A propos
radical chic

Oublier la banlieue

Il y a des dépêches AFP qui réjouissent le blogueur en manque de temps ou d'inspiration ; celle-ci en est une : La France assurera une forte présence pour le 400e anniversaire de Québec :

M. Raffarin a effectué une visite au Canada et au Québec, destinée notamment à préparer la participation française aux festivités du 400e anniversaire de la ville de Québec, fondée en 1608 par Samuel de Champlain. (...)

Soulignant que l'image de la France a souffert ces derniers temps, notamment en raison de la perception à l'étranger de la crise des banlieues, le sénateur de la Vienne, a fait valoir que "l'image de la France dans le monde, doit redevenir une priorité pour la France". "Tous les grands événements internationaux doivent être l'occasion d'exprimer les idées et les réussites françaises", a-t-il dit.

Aller célébrer l'anniversaire d'une ville que l'on a ensuite faiblement abandonné aux anglais (amis Québécois, corrigez-moi si je me trompe) et la ramener 4 siècles après pour tenter de faire oublier le mépris sourd que nous entretenons, ou au moins avons longtemps entretenu, envers nos cousins américains, passe encore. Idem quant au fait que le Québec devienne la nouvelle traversée du désert pour les premiers ministres carbonisés par le cumulard Chirac.

Mais que cet évènement serve de tribune pour "exprimer les idées et les réussites françaises", venant d'un expert en la matière, ça me fait bien rire. Je ne parviens pas à trouver d'évènement plus à même de faire oublier la crise des banlieues (d'ailleurs déjà parfaitement oubliée en France, puisque plus rien n'est fait pour le 93) que la célébration de l'anniversaire de Québec ; je vois déjà les journalistes anglo-saxons, perfides comme à leur habitude, retranscrire poliment les grands moulinets gaulliens d'un Raffarin, d'un Villepin ou d'un Chirac, assortis des habituelles leçons de morale politique, ou de l'exemple de la "colonisation positive" du St Laurent, tandis qu'ils rappelleront combien ils faisaient moins les fiers quand les bagnoles brûlaient.

Raffarin n'a jamais cessé d'être ridicule, et il le prouve encore. Mais on ne devrait pas le laisser récupérer les restes de sympathie que les Québécois éprouvent pour nous pour tenter de laver l'honneur blessé de la France ; l'anniversaire de Québec mérite vraiment mieux que ça.

Petite pause

Décidemment ce n'est pas le meilleur moment pour faire du blog : je reviens dans les jours qui viennent, ou dès que j'ai reglé mes problèmes d'internet domestique (rallonge pour ADSL : RJ11 ou RJ45 ?) En attendant, vous pouvez écrire des conneries dans les commentaires, je ne censurerai pas.

H5N1 (suite)

Oui, potentiellement, cela pourrait être un carnage, mais bon, ce n'est pas encore l'heure, et à moins de travailler dans une exploitation de poulets ou à l'OMS, je ne vois pas qui peut vraiment se sentir concerné. Ce ne sont pas les commentaires sur le dernier billet qui vont me faire changer d'avis : cette psychose est vraiment de trop, surtout aujourd'hui, alors que seules quelques bestioles sont mortes. Mais nous n'avons pas tellement moyen non plus d'échapper au tir de barrage médiatique anxiogène dont l'unique fonction semble de dénombrer les oiseaux morts comme l'automne dernier on comptait les caisses qui brûlaient, et de faire durer la panique aussi longtemps qu'elle sera rentable en terme d'audience.

Puisque tout le monde en parle : le plus comique, c'est d'entendre les gens qui passent leur temps à cloper et à conduire bourrés, en attendant que le portable vissé à l'oreille ne leur grille le cerveau (et je sais de quoi je parle), dire qu'ils ne mangent plus de poulet. C'est, toute proportion gardée, comme les voyageurs qui flippent en avion mais sont tout contents, une fois arrivés, de monter dans un taxi du tiers monde, une bagnole pourrie conduite dans une circulation d'enfer par quelqu'un de suffisamment croyant pour ne plus craindre la mort.

Hélas, les choses avancent toujours par deux, au rythme débile de la fausse contradiction, et le pendant énervant de cette irrationalité est le discours lénifiant des experts qui veulent, eux, nous rassurer. L'épidémie de la mauvaise communication est peut-être plus nocive encore que le virus, et je ne peux pas m'empêcher d'entendre dans les injonctions au calme le calque de ce discours pédagogique façon 29 mai 2005 qui, à force de se mettre à niveau du "peuple" pour lui faire entendre raison, donne toujours l'impression qu'on nous parle comme à des singes.


Sur l'autre sujet médiatique du jour, allez lire l'excellent billet de Hugues, qui hormis un titre peut-être mal trouvé, résume bien cette situation de paranoïa où tout le monde cherche à doser scientifiquement le degré d'antisémitisme du crime : est-ce que c'est juste de la bêtise de croire que juif = thune, est ce que c'est de l'antisémitisme, "par amalgame", "primaire", ou "secondaire" ? Voilà des vraies questions.

Marcelle en forme

Outre les subtilités tactiques de ce jeu-là (le curling), ses horaires de diffusion, dans le mitan siesteux d'un après-midi ou le gras de la matinée, découragent volontiers les patentés guignols préposés aux commentaires ; ainsi nous épargnent-ils leur concert de jappements au drapeau (national) et à la flamme (olympique), leurs vannes à deux balles et leurs graveleux dessous. Sur la piste glacée ainsi balayée des pollutions sonores et marchandes, les gestes du lanceur et les trajectoires du granit se décomposent avec profit dans un ralenti qui semble garant d'une intelligence. Sur le chemin de la «maison», les pierres vont comme des idées dont de vigoureuses personnes, fouettant-frottant la piste, accélèrent ou infléchissent le cours pour les faire entrer dans la fluidité d'une raison où l'actualité se repose dans une harmonie allégorique.

Franchement je n'aime pas toujours le style trop travaillé de Pierre Marcelle, ni ses opinions un rien archéo (il en faut bien un à libé), mais ce texte sur le curling est parfait.

Tiens

Pourquoi ne pas lire l'article du prophète de la fin de l'histoire sur les intellectuels bushistes, dans le New York Times Magazine ? Je l'ai pas vraiment lu jusqu'au bout, mais ça m'a l'air intéressant, notamment :

The way the cold war ended shaped the thinking of supporters of the Iraq war (...) in two ways. First, it seems to have created an expectation that all totalitarian regimes were hollow at the core and would crumble with a small push from outside. The model for this was Romania under the Ceausescus: once the wicked witch was dead, the munchkins would rise up and start singing joyously about their liberation. (...)

This overoptimism about postwar transitions to democracy helps explain the Bush administration's incomprehensible failure to plan adequately for the insurgency that subsequently emerged in Iraq. The war's supporters seemed to think that democracy was a kind of default condition to which societies reverted once the heavy lifting of coercive regime change occurred, rather than a long-term process of institution-building and reform.

Et bien sûr, pour nous autres socialistes, certaines évidences sont bonnes à rappeler :

A major theme running through James Q. Wilson's extensive writings on crime was the idea that you could not lower crime rates by trying to solve deep underlying problems like poverty and racism; effective policies needed to focus on shorter-term measures that went after symptoms of social distress (like subway graffiti or panhandling) rather than root causes.

Sans commentaire.

L'homme russe n'existe pas

Pas le temps de poster, mais en attendant certains liront avec profit ce magnifique papier de Loraine Millot, qu'on a connue mieux inspirée, sur la "fête de l'homme" en Russie. Ce thème pourtant intéressant (ex- "fête du Cadeau rouge", développement de l'image virile dans ce pays un peu autoritaire, etc.) est à peine développé, au profit d'une analyse sociologique de grande qualité :

Un des paradoxes de la Russie, relève Artemi Troitski, est que l'homme continue à y jouer un rôle très dominant, "dans la plus pure tradition asiatique", alors qu'il offre le plus souvent "un spectacle minable de lui-même": "L'homme russe typique, relève ce fin connaisseur, c'est encore et toujours l'ivrogne qui passe son temps avec ses copains, affalé devant la télé, ou occupé à sauter toutes les femmes qui se présentent. L'alternative moderne étant l'homme d'affaires obsédé par son travail et son club de fitness ; je ne sais pas ce qui est le pire."

