an passé (mai 2005, je sais plus contre quoi déja) se sont fait reconvoquer et placer six heures en garde à vue pour des "vérifications dans l'enquête sur l'occupation de l'annexe du ministère de l'Education, le 20 avril 2005". Bien sûr. Cela dit c'est sûrement légal de recoincer quelqu'un lors d'une enquête préliminaire (un an après...), mais cela devrait amener quelques questions.

Troisième truc, encore libé, le SM qui conteste une circulaire dans laquelle "Nicolas Sarkozy et Pascal Clément expliquent comment, en toute légalité, arrêter un sans-papiers chez lui ou dans tout lieu où il est obligé de se présenter pour des raisons administratives ou judiciaires."

Je sens bien que ce qui motive ces décisions est l'exaspération du pouvoir face à la lenteur des procédures, ou aux procédures elles-mêmes. D'autant plus que la gesticulation répressive permet d'occuper l'espace et de donner l'impression qu'il se passe quelque chose, et que la bande du gugusses qui squate depuis 2002, et dont on se demande bien à quelle fin, pour quelle politique, voudrait bien faire oublier son inefficacité patente devant les vrais problèmes, chômage ou cohésion sociale. Etrangement, à chaque fois le pragmatisme s'affiche au mépris de la règle de droit.

NI CPE, NI CDI

Aujourd’hui, les diverses organisations syndicales étudiantes, alliées aux partis politiques et citoyennistes en tout genre dénoncent le CPE comme une atteinte aux droits sacrés des travailleurs. Mais quels sont les droits qu’ ils défendent ?

* le droit d’obtenir un salaire de misère et de remercier docilement les esclavagistes,
* le droit de se faire fliquer à l’ANPE et de dénoncer ses collègues
* le droit de produire des objets frelatés pour les riches, d’être "acteur de l’entreprise" et de concourir à la bonne marche de l’Etat en faisant preuve de "patriotisme économique",
* le droit de montrer patte blanche aux propriétaires pour qu’ils daignent nous louer leurs studios miteux à des prix exorbitants,
* le droit d’être instrumentalisé tous les cinq ans pour faire barrage au fascisme déclaré et laisser prospérer le fascisme larvaire,
* le droit d’exploiter "équitablement" les pays du tiers monde,
* le droit de se lever à six heures du matin pour faire un voyage gratuit dans le monde merveilleux du périphérique et de s’agglutiner sur les plages dans des décors en carton-pâte à dépenser son maigre temps libre,
* le droit de ressasser sa colère contre le système et de laisser entendre dire par les tenants de l’exploitation que sa colère est une maladie qu’il faut soigner en dépensant son dernier sou chez un psy assermenté,

En un mot le droit de mourir d’ennui dans un monde falsifié, de perdre sa vie à la gagner.

Les animateurs syndicalistes exhortent les étudiants à lutter pour des revendications fictives alors qu’en novembre ils se gardaient bien d’agir au moment où les flics bouclaient les quartiers à moins de trente mètres de leur fac. Nos futurs DRH font le jeu du pouvoir avec des revendications étriquées sans remettre jamais en question la valeur travail.

Désormais, l’unité la plus large doit se faire en dehors des syndicats et contre le travail. NI CPE NI CDI !

Il n’y a rien à défendre mais tout à détruire !

Nous ne quémandons rien, nous prendrons tout

REVOLUTION SOCIALE !

Communiqué du Comité de Lutte CPE (Chômeurs, précaires, étudiants).
Il vous invite à une réunion le samedi 4 mars à 15 heures : "Quelles perspectives d’action" au 7, rue Saint Rémésy (proche du parking des Carmes), Toulouse.


Merci au Dr Demembrator qui a déniché ce texte grâce à ses réseaux anarcho-syndicalistes.
Pragmatisme, anybody ?

Diviser pour...

A la critique usuelle sur le thème "la rue n'est pas légitime, ce sont les élus du peuple qui doivent définir la politique", à la découverte ébahie des élus de droite qui comprennent que certains manifestants sont politisés (et de gauche, même), il s'ajoute une attaque plus sournoise, qui fait des étudiants-manifestants une bande de privilégiés, refusant les deux petites années de précarité alors que dans les banlieues des jeunes bien plus méritants s'en contenteraient avec joie, eux qui veulent vraiment s'en sortir.

C'était un des thème du discours de Villepin, s'adressant, d'après Koz, "à ceux qui sont en marge du marché, à ceux auxquels on ne propose rien". Et surtout, c'est grossièrement illustré par Plantu à la une du Monde daté d'aujourd'hui (je le scanne si j'ai la force) ; des petits-bourgeois qui défilent contre la "précarité deux ans", tandis que derrière une forteresse faite de leurs barres d'immeubles croulantes, des jeunes de banlieue sont condamnés à la "précarité totale".

La reprise de la comm gouvernementale, et de ce vieux classique du diviser pour mieux régner, nous rappelle que le Monde reste assez villepiniste au fond de son âme. Et derrière on voit aussi réapparaître d'autres thèmes, façon Guy Sorman, où les privilèges des travailleurs protégés par la forteresse du Smic empêchent définitivement les chômeurs de rentrer sur le marché du travail. Ici, c'est le CPE, mesure généreuse pour ceux qui en ont vraiment besoin, et qui ne sont pas mobilisés, qui est contesté par des fistons égoïstes surtout préoccupés de rejouer Mai 68.

Entre temps, libé est allé voir en banlieue ; si personne n'est mobilisé, c'est sûr, il ne semble pas que les super-exclus espèrent la salvation par le CPE. Mais libé est partial, j'oubliais, et manque de pragmatisme.

Sous les pavés, la merde

La démonstration fallacieuse de la semaine nous est servie par un certain Bertrand Alliot, qui sent bien que, comme lui dans sa jeunesse récente (l'auteur est encore thésard), les jeunes manifestent aussi pour refaire Mai 68. Que c'est finement observé !

Oui, l'occupation (brève) de la Sorbonne rappelle des souvenirs. Oui, les étudiants engagés aujourd'hui contre le CPE, et qui ont réussi à injecter un peu de vie dans une contestation jusqu'ici assez pavlovienne, sont autant, ou peut-être plus, motivés par le plaisir de la revendication collective que par l'abrogation du CPE - et plus par l'abrogation elle-même, succès qui symboliserait leur existence sur la scène sociale, que par les conséquences pratique de la fin de ce projet ; ils savent bien que la précarité sera toujours là.

Reste qu'il ne faut pas en conclure directement que le choix se situe entre des jeunes qui vivent dans le passé, "prisonniers, comme je l'ai été, d'une sorte de présent historique," nous dit l'auteur, des jeunes qui veulent leur petit mois de mai rien qu'à eux, et l'espèce de pragmatisme qui, sous couvert de "s'immerger à nouveau dans le temps présent, à revêtir l'habit de couleur (sic) de la réalité", consiste à accepter le CPE comme la juste réponse contre le chômage des jeunes.

Depuis deux siècles, l'envie d'accumuler, de se gaver, l'égoïsme et toutes les passions individuelles auparavant condamnées comme grossières sont encouragées au nom de leur effet bénéfique sur l'économie, mais les égoïsmes tout aussi utiles qui mobilisent une foule sont par contre mal vus. Les militants devraient êtres des moines, austères et uniquement préoccupés des grandes causes, tandis que les patrons et les cadres peuvent, eux, avoir le don de jouissance utile.


Une lecture attentive du papier du thésard incite à la prudence ; il nous est dit qu'il faut expérimenter, puisqu'on pourra "à tout moment revenir" sur cette mesure. Bien sûr.

Il est toujours étrange d'entendre ces voix pragmatiques qui pensent que tout essai en la matière est bon. Que très peu d'emplois seront vraisemblablement créés, que les toutes les boites, y compris les plus riches, feront des économies de charges pour peu qu'elles embauchent un "jeune", diplômé ou pas, compétent ou non, et que ce projet se révèle surtout être un instrument disciplinaire (deux ans à fermer sa gueule, sympa), voila une "expérimentation" qui justifie d'être votée en dix minutes par une Assemblée pourtant aux ordres.


Rien à voir, mais parfois je regrette de ne pas regarder la télé.