Le trait marquant de l'homme russe ? "L'infantilisme !", répond du tac au tac Tatiana, elle-même fille et épouse de militaire, et mère d'un jeune conscrit. "Il rentre le soir à la maison, s'installe dans le canapé et attend qu'on s'occupe de lui. Aujourd'hui que ma mère est malade, il ne viendrait pas à l'idée de mon père de faire la cuisine pour elle". (...)

Pour être juste, il faut dire que le rôle de l'homme russe est aussi lourd de contraintes : quand il sort avec une femme, il doit systématiquement payer toutes les additions, aider la dame à enfiler son manteau, courir pour lui ouvrir la porte de la voiture et voler aussi de travail en travail pour assurer la subsistance du couple.

Voila, cela fera un fil de commentaires ouvert pour ceux qui détestent libé et qui ont besoin d'une preuve de la dérive marieclairienne du quotidien.


Et dans le même numéro : Exclusif : c'est reparti entre Ken et Barbie (via Embruns). Décidément.

H5N1

H5N1. Le chiffre de la bête, le code du virus. Rien que ces deux lettres et deux chiffres suffisent à faire peur. Certes, il faut creuser pour comprendre d'ou vient ce nom (merci Wikipedia), mais après tout cela n'a pas d'importance, puisque les sigles finissent toujours par ne plus signifier qu'eux-mêmes.

La vraie fonction de "H5N1" est de renouveler "grippe aviaire", ce truc qu'on nous promet depuis deux ans et qui, à force de ne pas se matérialiser, finissait par perdre son caractère d'épouvantail. "Grippe aviaire" n'a pas la précision clinique du code, ne sonne pas de façon aussi menaçante, le mot grippe lui-même banalise l'affaire, une simple épidémie, pas une pandémie ou, mieux, une épizootie, tout au plus un prétexte pour sécher l'école, rien de sérieux en sorte.

Mais quand le code du virus barre la une du Monde daté d'aujourd'hui, il permet en 4 signes de résumer toute l'affaire, y compris dans ses aspects un rien grotesques (sauvons la filière avicole !), et de sonner l'alarme. Comme toujours, le rabâchage journalistique joue sa crédibilité à coup de termes techniques, et "la première victime du H5N1" (en titre de dépêche, modifiée depuis) sonne décidément mieux que "canard mort de la grippe aviaire". Une fois le mot prononcé, il ne nous reste plus qu'à attendre, bien calé dans notre fauteuil, le développement inéluctable du fléau, tellement annoncé d'avance qu'il semblera peut-être un peu longuet.

Et comme à chaque fois, nous trouverons des gens pour prononcer le code d'un air entendu, d'un air de pro, profitant de l'autorité magique du terme pour mieux annoncer qu'ils ne mangeront plus de poulet.

Spare me, baby (ou les règles du commentaire)

Jusqu'ici je n'osais pas, sauf pour les saloperies racistes, mais depuis quelques jours j'ai craqué. Tant pis pour ma réputation, désormais je censure les commentaires qui me font chier, qui sont hors sujet, qui se répondent bêtement les uns les autres.

Parce que parmi les lecteurs qui passent ici, bien peu d'entre eux laissent des commentaires ; mais certains ont la déplorable habitude de commenter toutes les notes, et d'autre encore d'écrire trop longuement. Et mes amis qui lisent ce site me disent presque tous qu'ils ne lisent plus ces commentaires, et qu'ils ne se sentent plus concernés, comme si une certaine fidélité commençait à se tourner contre d'autres lecteurs moins habitués. Bref, entre les lecteurs discrets et les bavards impénitents, il fallait trouver le juste milieu.

Avant cela j'ai pensé à d'autres choses ; faire comme le capitaine, un billet sans billet, juste animé par des commentaires, en signe de protestation silencieuse. Ou faire comme Grosse Fatigue me le conseille et carrément laisser tomber les commentaires, qui orientent trop la lecture des billets ... Mais j'aime bien avoir un retour ou des discussions sur ce que j'écris, voire changer d'avis au fil des conseils (ce qui arrive rarement, certes).

Donc je ne vais pas me prononcer en absolu, peut-être que je ferais des billets avec comm' fermés, ou même une catégorie spéciale sans commentaires, ou encore des open threads à la Daily Kos ; mais en attendant, je vais continuer à éditer les commentaires qui ne me plaisent pas.

Donc, quelques précisions :

  • Je n'hésiterai jamais à recentrer le débat, pour éviter de tomber dans le systématisme politique style je colle des images du WTC ou de la commune sous un billet qui parle de Lolita Pille, ou encore une discussion façon terminale sur l'idée de liberté, le truc dont on ne se sort plus et dont tout le monde se branle.
  • Je m'attaquerai plutôt aux commentateurs réguliers, ou plutôt aux mauvaises habitudes régulières. Donc c'est pas la peine de crier au deux poids deux mesures si je ne supprime pas le comm' du voisin.

  • Pas trop de bavardages : j'en ai marre des tartines, surtout quand il s'agit de se faire plaisir en jouant au prix Goncourt ou de faire des clins d'oeil à son pote qui vient d'écrire le commentaire précédent ; je les couperai sans ménagement. Et s'il faut absolument être long, autant utiliser des paragraphes ou même des numéros, que l'on puisse suivre.

  • Enfin quand j'en aurais envie, je réécrirais certains commentaires, juste pour emmerder leur auteur - mais les modifications seront visibles. Par contre je corrige pas l'orthographe, même si parfois ces confusions infinitifs / participes me font mal aux dents.

Tout cela est très subjectif, mais je crois que dans l'ensemble ce site en deviendra plus agréable à lire. Les autres peuvent crier au fascisme si ils veulent.

Presse libre

On apprend au détour d'un article du Monde que Métro est une "journal mondial", et que ses équipes rédactionnelles ont adopté une position globale sur les caricatures : ne pas les publier. Et ils s'en vantent. Mais ils ont aussi, fort courageusement, repris tous ensemble un papier de l'éditorialiste danois rappelant "les principes de la liberté de la presse et les spécificités de la situation au Danemark" et, élément essentiel, "relaté parmi les premiers la chronologie de ces événements".

Contrairement à ce qu'affirme sa directrice générale ("Metro est un journal neutre, qui n'a pas d'orientation politique ou religieuse"), je crois plutôt que Métro n'est pas un journal. Métro est aussi engagé, et aussi concerné par la liberté d'expression, que le catalogue de la Redoute. En affaires, la règle naturelle est de ne facher personne, et notre catalogue n'y échappe pas.

Pourquoi risquer d'attirer les foudres de certains lecteurs, d'effrayer les annonceurs, quand l'objectif unique est de publier un contenu lissé et soi-disant informatif, un contenu où les rapports dénonçant l'état des prisons jouxtent les réponses hypocrites des ministres, un contenu dont l'objectivité correspond à cette règle du CSA qui se contente de compter le temps d'antenne des partis.

Il n'y a pas de mal à gagner de l'argent, même si cela participe à couler la presse payante, mais il faudrait que les choses soient claires : il faut appeler un chat un chat, un journal un journal, et un catalogue un catalogue. Le Monde ne se grandit pas en oubliant cette distinction de base, et s'il ne se prive jamais de pourrir ses confrères, je le trouve bien gentil à propos de Métro.

J'vous jure c'est pas vrai

Que c'est dur d'être ministre. Certes c'est facile de jouer les pères la morale dans l'affaire d'Outreau, puisque maintenant tout le monde sait qui sont les gentils et les méchants, mais quand on se ramasse un rapport qui répète, sous le sceau du Conseil de l'Europe, que la situation des prisons en France est indigne, c'est "injuste", répond le Clément. C'est vraiment dégueulasse, quoi.