Lu dans les pages cultures du Monde

En mélangeant habilement le local et l'exogène, comme Nathalie Obadia, de Paris, qui flatte l'appétit du New-Yorkais pour (...) le sens du confort européen avec les douces et cruelles pantoufles en vrai lapin du Belge Wim Delvoye, un des grands du moment, présent un peu partout sur la foire.

Lire  ; l'article a le mérite de garder une certaine distance critique face au phénomène de foire (justement), et peut-être faut-il voir de l'ironie dans la mention des cruelles pantoufles en peau de lapin (de vrai lapin, rendez vous compte, ces artistes sont tellement provocs).

"Oui, l'homme a besoin de conquérir des territoires, la femme trouve son territoire et elle y reste ; alors que les femmes cherchent un homme, un homme veut toutes les femmes. La femme, dès qu'elle a trouvé son territoire, elle y reste, d'Agnes Martin à Tracey Emin. Les hommes sont toujours dans la recherche de territoires vierges." Ou encore : "Les hommes prennent des risques beaucoup plus grands, comme d'être détesté, d'être dans la polémique, d'être longtemps dans des champs difficiles."
(Interview de Jean-Marc Bustamente, cité )

"Depuis quelques jours, le milieu de l'art contemporain parisien fait de cette polémique son premier sujet de conversation", nous prévient le Monde. Voila, vous savez de quoi parler au prochain vernissage, sans oublier de mentionner la réplique brillante de Christine Macel, celle qui a organisé cette magnfique expo dionysiac, qui, constatant "que peu de femmes arrivent à dépasser les dix ans", répond à Bustamante : "Je dois être un homme, alors."

Je crois qu'à part la section "rien à dire", je devrais créer une catégorie "pas le temps".

De saines lectures

Qui incarne la relève ? Qui sont les meilleurs "jeunes" (de moins de 40 ans) écrivains de langue française ? Pour 11 des 20 critiques littéraires selectionnés il s'agit d'Olivier Adam et d'Anna Gavalda. Certes, comme le dit le fig mag, il s'agit d'un "sondage effectué à un instant T", qui n'engage pas grand monde, et qui récompense le consensus, c'est à dire ceux qui sont le plus souvent cités, quel que soit leur classement. Mais bon, ce sont eux les "meilleurs", devant d'autres stars comme Nothomb (hum) ou Darrieussecq (rehum).

Quelqu'un a lu Olivier Adam ? Je ne connaissais même pas son existence, alors qu'il aurait pourtant "les faveurs des critiques". Mais Gavalda, qui a "les faveurs du public", je l'ai un peu lue. Et c'est bien le problème. Ah lala je vais encore tomber dans la critique facile, comme le dénonce notre ami Michael Youn (on ne s'en lasse pas), mais je ne peux pas m'en empêcher, surtout après ces deux années passées à voir des filles porter en sautoir le dernier Gavalda, celui avec des pastels rangés dans une jolie petite boite en couverture. Parce que Gavalda c'est bien écrit et sensible, mais cela n'a pas vraiment de portée au delà du petit drame intime, et rien qui donne envie de finir le livre.

Pourtant, ce serait la plus douée de la "relève". Cela confirme donc mon impression initiale : la litérature française actuelle, du moins celle qui est visible dans le collimateur des critiques, c'est pas franchement terrible.

La preuve. La dernière fois que j'ai lu un roman français récent, c'était Une vie française, de Jean-Paul Dubois, qu'on m'avait d'ailleurs conseillé ici. Effectivement, il y avait clairement l'ambition de construire autre chose qu'une vague histoire de famille, et d'ancrer les personnages dans leur contexte historique, cette cinquième république un peu honnie par l'espèce d'anarchiste qu'est Dubois (ou son personnage). Et cela fonctionne pas mal.

Seul problème, après avoir fini Dubois, et malheureusement pour lui, j'ai découvert Amoz Oz, (une histoire d'amour et de ténèbres). Un roman extraordinaire, magnifiquement écrit, qui tient les deux bouts (l'histoire d'Israà«l / l'histoire du narrateur) de façon impressionnante, le tout dans un style d'une richesse rarement égalée (et bravo aux traducteurs).

La comparaison était fatale.