Cette façon de se cacher en larmoyant pour ne pas assumer ses torts est vraiment très française. On a l'impression que Clément répond à Gil-Robles de la même façon qu'il répondrait à un député PS à l'Assemblée, genre vous cherchez la polémique politicienne, les français veulent des actes, votre gouvernement n'a rien fait quand vous étiez aux commandes, gna gna. Et Clément aurait tort de se priver, puisque son droit de réponse à peine argumenté, qui réduit le débat à un problème de places de prison, se voit accorder autant d'espace média que le travail autrement plus sérieux du commissaire. Heureusement que ce dernier lui renvoie la balle.

Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. De la même manière, on a appris via une expertise interne (attention source comique) de l'Educ Nat que le lycée d'Etampes dans lequel s'était faite poignarder une enseignante n'était pas violent, et que l'administration sur place n'avait commis aucune faute en essayant d'enterrer les problèmes, comme, entre autres, les menaces de mort proférées. Bien sûr, la presse avait repris ce rapport bien opportun sans jamais souligner son caractère partial ; les faits, rien que les faits...

Et aujourd'hui encore il y a une polémique sur d'éventuelles tortures policières, mais Sarkozy, tout en promettant la transparence, se permet de dire qu'il n'y croit pas. Ce n'est pas notre genre de torturer des suspects en France, surtout pas s'ils sont supposés terroristes ou réputés arabes, d'ailleurs la France n'a jamais été condamnée pour des faits de torture policière par la CEDH, c'est bien connu.

Au fond, le problème est d'abord celui de la presse, qui se contente de publier diligemment les démentis des ministres concernés, et réserve tout son pouvoir de critique à des affaires essentielles comme celle du Clémenceau, tellement marrante avec son petit côté boulevard et cette façon d'illustrer en passant le fameux déclin français. Mais pour le reste, le summum du courage consiste à poser la question qui fache avant de s'écraser devant les réponses outrées des politiques ; il a suffi à Chirac d'inventer un mot ou de faire pschitt pour qu'on ne lui parle plus de ses affaires.

L'anticonsumérisme en de bonnes mains

Je l'avoue, j'adore l'affiche de Hell dans le métro ; ce portrait décapité subtilement trash attire vraiment l'oeil et dégage quelque chose de plaisant. Bien sûr, le film sera à l'image du livre, une bouze ultra-racoleuse beigbeder-style qui se repère au bout de trois pages, mais ça me donne presque envie de faire chauffer ma carte illimitée (et de le regretter immédiatement après Edit : je viens de voir la bande annonce, il n'y a aucun risque que j'y aille).

Et comme le marketing via le blog, c'est l'avenir, même confondu avec le chat (?), Sara Forestier nous livre le message du film :

Le film n'est pas juste l'histoire "d'une pauvre petite fille riche qui envoie péter le monde", le film nous dépeint un mini-monde qui est en fait le rêve qu'on nous vend, ce que la société nous vend tous les jours comme un "paradis", comme le bonheur à atteindre (avoir une belle baraque, des grosses voitures, b*iser des bonnes meufs, être habillés en marque de luxe...) Et ce rêve que la société nous vend, est vendu à tout le monde. Je connais des mecs qui n'ont pas une thune, et qui vont mettre 150 euros dans une paire de nike. Pour être quelqu'un. Pour être il faut avoir? C'est un sujet très actuel.

Ahhh. Voilà de la thématique. Franchement j'adore cette approche dans le style de notre dandy favori, déjà discutée il y a quelques temps. Evidemment, c'est en allant au bout de la consommation que la superficialité des plaisirs qu'elle apporte éclatera au grand jour, et rassurera prolos et petits bourgeois sur l'inanité de leurs rêves de thune ; c'est sûrement pour cela qu'ils arrêteront, lors des déjeuners à la cantine, de spéculer sur ce qu'ils auraient fait avec l'euromillion, s'ils seraient allés le dire à la télé pour faire baver leurs potes, ou si bien sûr ils auraient choisi la discrétion, les nouveaux riches y'a rien de pire. L'argent ne fait pas le bonheur, on le sait, on le répète, et la cinglante Lolita Pille, en nous montrant (avec force second degré) l'envers du décor de la pétasse de luxe, travaille à faire de nous des mollah stoïciens.

Bizarrement, je crois plutôt que les gens iront voir ce film pour rêver devant la débauche de la classe de loisir ; et je crois que le film donnera surtout envie de niquer des pouffes, de s'habiller chez Prada et de rouler en voiture de sport, pas de relire le manuel d'Epictète. Je ne dois pas être sensible au message de retenue implicite, ou alors je suis trop corrompu, mais je voudrais bien qu'on arrête cette façon naïve de "dénoncer en montrant", comme tous ces films qui protestent contre la violence en poussant toujours plus loin les tortures filmées à l'écran. Si vraiment le but est dénoncer le rêve de la société publicitaire, et donc de promouvoir le plaisir de l'abstention, pourquoi ne pas montrer un berger alter content avec ses chèvres ?

Spécial Saint Valentin

Il semble que pour les wahabbites fous, fêter la Saint-Valentin soit presque pire que de dessiner le Prophète avec une bombe sur la tête (AFP) :

Il y a cinq ans, le grand mufti d'Arabie saoudite, cheikh Abdelaziz Al-Cheikh, avait qualifié la Saint-Valentin de "fête chrétienne païenne". Dans une fatwa, il avait averti: "aucun musulman qui croit en Dieu ou au jour du jugement dernier ne doit célébrer" cette fête.

Puisque l'heure est à la réconciliation, et comme il ne faut pas en rajouter côté choc des civilisations, je vais pour une fois aller dans le sens des barbus. Car, en bannissant ces manifestations païennes répugnantes, ils montrent qu'il y aussi quelque bon côté dans le rigorisme obligatoire.

En effet, je voudrais bien qu'en France le gouvernement balance la police "de la promotion de la vertu et de la prévention du vice" contre ceux qui tripotent des bonbons en forme de coeur, et contre ces restaurants devenus infréquentables tant ils sont remplis de petits couples dégustant de la merde vendue deux fois plus chère pour cause d'éclairage romantique.

Je voudrais bien avoir une bonne police politique, donc, pour en finir avec les idolâtres du marché qui pourrissent l'idée même d'amour, à force d'en faire un objet de consommation badigeonné de rose, un rituel obligatoire qui oblige certains à acheter des fleurs sous peine d'excommunication du lit, et en général un prétexte pour transformer le kitsch cucul le plus abject en quelque chose de "sympa" et revendiqué comme tel.

Mais, que j'arrête de rêver, est-ce que cela serait vraiment efficace ? Hélas, chez nos amis saoudiens, l'excitation de l'interdit fait paradoxalement de l'achat de nounours roses un acte politique, et c'est du dernier rebelle que d'aller se promener avec une femme sans être marié ce jour-là. En faisant interdire ces manifestations répugnantes par un pouvoir que tout le monde déteste, les imams ne font que d'en renforcer le charme. Et bien sûr, la répression s'abat toujours plus hypocritement sur ceux qui ne peuvent pas racheter leurs pêchés, c'est-à-dire corrompre les flics.

Dommage donc que l'usage du "monopole de la violence légitime" ne soit pas une solution valable. Il va falloir trouver autre chose.

Encore les barbares

Frappé pour un regard de travers, roué de coups pour un mot de trop, voire tué pour une cigarette refusée : les actes de violence gratuite explosent en France. Ils expliquent en partie la progression galopante des agressions que les forces de l'ordre peinent à endiguer. Ce sombre constat est dressé par l'Observatoire national de la délinquance (OND) qui a dévoilé hier son premier rapport.

C'est dans le Fig du jour.

L'affaire dénote une inquiétante dégradation des rapports humains dans notre société. Si l'on n'y prend garde, le respect et le dialogue, valeurs fondatrices d'une nation civilisée, seront bientôt piétinés par la vulgarité et l'intolérance. La démocratie ne se reconnaît pas dans l'insulte et le coup de poing.

Selon les statistiques de l'OND publiées hier, les violences physiques dites «non crapuleuses» ont augmenté de près de 10% l'année dernière. L'agresseur attaque pour un oui ou pour un non : un regard de travers, une tête qui ne lui revient pas, un besoin de défoulement...

L'acte est le plus souvent gratuit, sans mobile apparent, pas même celui du vol.


Et c'est l'édito du même jour, sobrement intitulé Régression barbare

Dommage que les armes de poing ne soient pas en vente libre ! Le problème, c'est qu'à bien lire les différents communiqués (le monde, libé) comme celui précité du Fig, on voit bien que les violences dites "gratuites", c'est à dire non directement motivées par le vol, augmentent. Mais on n'en sait pas plus : il n'y a que des chiffres dans le rapport (merci à d.), et sinon aucun détail, pas de témoignages de terrain, même pas ceux des flics. Et ce ne sont pas les journalistes du Figaro qui ont fait directement l'expérience de la sauvagerie qu'ils dénoncent, et qui se sont fait cogner rue du Louvre pour un regard de travers.

Je veux bien croire que la rue puisse être violente, et que les racailles ne sont pas qu'une invention de Sarko. Mais ce compte rendu pue le papy Voise. On passe tranquillement d'un chiffre, sans la moindre précaution (hausse des déclarations ?) au compte rendu apocalyptique de la barbarie urbaine, illustré dans le même édito par un trio d'affaires tout à fait comparables : l'assassinat d'Epinay (le photographe de réverbères), la prof poignardée à Etampes et le western du Nice-Marseilles. Jump to conclusion, dit-on en anglais. Bel exemple.

Au passage, on en oublirait presque que les vols et les cambriolages baissent, le genre d'information que le gouvernement aurait pourtant été prompt à mettre en avant à une autre époque. Mais là, ce n'est pas suffisant, on approche des élections, et ça n'a pas trop mal marché la dernière fois, non ? Et au passage, on s'offre un petit débat sur le "fichage ethnique" des délinquants...

Le modèle (du sport) français

C'est bien la règle du sport français : les victoires ne viennent que lorsqu'on ne s'y attend pas ! Ainsi un demi-inconnu, dont le nom dit peut-être quelque chose à ceux qui suivent le ski, mais sûrement pas à un quelqu'un qui ignorait la tenue des JO d'hiver deux jours avant leur démarrage, rafle la plus chic des médailles. Bravo.

Et je suis bien étonné de lire dans libé que le skieur avait crânement annoncé sa victoire, car aucun journaliste (pas même de ceux qui pratiquent l'imputation) ne nous y avait préparé. Et c'est tant mieux ; combien de fois enfant j'ai vu avec tristesse s'effondrer nos rêves de victoire au moment où le buzz montait, quand tout le monde commençait vraiement à y croire, à la façon d'un Henri Leconte en finale de Roland-Garros 1988 (heureusement, il était de toute façon trop chiraquien pour être vraiment aimé d'un social-traitre comme moi, même enfant).

Cette règle du sport vaut aussi, et largement, en politique. Ainsi je m'inquiète de moins en moins de la victoire annoncée d'Iznogoud. Je ne sais pas comment il finira par se faire battre, si cela viendra de la gauche (hum) ou d'un renfort objectif du borgne, mais cela semble trop attendu pour pouvoir vraiment avoir lieu. Il y a ce parfum indéniable de Balladur dans l'air, il finira par craquer sous la pression. Idem pour notre amie Royal, poussée à mort par les sbires hollandais, qui seraient parait-il prêts à vendre leurs troupes à Jospin en cas d'échec de la candidate ; cela sent la bulle médiatique à plein nez.

Par contre, dans le même esprit, je ne voudrais pas voir de sondages pronostiquant la victoire de Villepin (déjà qu'ils sont truqués), cela serait bon signe pour Sarkozy. Heureusement on en est encore loin, malgré cette course en tête des médias qui ne pourra durer qu'un temps, et retombera comme sa mèche permanentée.

Alors qui sera l'outsider ? Le candidat unique de la gauche antilibérale ?


Commentaires modérés a priori dégagés si j'en ai envie, ça commençait à devenir illisible ce squat de blog.

La plainte de principe

Après les menaces du MRAP contre France-Soir, il parait que les associations du CFCM vont porter plainte contre Charlie Hebdo. Seul petit détail, "la procédure (...) devrait être engagée la semaine prochaine mais son fondement juridique n'est pas encore connu."

Voila du bon. Pour ne pas se faire rattraper par sa base, le CFCM va en justice, mais cherche encore le bon prétexte ! Et lors de l'échec de la tentative de censurer par avance la sortie de Charlie, le vice de forme revoyait d'ailleurs à un lapsus intéressant : "le CFCM, suivi des autres organisations, avait tout bonnement omis de communiquer ses griefs à toutes les parties au procès, dont le ministère public".

La notion de blasphème pouvant difficilement être avancée devant un tribunal, et comme on l'a récemment vu avec l'humoriste antisémite, ou avec Houellebecq, il est permis de critiquer une religion en tant que telle, j'imagine que c'est sur la base du racisme, ou plus exactement de "l'incitation à la haine raciale" (mais attention je suis pas juriste) que la plainte sera déposée. Il s'agira de prouver que le Prophète au turban à mèche assimile tous les musulmans à des terroristes, et que cela constitue une provocation raciste.

Les hésitations juridiques du CFCM sont révélatrices. Parce que de quoi parle-t-on au juste, des caricatures elles-mêmes, ou de la publication des caricatures ? Evidemment, de la publication, de l'affirmation de la liberté de la presse que d'aucuns jugent à géométrie variable. Cette thèse est par ailleurs un rien affaiblie depuis qu'on connaît l'histoire de la première publication passée inaperçue dans un papier égyptien (là dessus et pour le reste, voir le très bon billet de Laurent sur Embruns). Alors, attaquer Charlie sur le contenu des dessins, publiés en tout petit et accompagnés de commentaires clairs, c'est vraiment faire preuve de mauvaise foi. A partir du moment où l'évènement consiste à prouver qu'on ne recule pas devant le diktat des intégristes et de leurs copains qui les instrumentalisent, peut-on encore regarder le dessin en tant que tel ?

Enfin, la polémique sur le sens du dessin au turban a été assez largement écartée ; tout le monde sait bien que tous les musulmans ne sont pas des terroristes, mais aussi que les dénonciations de la récupération de l'Islam par des terroristes sont bien timides. Quand un journaliste jordanien se demande "qu'est ce qui porte plus préjudice à l'islam, ces caricatures ou bien les images d'un preneur d'otage qui égorge sa victime devant les caméras, ou encore un kamikaze qui se fait exploser au milieu d'un mariage à Amman?", il a le courage de passer pour un traitre pour faire avancer le débat. Et l'interprétation de Val, qui dit que ce dessin dénonce plus qu'il pratique l'amalgame, n'est nulle part prise au sérieux.

Bien entendu, toutes les voies légales et les protestations publiques ("pour le respect des religions et de la déontologie journalistique", n'est ce pas) ont droit de cité dans ce débat. Mais là, on attaquera vraisemblablement sur l'amalgame raciste, assez discutable, parce qu'on ne peut pas attaquer sur le blasphème. Ainsi c'est vraiment une plainte pour la plainte, sans motif précis, un baroud d'honneur, dans lequel le côté spectaculaire de l'action judiciaire prend le pas sur le débat lui-même.