Restructuration

Bon, le blogging se faire dur ces temps-ci, mais comme je préfère toujours parler plutôt que de me taire, même quand je n'ai rien à dire, il me semble honnête de marquer les billets vides comme tels (par exemple, le dernier en date, maigre résumé / plagiat de l'article du monde). Ce sera aussi un lieu pour faire de l'open thread, puisque certains adorent débattre de n'importe quoi (et surtout pas du sujet du billet).

De toute façon, tout cela ne doit pas devenir trop sérieux. Ainsi, je suis solidaire de Hugues et souscris à sa définition a minima du blog : "Le blogueur publie ce qui lui passe par la tête avec plus ou moins de talent, les seules sanctions en cas d’indigence étant l’absence de visiteurs sur son site et la réception de quelques commentaires acerbes."

Au passage, je fusionne les catégories "grouik", "pub" et "gadgets", dans "grouik". Elles étaient les catégories dominées du blog, comportant de moins en moins de billets, sur des thèmes dont j'ai un peu fait le tour en ce qui me concerne. Ensemble, elle seront plus fortes, et "grouik" devient le receptacle unique de mes critiques récurrentes contre la misère consumériste ou la fascination pour la technologie.

Patriotards contre néopacifistes

Encore une fois, il faut choisir son camp ! Alors, les poilus, combattants courageux et vrais patriotes, pas comme nous autres taffioles victimisées d'aujourd'hui ? Ou chair à canon bien consciente d'être manipulée, cherchant à tout prix à échapper au bourbier mais trop dominée pour rejoindre les mutins ? Pas facile.

Il faut absolument lire l'article de Jean Birnbaum dans le Monde d'aujourd'hui, qui porte sur cette querelle de clocher ; j'ai résumé outrageusement, mais il y a de ça. En dehors des histoires d'écoles, et des modes historiographiques (grandes perspectives diplomatiques ou micro-histoire des mentalités), il semble bien que l'interpretation du vécu du conflit par les soldats soit complètement politique, comme le résume Birnbaum : "partisans du "consentement" contre militants de la "contrainte", "patriotards" contre "néopacifistes", mandarins parisiens contre marginaux de province". Ainsi, une version "contrainte néopacifiste provinciale" :

En ce sens, la tâche de l'historien consisterait d'abord à s'interroger sur les multiples formes de contrainte qui se cachent derrière le "consentement" patriotique. "La culture de guerre telle qu'elle est présentée par Péronne est une culture des élites et de l'arrière, explique Frédéric Rousseau, président du CRID 14-18 et auteur de La Guerre censurée (Seuil). C'est celle des politiciens et des faiseurs d'opinion, qu'on ne peut pas comparer avec la culture de ceux qui avaient les pieds dans la merde, et qui crevaient sous les obus."

Par contre, cette version dominée dans l'institution universitaire se retrouve dominante dans les mentalités, évidement quelques peu vulgaire puisque on risque de plaquer nos conceptions actuelles sur des évènements anciens, comme l'illustre la réception du film de Carion :

"Ceux qui nous critiquent ne sont pas nombreux et leurs travaux m'intéressent peu, prévient Annette Becker (notez la morgue assez parisienne et patriotarde). Mais, du point de vue de l'espace public, il est clair que nous avons perdu depuis longtemps. Ils ont le film de Christian Carion pour eux : un peu d'antimilitarisme franchouillard, quelques anachronismes, plein de petites lumières, et on fait pleurer dans les chaumières. Quand je suis allée le voir au cinéma, je n'ai pas cessé de rire, et j'ai eu droit à des regards noirs ! Pour le public, il est plus facile de croire que nos chers grands-parents ont été forcés de faire la guerre par une armée d'officiers assassins."

Du coup j'hésite à choisir mon camp, je me méfie comme la peste des gens qui aiment les films "qui font pleurer dans les chaumières".

DPDM (ter)

L'expression "deux poids deux mesures" est tellement usitée qu'on peut directement l'abréger. Mais je ne parlerai pas de meurtre d'Ilan Halimi, et de la sur-couverture médiatique (surtout chez Libé, voir chez Adam Kesher), sur-couverture qui tient à une sorte de miracle journalistique, un fait divers monstrueux, au croisement effectif de tous les fantasmes, avec les méchants habituels qui se surpassent dans leur rôle de barbares, le soupçon d'antisémitisme ne faisant que rajouter la touche finale.