J'ai été un peu excessif, comme souvent, en disant que tout avait été dit. L'article de Henri Tincq résume très bien les contradictions de l'Islam politique :

La disproportion prise par cette affaire de caricatures du prophète Mahomet traduit l'extrême fébrilité de sociétés muselées où, après la phase nationaliste et socialiste, la religion, avec toute sa force explosive, sert d'identité de substitution. L'islam est devenu le premier élément cristallisateur de la solidarité face à l'oppression politique, aux guerres, à la misère sociale, à la stigmatisation. Dans ce contexte, seuls les oulémas, les savants, les juristes pourraient trancher des questions comme celles posées par le droit à la caricature, par le statut de l'image figurative en islam, par le blasphème et sa punition et par toutes celles qui sont liées à l'intégration de la religion musulmane dans les sociétés sécularisées d'Occident.

Mais qui dira assez la misère de la réflexion théologique aujourd'hui en islam ? Les "docteurs de la Loi" se terrent et se taisent. Autrefois tout-puissants dans l'interprétation des textes, ils ont été domestiqués par les pouvoirs politiques en place et ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. (...)


Cela n'a rien à voir, je connais mal la Belgique, mais les arguments avancés comme ce combat me semblent justes : Refusons la liaison autoroutière Cerexhe-Heuseux/Beaufays

L'usage du débat

Voilà, tout s'explique à peu près, si je n'arrive pas à échanger, si les débats tournent en rond, c'est de ma faute. La preuve :

G, en toute bonne foi, j'ai essayé d'entamer un dialogue/débat mais ce que tu reproches aux autres et/ou à certains, ébé... tu en joues plus qu'à ton tour. Ex : je te file un lien sur O.Roy, tu lis 4 lignes et hop tu zappes en disant que tu as déjà traité le sujet, ce qui grosso modo équivaut à = no discuss. Et tu reprends l'argument archi-saturé de Dieudo=antisémite, comme si c'etait un acquis, alors que tout prouve le contraire. (re sic) Lorsque je dis tout, je ne parle pas de mon opinion mais de faits incontestés et incontestables alors que pour toi ça va de soi puisque tu t'appuis là dessus pour la suite.

Bien sûr, il faut toujours se méfier de certaines formules, comme "en toute bonne foi" ou "sincèrement". Mais bon. Donc les "faits" et les "opinions", comme à l'école : c'est bien cette conception naïve de l'échange qui fait que le débat est pourri d'avance. Hélas, sauf (peut-être) en physique, les "faits" ne peuvent jamais être séparés des "opinions", puisque les "opinions" sont la raison pour laquelle certains faits, toujours interprétés d'une certaine façon, sont mis en avant, et pourquoi certains arguments sont avancés plutôt que d'autres. La preuve que cette distinction est totalement foireuse est d'ailleurs contenue dans l'absolue contre-vérité concernant Dieudonné.

Je préfère donc distinguer deux niveaux concernant chaque argument : est ce qu'il est "vrai" en tant que tel (ce qui ne se limite pas aux faits) et pourquoi est-il avancé dans le débat ?

Dans certains cas, les deux niveaux font l'objet d'un traitement spécieux. Si quelqu'un dit qu'Israà«l est un état nazi, il commet une contre-vérité historique évidente, et il la commet sciemment, pour tenter de faire de ce pays (certes coupable de la brutale occupation des territoires) l'épicentre du mal contemporain.

Pareil pour Dieudonné, justement. Le pauvre. Il enchaîne les propos les plus clairs, traitant les juifs de négriers, expliquant qu'il s'agit d'une secte, d'une escroquerie, parle toutes les cinq secondes du lobby juif qui contrôle la presse et les médias, et comme cela ne suffit pas il s'entoure de soutiens négationnistes. Et pourtant il y a toujours des gens pour expliquer qu'il n'est pas antisémite "alors que tout prouve le contraire". Franchement, quand je regarde la compil de ses déclarations dans Wikipédia, et qu'on m'explique qu'il n'y a pas de problème, je me dis que celui qui refuse de voir l'évidence est bon pour se faire analyser. Et au deuxième niveau, pourquoi prendre sa défense ? A mon avis, parce qu'on pense qu'il a raison, et que donc les juifs contrôlent tout, etc., ou alors qu'on aime bien être du côté des victimes des lynchages médiatiques qu'on a déclenchés sciemment.

Enfin, dernier point rigolo, quelqu'un qui me reproche de ne pas accepter que l'URSS n'était pas toujours aussi dictatoriale ou répressive qu'elle en avait l'air. Là, typiquement, je ne peux pas refaire l'histoire de la répression en URSS, mais je me dis que l'argument lui-même est avancé pour des raisons totalement spécieuses. Pourquoi "rétablir la vérité" sur la dictature soviétique, si ce n'est pour dire que finalement, ce n'était pas si mal ? A quoi cela sert ce genre de propos, à part tomber dans un relativisme tordu ?

In fine, il faut se payer un petit travail d'introversion. Pourquoi absolument défendre Dieudonné, tout focaliser sur Israà«l, trouver que l'URSS c'est pas si mal ? Le même traitement peut bien sûr s'appliquer à ceux qui sanctifient les Etats-Unis. Est-on sûr d'être de bonne foi ? Que cherche-t-on à prouver, et surtout jusqu'où est-on près à regarder ce qui nous arrange pour avoir raison ?

Epuisement des sujets

Il arrive un moment où l'on a tellement lu et parlé d'un sujet donné que l'on sature totalement, ce qui est habituel, et surtout que tout ce que l'on peut lire de nouveau (dans la presse) ne nous apprendra plus rien. Par exemple j'aurais pu éviter de lire cet article merdique de Roy qui reprend complaisamment la thèse du deux poids deux mesures, parce que je connais déjà tout ce qui s'y trouve. Le débat bouscule aussi les lignes politiques établies, au point que je suis presque d'accord avec Finkielkraut ("ceux qui combattent la liberté d'expression au nom du respect de leur croyance, méprisent les croyances des autres et le font très ostensiblement savoir"), ce qui m'inquiète quelque part.

C'était le même problème lors des émeutes de banlieue, tout le monde en parle, et progressivement le champ des explications est épuisé alors que le sujet prend toute son ampleur dans les médias, pour finir avec les inévitables "retour sur" qui commencent une semaine après la fin officielle des troubles. Attendons-nous donc à nous taper une seconde couche d'ici à quelques jours, et préparons nous aussi aux appels à resserrer les liens ou à rétablir le dialogue avec l'Islam.

En attendant, sur les blogs, on discute bien. Tellement que je n'ai plus la force de pontifier sur rien ; j'en remettrais bien une couche sur les podcasts, puisqu'on m'accuse de démagogie à but marketing, mais là aussi, une sorte d'épuisement me prend. Non seulement on connaît d'avance tous les arguments, même quand certains en rajoutent dans la complication, mais on atteint très vite les limites de la discussion. Comme sur les caricatures, j'ai eu beau répéter 30 fois mon point de vue, j'ai souvent eu l'impression que les réponses n'en tenaient pas compte du tout, comme si la discussion était perdue d'avance, comme si l'importance était de rester au maximum campé sur ses convictions en espérant que les autres cèdent avant nous.

Du coup, je me retrouve coincé entre la tentation d'avoir toujours raison, et une bonne conscience un peu lâche qui me pousser à chercher une position conciliante, au risque du cliché débile style "trouver l'équilibre entre respects des croyances et liberté d'expression", ou "il y a aussi des bons podcasts". Tout cela ne me dit rien qui vaille.

Je n'ai pas vu les bronzés

Mais c'est pas la peine, un autre blogueur s'en est chargé pour moi.

Faisant fi de la critique et guère impressionné par l'énorme daube annoncée, je suis allé voir le troisième opus des Bronzés. J'aime bien me faire mon avis tout seul, et je suis capable de faire preuve d'une mauvaise foi sans bornes par simple esprit de contradiction. Je m'étais donc préparé à jouer au zélateur un peu invertébré, à rappeler aux uns et aux autres que les deux premiers de la série avaient été longtemps dénigrés avant de devenir cultes. Que les seins siliconés de Gigi et les moumoutes hyper tendance de Jean-Claude Dusse valaient les effets spéciaux d'un Star Wars survitaminé.

Bon (...)

C'EST UNE ENOOOOOOOOOORME MEEEEEEEEEEEEEEEEEERDE !