Non, un véritable exemple de DPDM est à trouver entre l'affaire du gendarme Clin et celle de l'assassinat d'Oullins.

D'un coté, un accident mortel, mais au cours duquel des propos racistes auraient été entendus. Quoi qu'il en soit, avant même que ces propos soient confirmés, ils étaient dénoncés par le gouvernement

De l'autre, un flingage sans raison apparente, sauf le racisme, mais dont on ne peut définir avec certitude qu'il ait été justifié par des propos racistes. Il faut dire que le principal témoin est aussi arabe, d'ou son traitement de faveur au commissariat, menotté avant qu'on ne s'aperçoive qu'il avait une balle dans le bras ; ceci explique peut-être ses problèmes de mémoire, mais bon. Un autre témoin, toujours arabe, dit avoir entendu des choses similaires, mais "ces éléments n'apparaissent pas sur les procès verbaux de leurs auditions", comme dit Libé.

Soit d'un côté, un accident (heureusement) involontaire, mais quelques connards pour crier des horreurs : une petite affaire d'état. De l'autre, un crime qui pue le racisme beauf à 99%, mais comme le tireur torché, qui se baladait avec un flingue à la ceinture façon Belmondo (je ne savais pas qu'on pouvait aller boire des coups armé, en France, je suis naïf) n'a peut-être pas explicitement traité les victimes de sales bougnoules, ou que ceux-ci, du fait de leur statut de citoyens de troisième zone, n'ont peut-être pas été entendus avec attention par les policiers, hop, le procureur déclare au bout d'une journée que le crime n'est pas raciste. Bien sûr.

De la même manière que dans l'affaire des barbares de Bagneux on a pu discuter à l'infini de savoir si juif = thune était bien antisémite, ou ne reflétait que l'esprit très saint thomas d'un gang décidé à vérifier par lui-même ce vieux truisme, on entendra à tous les coups, bientot, et j'en fais le pari, que les insultes racistes, si elles ont eu lieu, ne faisaient que pimenter naturellement un conflit d'une autre nature, verre de biere renversé ou ticket de PMU volé, et que l'assassin n'en voulait pas particulièrement aux Arabes. Un drame du chômage et de l'alcoolisme, un peu comme cet agriculteur qui avait tiré sur des inspecteurs du travail : le pauvre était à bout.

Au bonheur des beaufs

J'en suis un, moi aussi ; après avoir critiqué brutalement la beauferie tendance photo de portables commentées, après avoir regardé avec mépris des gens se montrer leur téléphone comme on sort sa bite - à la différence que c'est toujours le plus petit qui est le mieux, après avoir supporté des dizaines de pubs plus vaines les unes que les autres, bref après ce qui pourrait semblant une campagne de vaccination suffisante, il m'est venu le désir d'un téléphone-gadget.

Une fois la décision prise, le besoin aidant à faire passer la pilule, le calvaire à commencé. J'avais jusqu'ici le souvenir de transactions agréables et rapides, et ce plaisir de repartir d'un magasin un quart d'heure après y être rentré, et déjà joignable, une sorte d'image microscopique du miracle de la technologie, alors qu'Antoine Doisnel devait faire intervenir (bien malgré lui) les relations de sa femme pour obtenir une ligne.

Aujourd'hui les boutiques sont prises d'assaut, et rien n'est plus pénible que de patienter derrière deux (femmes) zombies technophiles qui connaissent mieux les marques de portables que le vendeur lui-même, rien n'est plus chiant que de les voir hésiter pendant des plombes entre quatre modèles, à coup de références croisées (le ZDFE 410 a-t-il plus d'autonomie en mode radio FM ?) alors qu'à la fin elles prendront forcément le plus mignon et le plus cher, sous les regards envieux de ceux qui rôdent pendant des heures devant des téléphones pour le seul plaisir de les tripoter. Et comme cela ne suffisait pas, et puisque le principe même de l'enfer consiste en la répétition ad nauseam, il a fallu que je tombe sur une puce défectueuse, ce qui m'a valu le plaisir de deux passages supplémentaires, aux heures de sortie de bureaux, dans la boutique la plus blindée du quartier le plus commerçant de Paris, afin de subir l'éternel retour des amoureux du portable.