Mais alors une merde sidérale, une bouse suprême, un plaidoyer radical pour l'anéantissement sans délai de l'exception culturelle. J'ai cherché à défendre l'indéfendable avec tout ce que la nature m'a doté de mauvais esprit et de dandysme décadent. Désolé, il n'y a rien à sauver. Nada, peanuts, rien de rien !

Lire la suite chez Egoblog...

Libres penseurs en couches-culottes

Certains des défenseurs de la liberté d’expression donnent souvent à voir, dans leurs opinions, une sorte d'athéisme juvénile (comme il y a des acnés juvéniles), dont le plus bel exemple a été dégoté par Koz, en réponse à un de ses billets défendant le respect dû aux religions : "je suis entropie, sans religion et je vomis cette piteuse connerie qui accable encore les hommes et les femmes et qui voudrait soit disant les "élever", à mort les religions, à mort".

Cette hargne amusante se combine souvent avec un relativisme de principe, puisque chacun aura souci de viser les religions, toutes les religions, et de montrer qu'il n'est pas partial vis-à-vis de l'Islam ; cela se traduit aussi bien par l'illustration naïve de la fameuse couv’ de France Soir que dans l’une des tartines de la collante fugitive : "Je ne demanderais pas mieux que le Coran comme la Bible ou comme la Torah disparaissent de cette Terre comme références". Bref, ce n’est pas de l’islamophobie, c’est de la religiophobie.

Quelque part, c'est trop facile d'avoir grandi dans une société ultra-laïque, d'avoir eu des parents gauchistes, de voir que les églises sont fréquentées par des vieux ou par des bourges hautains, et d’en conclure rapidement qu’on est en prise avec un phénomène daté, un reste de superstition fondé sur des textes poussiéreux, défendu par une hiérarchie ringarde, et en rupture totale avec la libre expression des désirs qui prévaut aujourd’hui.

Je sais de quoi je parle, je suis passé par là, et je suis bien content d’avoir échappé à l’éducation religieuse. Mais ces affirmations brutales et surtout très sérieuses (au contraire de l’humour d’un Charlie) sont tellement à côté de la plaque qu’elles en deviennent risibles. C’est trop facile, et surtout cela n’apporte rien, car à faire de la religion une superstition débile, on passe complètement à côté de ses enjeux.

Impossible ensuite de comprendre pourquoi des musulmans manifestent violemment si on réduit leurs engagements à une vague aliénation. Impossible de saisir la nature politique de l’Islam si l’on se contente de dire que toutes les religions engendrent la violence (comme si la guerre n’avait pas d’autres prétextes), et que le problème se limite à cette chape de superstition dont il faudrait idéalement se débarrasser. Finalement c’est la meilleure manière de botter en touche, en ayant l’impression d’avoir raison, puisque nous-mêmes, voyez-vous, sommes tellement au dessus de tout cela.

Les barbares aux portes

Ce qui est magnifique dans cette affaire des caricatures, que je n'arrive décidément pas à oublier, c'est que la provocation (justifiée ou pas) a parfaitement fonctionné, et qu'elle a produit ce qui était attendu : la barbarie, ou plus exactement, une image de la barbarie - car la violence de ces manifestation ne doit pas faire oublier qu'elles ne se traduisent tout de même pas par un bain de sang.

Les Danois, inquiets que l'on ne puisse représenter Mahomet, pondent une douzaine de dessins, dont deux prêtent vraiment à polémique, dans un geste groupé qui signifie clairement : ceci est une provocation. La communauté musulmane concernée aurait pu s'exprimer au travers des voies légales, mais elle a préféré porter la nouvelle du blasphème à l'ensemble de l'oumma, afin de donner plus de poids à la mobilisation ; ce n'est plus légal, mais c'est sans doute tout aussi légitime, dans un monde où le spectaculaire médiatisé commande à peu près tout. Mais ce qui est magnifique, c'est que ce déchaînement de violence, le plus souvent symbolique, répond exactement aux attentes implicites des conservateurs danois, qui cherchaient à choquer, mais qui n'en demandaient certainement pas tant : nous avons désormais nos barbares.

Le monde musulman a parfois tendance à chercher des excuses extérieures à l'état de déliquescence de ses gouvernements et à ses difficultés économiques et sociales, en focalisant par exemple sur le problème palestinien (tout aussi savamment entretenu par les différents régimes de la région que par la politique de colonisation israélienne) ou sur les Etats-Unis. Mais nous sommes en train de tomber dans le même piège ; ces images de foules hurlantes, cette menace fanatique, nous mettent dans une position finalement confortable, et nous font oublier la crise qui ronge l'Europe.

Ainsi, cette affaire conduit à une clarification de part et d'autre, mise en avant de l'identité musulmane d'un côté (accompagnée de nombreuses critiques de la "débauche" occidentale), et de l'Aufklà¤rung de l'autre. Auto-institués en héros de la liberté d'expression, légèrement imbus de notre laïcité avancée, nous jouons à nous faire peur pour un prix (en vie humaines) somme toute modique. Ce jeu est dangereux, puisque les deux cultures (si elles pouvaient se résumer à deux) sont assez imbriquées ; en désignant nos barbares de "là-bas", que fait-on des musulmans "d'ici" ?

Désormais, même si je persiste à penser qu'il fallait renchérir sous la menace, et que Charlie Hebdo n'a pas tort d'en rajouter une couche, l'engrenage machiavélique de la vengeance est en marche. Et puisque les excuses sont hors de propos et seraient de toute façon insuffisantes, il s'agit de trouver, comme dans Girard, une façon d'interrompre le cycle de la violence : qui sera sacrifié ?

La blogosphère au risque de la réalité

Puisqu'un poncif répandu, ces jours-ci, consiste à accuser la presse de se refaire une virginité sur le dos des musulmans, en se plaçant en victime des fanatiques quand elle est elle-même baillonnée par des intérêts financiers (ou "sionistes", ahem) ; puisqu'en effet on ne parle pas assez de la dernière inculpation de Denis Robert en provenance de notre paradis fiscal internalisé qu'est le Luxembourg ; et puisqu'on sait bien que l'avenir, c'est l'Internet, le procès pour diffamation du célèbre Christophe Grébert arrive à point.

Je ne vous refais pas l'historique, tout le monde connait le combat de David contre Goliath, et l'attitude curieuse de la mairie du Puteaux qui répand le scandale en tentant de l'étouffer, et lui fournit une pub gratuite, ou plutôt payée à coup d'honoraires d'avocat par la municipalité. L'argument avancé, qui confond citation d'un article diffamant et diffamation directe, semble heureusement assez peu solide, mais permet au passage de proposer une nouvelle définition du blog comme "moto-crotte de la diffamation".

Reste à savoir si cette tactique de harcèlement qui semble aujourd'hui contre-productive ne sera pas efficace à plus long terme. Car si tout le monde en ce moment va lire le blog de Grébert, et si tout le monde se félicite de cette prise de parole courageuse, je voudrais bien savoir ce qu'en pensent les habitants de Puteaux, et plus encore les électeurs du clan Ceccaldi. Cette histoire me rappelle la saga Tiberi : une gestion verrouillée, des petits commerçants aux ordres, un procès pour fraude électorale (mais la fraude n'était pas suffisante pour modifier le résultat : elle est belle la loi), le tout emballé dans une campagne de presse telle que personne ne pouvait l'ignorer. Et pourtant ses électeurs du cinquième arrondissement l'ont réélu.

Et je parie cher que la droite de Puteaux, soutenue par une ville en voie d'embourgeoisement accéléré, se maintiendra tranquillement au pouvoir. Car les électeurs sont aussi des cons : dans le cinquième, un journaliste du Monde avait fait le tour des soutiens à Tibéri ; plus il était attaqué, et plus ses défenseurs se sentaient légitimes. Il y a un point où la pression médiatique se retourne contre elle-même, et produit des martyrs. C'est ainsi que des profs de fac du quartier latin défendaient un maire qui bourrait les urnes en faisant voter les morts. Il y aura un moment, j'en prends le pari, où les Ceccaldi s'appuiront sur le lynchage blogosphérique "commandité par des intérêts extérieurs à Puteaux" pour mieux assoir leur légitimité.

Je sais bien que le but de Christophe Grébert n'est pas de renverser la mairie, mais simplement d'attirer l'attention sur un déficit de démocratie locale. Mais je crains que jamais un roitelet municipal ne soit sanctionné par ses ouailles pour ce genre de faits. Ce que fait Grébert est remarquable, mais s'il reste seul, ou simplement soutenu par une blogosphère virtuelle, les choses ne changeront pas.

C'est l'autre face de la liberté de la presse : même correctement informés, beaucoup refusent de voir la vérité, ou choisissent de s'en foutre.


Une pensée émue pour l'internaute qui google-ise : "peut on s'engageait dans l'armee avec des tatouages"

Escalators

Encore un week end passé à fréquenter les escalators, dans le métro ou les grands magasins. Et encore la surprise de constater cette espèce de veulerie généralisée qui consiste à se laisser porter, y compris en descente. Certes, dans le métro, c'est encore supportable ; les escalators sont le plus souvent en montée, et comme beaucoup de gens sont pressés, ceux qui stationnent ont normalement la correction de se garer à droite pour laisser passer les autres.

Mais dans les magasins, c'est abominable. Le pire supplice, finalement, est de se voir imposer ce rythme de promenade indolente façon visite de musée (et comme par hasard, la plupart des clients sont des touristes) alors que l'on souhaite atteindre un étage élevé. D'abord, la convivialité du shopping implique bien sûr de bloquer le passage pour s'agglutiner à ses proches, pas forcément pour parler d'ailleurs, pour faire masse peut-être, ou se préparer à affronter ensemble les regards inquisiteurs des vendeuses. Ensuite, l'idée même que l'on puisse vouloir passer, y compris en descente, et que donc l'on interpelle (poliment) les squatteurs pour qu'ils dégagent, se traduit presque toujours par un échange de regards dans lequel la limace scotchée à sa rampe en caoutchouc essaye de faire passer le maximum de mépris pour celui qui ose le bousculer dans sa promenade digestive.

Ce qui est insupportable, ce n'est pas seulement qu'un groupe de gens, par leur simple présence, puisse restreindre ma liberté de déplacement et m'imposer leur indolence. C'est que cette mollesse, induite par une invention qui aurait dû être réservée aux vieux, aux invalides et aux livreurs (effectuant la nouvelle corvée d'eau), et se traduisant par un gaspillage énergétique massif, devienne la norme sociale en vigueur, au point qu'il devient presque étonnant de voir des gens encore utiliser des escaliers pour monter ou descendre un étage, au point que certains se permettent des regards outrés quand on veut juste aller plus vite qu'eux. Tout le monde pousse sa complainte sur le manque de sport, sans parler de l'obésité croissante, mais quand il s'agit de bouger son propre cul, on s'en remet aux machines, parce qu'aujourd'hui, n'est-ce pas, on est fatigué.

Deux poids deux mesures (redux)

C'est l'évolution inévitable du débat : la liberté de la presse serait bonne pour les dessins qui choquent les musulmans, alors que d'autres (suivez mon regard) ont droit à une défense systématique dès que l'on heurte leur sensibilité ; faut dire qu'ils sont bien organisés, n'est-ce-pas ? Hum. Evidemment, rappeler qu'on se fout de la gueule du pape ou de la figure de Jesus ne suffit pas à nous dédouaner de notre racisme latent : notre indignation serait sélective.

Pourtant, la comparaison entre l'affaire Dieudonnée et celle des caricatures du Prophète est un exemple flagrant de mauvaise foi, ou alors d'une pensée atrophiée parasitée par l'émotion. Deux poids - deux mesures, donc. Ca tombe bien, j'aime beaucoup ce concept d'analyse débile, le degré zéro de la pensée en ce qu'il donne l'illusion de la mise à distance pour à chaque fois retomber sur les certitudes de départ ("c'est dégueulasse"). J'avais justement glosé là-dessus lors des émeutes de banlieue, alors que toute la droite hurlait contre la supposée "compréhension" face aux émeutiers/racailles !

Dieudonné, au delà de ses sorties antisémites devenues classiques, s'est vu reprocher un sketch dans lequel il posait l'équivalence "juif = nazi" ; les caricatures, ici où la question du blasphème est hors du domaine légal, posent pour certaines l'équivalence "islam = terrorisme". Mais est-ce la même chose ? Ben non.

L'équivalence juif = nazi pose deux problèmes. Un premier problème d'inadéquation conceptuelle ; quoi qu'on pense d'Israà«l, ce n'est pas un état nazi. Contrairement à ce qu'un imbécile prétendait sur ce site, Gaza n'est pas Auschwitz, et sans même rappeler l'extermination de masse, les conditions de vie, certes terribles, des palestiniens dans les camps de réfugiés ne sont pas celles des juifs ou des autres déportés dans les camps nazis. De même, le génocide du peuple palestinien n'a pas eu lieu, heureusement. Il y a des cas limites, des crimes de guerre même, mais ce n'est pas Auschwitz, ni le Rwanda ou l'Arménie de 1915.

Le second problème est plus profond. Car derrière cette équation fausse, se cache un appel à la haine particulièrement vicieux puisqu'en posant l'équivalence entre victimes et bourreaux, il nie à la fois l'ampleur du nazisme tout en transformant en victimes éternelles les palestiniens, et implique sournoisement que l'holocauste arrange bien les juifs qui en profitent pour faire chier le monde ou annexer la Palestine. C'est d'ailleurs le sens caché de cette rumeur délirante que certains élèves de lycées de banlieue aiment à répéter, "Hitler était juif".

A côté de cela, l'équivalence Islam = terrorisme (passons sur le fait que le dessin au turban explosif peut être aussi bien lu comme un amalgame qu'une dénonciation), si elle peut choquer, si elle constitue peut-être une menace à l'ordre public ou une incitation à la haine, ne peut pas se comparer à la rhétorique de Dieudonné.

Déjà, le terrorisme n'est pas le nazisme, et n'est pas aussi grave ; c'est bête à dire, mais il faut en arriver là. Ensuite, peut-on ignorer qu'il y a effectivement des types qui s'auto-intitulent martyrs et qui tuent des innocents (le plus souvent eux aussi musulmans) au nom de la religion ? Et on entend rarement, dans le monde musulman, les voix des modérés qui condamnent ces boucheries.

Donc si la généralisation est en tant que telle fausse, puisque évidemment tous les musulmans ne sont pas terroristes, la critique de l'amalgame (qui peut parfaitement se faire en justice, pas à coup de grenades) ne doit pas passer à côté du problème du terrorisme islamiste, qui lui vise quelque part à mobiliser l'ensemble des musulmans dans un djihad anti-Occident.

Les musulmans modérés sont à plaindre d'ailleurs, pris en sandwich entre un Occident qui leur demande en permanence de faire allégeance à la démocratie, et des fanatiques qui voudraient les forcer à choisir leur camp, entre les vrais croyants et les infidèles.

Note : j'ai repris une partie de l'analyse faite dans ce commentaire.

Le jeu de la provoc (suite)


On n 'y échappe pas, c'est un engrenage démoniaque. Entre plier sous le diktat barbu et se montrer solidaire de nos "amis" danois (et même si leur petite provocation n'était décidément pas nécessaire), on se retrouve obligé de choisir son camp. Alors, évidemment, les autres journaux ne peuvent que publier les fameux dessins, histoire de montrer qu'ils ne cèdent pas à la menace des fous (personnellement, j'ai choisi le seul dessin vaguement comique) ; et plus cette affaire délirante gonflera hors de toute proportion, plus il faudra en rajouter.