Sortant de là, il est vraiment difficile de ne pas tomber dans le proto-marxisme à deux balles et de sortir le coup de l'aliénation, en se dédouanant à peu de frais en constant qu'on n'y échappe pas non plus.

Le nouvel obscurantisme

J'avoue que cela m'a fait mal de voir dans Charlie une pétition signée par BHL. Forcément, l'article de Mona Chollet dont le titre, l'obscurantisme beauf, claque au vent, et qui commence par le rappel des saillies anti-BHL de Charlie, touche juste. Il y a du retournement dans l'air, et peut-être la preuve que Val cherche à se glisser dans la clique moribonde des intellectuels médiatiques.

A force de m'énerver du procès systématique fait à Val (joliment appelé le "Kim-Il-Sung de la rue de Turbigo" par les néostals de PLPL, bien inspirés pour une fois), j'ai souvent tendance à le défendre, malgré ses éditos pontifiants qu'on a du mal à lire jusqu'au bout. Et c'est vrai que ce micro-manifeste "semble avoir été torché en cinq minutes sur un coin de table en mettant bout à bout tous les mots creux et pompeux dont se gargarisent en boucle,sur les ondes et dans la presse, les "perroquets du pouvoir"."

Sauf que. Sauf qu'en critiquant la dérive de Val et de ses collègues Fourest et Venner, dont elle dit en gros qu'elles sont de droite, Mona Chollet tombe exactement dans le travers qu'elle prend soin de dénoncer. Le procès en sorcellerie est facile. Val & Co sont partiaux, de droite, coincés dans "une pensée d’acquiescement passionné à l’ordre du monde". D'ailleurs Fourest fait l'éloge de Ayaan Hirsi Ali, qui est une copine de Bolkestein (hurlements dans le public), CQFD, fin du débat ; peu importe que parmi les signataires il puisse y avoir de vrais intellectuels, et surtout Salman Rushdie qui est un grand écrivain, et qui sait de quoi il parle. Hop, premier mouvement, on catégorise à mort, à la façon de Boniface qui dans Oumma explique que Val est un busharoniste. Plus c'est gros, plus ça passe.

Pourtant, ce que feraient Charlie, Val et ses potes :

Balayer d’un revers de main, ou ne même pas voir, depuis son pavillon cossu de la banlieue parisienne, les conditions de vie et les spoliations subies par les perdants du nouvel ordre mondial; s’incommoder de ce que les opprimés, décidément, aient une manière tout à fait malséante d’exprimer leur désespoir, et ne plus s’incommoder QUE de cela (...)

...est exactement le calque grotesque d'une pensée gauchiste qui elle ne voit QUE l'injustice et excuse d'avance les manifestations de "mécontentement" des opprimés, quand elle ne les justifient pas dans les mêmes termes au nom de la lutte contre l'impérialisme.

Déjà, pour connaître un peu Charlie, je sais que cette accusation est complètement excessive. Ensuite je trouve déplorable que Mona Chollet, qu'on a connu plus inspirée, tombe dans l'excès de la thèse relativiste ; le Danemark est un pays raciste et islamophobe, ces caricatures sont racistes (ben voyons), et les publier est un acte de beauferie, qui cache un manque de sensibilité à la culture d'autrui. Pas un mot sur la grossièreté même de l'affaire, montée de toute pièce par un imam en mal de reconnaissance, des régimes pourris en manque de muslim credibility, et née d'un climat de censure latente assez inquiétante ; pas non plus de mot quant à la barbarie d'en face, juste le regret que notre façon d'imposer la liberté est décidément inefficace. Certes, mais encore fallait-il avoir le choix face à l'ultimatum barbu.

Le plus grave dans cette histoire, c'est qu'à force d'expliquer que cette affaire est le signe d'un occident ethnocentré, raciste et apeuré, on oublie au passage de regarder en face l'islamisme. Il est évident que l'opinion occidentale joue à se faire peur avec l'islamisme, comme il est évident qu'une certaine dénonciation de l'islam masque un bête racisme anti-arabe. Ce n'est pas une raison pour ne pas faire le tri et refuser de voir ce à quoi on a affaire, c'est à dire une machine de régression sociale monstrueuse qui ne laisse pas trop le choix aux populations qu'elle détient sous son joug.

C'est toujours la même dérive ; à force de contester les conditions de représentation et de récupération d'une phénomène, islamisme ou insécurité, on refoule au passage l'existence de l'insécurité, ou de types qui disent "Nous devons prendre Rome comme nous avons pris autrefois Constantinople aux chrétiens. Mais le chemin de Rome passe d'abord par la conquête de Paris." (un lieutenant de Zarkaoui, cité dans libé, désolé pour le sensationalisme).

Science infuse

Ce genre de considérations a le don de ravir l'Elysée. Revenus deux fois du tréfonds des sondages, les chiraquiens ont la conviction de détenir une sorte de science infuse en matière de présidentielle. Avec comme règle absolue que les scénarios écrits ne se réalisent jamais. Pour eux, les actuelles déconvenues sondagières de Villepin ne sont donc que «l'écume du moment».
(In libé, ma source d'information unique), à propos de la chute de Villepin dans les sondages.)

Tout cela me rappelle quelque chose ; c'est mon expérience du sport à la française, le plus fantasque qui soit, qui m'amène à relativiser l'horreur annoncée du sarkozisme. Chez les chiraquiens, c'est donc une superstition profonde, aussi incroyablement naïve que puissante. C'est presque la même chose finalement, un sens du mystère, comme si la politique était le dernier refuge du sacré.

En même temps, il y a quelque chose de délirant à les voir se réjouir de la disgrace de l'homme à la mèche. Non seulement les élections sont imprévisibles, mais il faudrait presque, pour les survivants du gaullisme, passer par le martyr pour ensuite renaître et être enfin populaire. C'est le modèle éternel de la traversée du désert, y compris dans ses variantes québecoises récentes, qui s'impose ; c'est aussi ce qui conduit à maintenir au delà du raisonnable un premier ministre en coma dépassé, en espérant le miracle de sa renaissance, comme si les Français avaient besoin du temps pour enfin aimer leurs gouvernants.

Hélas, je ne serais pas étonné de voir ce pronostic optimiste (pour Villepin) se planter lamentablement. A froce de trop tirer sur la corde de la traversée du désert, de maintenir des hommes-fusibles carbonisés, ou simplement de ne plus croire en ce qui est annoncé, les chiraquiens martyrs finissent par ériger une nouvelle loi fragile, dans laquelle l'inverse du pronostic se réaliserait aussi certainement que le pronostic échouerait. Ca serait trop facile.

Supporters sarkozistes

(Question) Les rivalités entre supporteurs parisiens prennent le pas sur le vieil antagonisme PSG-OM. Un comble...
Patrick Mignon. C'est l'aboutissement logique du «supporteurisme» qui, en se développant, se diversifie et différencie les supporteurs du même club. Globalement, l'opposition à l'adversaire surmontait les rivalités internes. Là, l'engagement contre le supporteur rival se substitue à l'engagement contre le supporteur adverse.
Christian Bromberger. Il s'agit de groupes jusqu'au-boutistes. Comme dans les partis extrémistes ou les sectes, la rivalité fait dire aux membres que l'autre est impur, et qu'il n'est plus le vrai garant de la cause.
(in libé de samedi : interview de deux sociologues a propos des boeufs du PSG.)

La comparaison est simpliste, mais elle le charme de l'évidence ; cela me rappelle que j'ai passé dix fois plus de temps sur ce blog à batailler avec (ou contre) les gauchistes, plutôt que de débattre avec des gens de droite. Cette disparition de l'adversaire réel m'étonne assez. Certes, nombre de mes contradicteurs font du PS et de l'UMP les deux face d'une oligarchie qui se partage la république bourgeoise, et de leur opposition une sorte de théatre d'ombre qui masque les vrais enjeux, à moins de consultations plus fondamentales (comme un certain référendum). Mais quand certains s'abîment dans leur refus du compromis, les gens de droite, plus pragmatiques, sont surtout préoccupés de ne pas perdre le prochain tour...

Et à force de se bouffer le nez à gauche sur des positions de toute façon irréconciliables, on risque de rater un tournant assez sévère. En effet, la base UMP est remontée à mort et prête à tout pour le triomphe d'Iznogoud ; j'ai croisé hier quelqu'un qui recevait des SMS de Sarkozy et qui trouvait ça très bien. Tolérer à ce point de telles intrusions (consenties, certes) dans sa vie privée et s'en vanter en soirée, c'est le signe que les choses changent.

Ainsi la comparaison du foot n'est pas à sens unique ; les militants traditionnels de la droite se transforment en club de supporters, prêts à tout pour triompher. Bientôt nous verrons débarquer en France cette culture politique à l'américaine où tous les coups sont permis tant qu'on gagne, façon Karl Rove, et où la mauvaise foi n'est plus le signe d'un mensonge honteux mais au contraire d'une fidélité sans faille à son camp, qu'on défend quoi qu'il arrive contre les "mainstream media" et autres démocrates.

Bénabareries

Il y a un sens de l'observation qui ne me déplait pas chez Bénabar. Les paroles sont plutôt justes (la musique, par contre...) : intelligentes, bien vues, un portrait fidèle-et-distancié-à-la-fois de la vie moyenne ou médiocre des petits couples trentenaires. Bien sûr, comme c'est gentil au fond, les petits couples aiment qu'on leur tende ce miroir pas vraiment flatteur, et ils font le succès du portraitiste. Forcément, ça créé des jaloux, et il se fait (un peu) aligner par libé, ce qui le rend presque sympathique à mes yeux.

La où Beigbeder parle complaisamment des turpitudes de la jeunesse dorée pour mieux les "dénoncer" et surtout nous faire baver, Bénabar, lui, travaille la matière familière de la classe moyenne, en souligne toujours la médiocrité, les petits renoncements façon ma copine en chef de famille dans un monospace ou les contradiction de notre petit confort (le "savon sans savon") - mais à chaque fois, c'est pour qu'on s'y sente à l'aise plutôt que de nous donner envie d'y échapper.

Il y a du stoïcisme dans cette acceptation de nos limites, mais un stoïcisme dégénéré, coupé du sens, rongé par le narcissisme et la complaisance. Je me décris dans toute ma médiocrité, mais finalement ce n'est pas si mal, ni une maladie honteuse, alors je n'ai pas à hésiter avant de me vautrer devant la télé avec une pizza.

Désenchantement des luttes

Le spécialiste de la cote du Premier Ministre sonne le tocsin : enfin la chute ! Et ce serait, Chikungunya et grippe aviaire mis à part, la conséquence directe du CPE. Voilà exactement à quoi a servi la "mobilisation" de ce dernier mois ; elle n'a pas fait reculer Villepin, elle a juste pourri son image, au point qu'il pourrait progressivement rejoindre le cercueil des éléphants chiraquiens (ou s'exiler au Québec ?). Mais ce succès tout relatif ne modifie en rien mon premier jugement : la campagne anti-CPE, ou ce qui en reste, ressemble à une machine mal huilée qui se met en branle sans que personne n'y croie.

Bien sûr, quand certains dénoncent ce manque d'enthousiasme, ils se voient reprocher leur défaitisme, ou se font traiter de briseurs de grève. C'est donc avec un certain plaisir que je trouve chez Mona Chollet un texte qui va dans le sens de la prise de conscience :

Pour incontestables qu’ils soient, les idéaux qu’elles portent – de justice sociale, par exemple – sont dévitalisés, dépourvus de pouvoir d’attraction, si datés et répétitifs dans leur formulation qu’ils semblent réduits à des automatismes, et s’apparentent plus à des marqueurs d’identité sociale, à des modes de socialisation groupusculaires, qu’à de réels moteurs de changement appropriables par tous. Partout, on le sent bien, l’énergie manque pour mener les combats qu’exigerait la situation actuelle. L’asphyxie, non seulement idéologique, mais existentielle, est totale.

Certes, ce texte appelle à une vision plus ambitieuse que mon petit social-démocratisme de comptoir ; mais il y a matière à s'accorder sur ce diagnostic du désenchantement de la lutte sociale.