D'ailleurs je suis surpris de voir combien cette histoire réveille des sentiments belliqueux en moi, alors que j'étais au départ d'humeur plutôt modérée ; je n'aime pas l'idée de donner des leçons de liberté aux autres, mais je ne supporte encore moins cette logique de chantage totalitaire, comme si les gouvernements devaient répondre de leur presse (bon réflexe proto-démocratique), comme si tout le monde devait se plier à des règles d'ailleurs fluctuantes (voir un billet intéressant sur Eclipse à ce propos).

Sur le fond, cependant, il ne faut pas se tromper de cible. Ce n'est pas vraiment un problème religieux. Ainsi une bonne partie de ce que je lis ou que j'entends reprend une vulgate antireligieuse un peu bébête, genre tous des curés, qu'ils aillent se faire enc..., vive la laïque, etc. Discours séduisant, que j'ai moi-même pas mal tenu dans ma jeunesse, souvent contrebalancé par un cliché de la même espèce, comme "je suis pas islamophobe, l'inquisition c'était pire, les juifs orthodoxes c'est l'horreur, et n'oublions pas l'âge d'or de l'Islam au douzième siècle en Sicile". Or dans ce cas précis, rappeler que l'on peut / doit critiquer toutes les religions, c'est passer à côté de pas mal d'enjeux sociologiques.

L'Islam n'est plus simplement une religion, c'est un puissant marqueur identitaire et un nationalisme paradoxal, qui permet de gommer des différences culturelles pourtant énormes. Cela ressemble à une culture du ressentiment, à la Nietzsche, qui se nourrit d'humiliations politiques (Israà«l ou l'Irak) et surtout économiques, avec, dans la plupart des pays arabes, une classe moyenne laminée et des jeunes condamnés au chômage et à "tenir les murs", les privant au passage de la possibilité de fonder un foyer. Et l'Islam est aussi la seule voie politique ouverte aux populations pour critiquer les pouvoirs autoritaires et corrompus en place (Voilà, me voila aussi islamologue, je suis bon pour le 20 heures).

Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que l'affaire ait été amplifiée par des régimes en recherche de légitimité, toujours prêts à instrumentaliser la religion et à désigner des ennemis pour éviter d'être comptables de leur autoritarisme corrompu. Or, entre ces gouvernements hypocrites et la pression des militants extrémistes, il est quasiment impossible de connaître l'opinion des gens ordinaires, cette fameuse "rue arabe" : est-ce qu'ils en ont vraiment à foutre ? Est-ce qu'ils se rendent compte que cette affaire est grossièrement instrumentalisée ? Hélas, on glose pendant des heures sur le limogeage du directeur de France Soir, mais on a peu entendu parler de ce tabloïd jordanien qui, dans un rare élan de courage modéré, a failli publier certains des dessins avant de se faire interdire.

Contrat de Précarité Eternelle ?

Si on s'éloigne de la question de principe, cette question "morale" qui est au coeur des petits débats qui ont lieu dans les commentaires de ce blog, débats qui opposent toujours gauche de gouvernement et "vraie gauche", si on passe sur la mobilisation sans conviction de la gauche, si on fait grâce à Villepin d'oublier sa précipitation et la façon dont il piétine les syndicats, bref si on se calme et qu'on boit frais, et qu'on regarde le CPE, pris isolément, sans préjuger de la suite des évenements, qu'est ce qu'on peut en penser ? (attention, billet chiant).

Pour moi, ce CPE-truc n'a qu'un mérite, c'est de tenter quelque chose de nouveau. Le reste est assez inquiétant.

Déjà je ne vois pas à quoi sert cette période d'essai allongée : c'est trop long pour tester quelqu'un, et potentiellement trop court pour se prémunir de toutes les fluctuations de la demande, comme le voudraient les patrons. Ce n'est pas une précarité éternelle, ni vraiment nouvelle pour ceux qui ont connu l'intérim, mais c'est un long moment à passer en courbant l'échine et en fermant sa gueule, et ce n'est pas une garantie de bonne fin, puisque la tentation de terminer le contrat avant sa transformation en CDI va démanger les chefs d'entreprise. Franchement, deux ans, ça me parait bien arbitraire comme délai.

Mais le truc qui me pose vraiment problème, c'est cette logique de soldes sélectives via le discount des charges sociales sans la moindre contrepartie ni évaluation. Un jeune, faut le former, hein, alors pour cela, on vous l'exonère de trois ans de charges sociales. Trois ans. Mais combien ça fait de moins pour la caisses de sécu et d'assurance chômage, qui seront comme toujours très partiellement remboursées par l'Etat ? Est-ce normal qu'il n'y ait nulle part une estimation de l'économie que cela représentera pour l'entreprise (le salarié verra toujours son brut et son net, lui il faut quand même qu'il raque) en fonction des niveaux de salaires ? Une estimation du coût de la mesure pour l'Etat - alors qu'une partie de ces CPE remplaceront des CDD qui eux sont chargés ?

Et puis l'exonération des charges, c'est la curée pour tout le monde. PME ou grosse boite, quelle que soit sa situation économique, quels que soient les dividendes versés aux actionnaires ou la mercos payé au patron (oui lui il bosse et il prend des risques, hein), c'est soldé. Pendant trois ans, ton jeune gratos, ou 25% moins cher (aucun chiffre...). C'est exactement comme l'histoire scandaleuse de la TVA dans la restauration, ou comme les aides agricoles soi-disant profitant à tous les paysans, on fait une mesure qui gave toutes les entreprises, celles qui en ont besoin comme les autres. Et pour finir, côté évaluation, on peut se toucher, rien n'est prévu, comme d'habitude.

Hélas, le débat s'enlise dans les principes : procès d'intention, pas forcément injustifié, contre un gouvernement occupé à créer de la flexibilité sans augmenter les garanties des salariés, ou si peu ; et protestations de principe contre la précarité, alors que la question de la thune n'est jamais abordée. Et pas question d'aller voir plus loin, par exemple une vraie flex-sécurité comme le propose Bockel (ah le diable blairiste), repris et bien analysé par Damien. Les principes, toujours.

Les beaux principes

On va encore me traiter de défaitiste, mais je n'arrive vraiment pas à aller au delà de ce sentiment ; je vois toujours les lycéens, la gauche et les syndicats jouer leur rôle, mais je sens bien qu'ils n'y croient pas, qu'ils récitent sans y mettre du coeur, coincés par une droite qui les renvoie à leur manque de propositions concrètes.

Expérience nouvelle, j'étais hier invité à un congrès départemental de la CGT ; il y a eu des discours contre le CPE, qui a bousculé un ordre du jour centré sur la syndicalisation ; on a fait une manif (de l'observation participante, vraiment) dans les rues d'une froide bourgade de Normandie pour aller déposer à la "pref'" la motion qui exigeait le retrait immédiat du CPE. Les délégués n'avaient pas tellement la force de crier les slogans, et les gens nous regardaient passer avec une certaine sympathie, qui me semblait teintée de nostalgie : voir des gens, dans la rue et pas devant la télé ou en train de faire leurs courses, pour aller déposer un truc que personne ne lira et qui ne servira évidemment à rien.

C'est une mobilisation automatique, réflexe, qui tourne complètement à vide. Je sais bien que l'anticipation de la défaite est déjà la défaite. Mais sur ce coup-là, je pense que la gauche se plante sur la justification du combat. Car tout ce débat repose finalement sur une vieille technique rhétorique : le CPE, c'est "entériner", c'est "accepter", c'est "promouvoir" la précarité. La précarité existe, des tonnes de dispositifs y pourvoient parfaitement, les jeunes s'y sont habitués faute de mieux, mais il faut continuer à faire comme si elle pouvait être créée (ou supprimée) par des dispositifs légaux. Cela me rappelle le combat contre le TCE, qui était accusé d'instituer le libéralisme, comme si nous ne vivions pas depuis deux siècles dedans, comme si nous n'étions pas complètement libéraux dans le plus infime de nos réflexes ! C'est sûrement dommage, mais ce n'est plus un problème de principe, je dirais même qu'à ce niveau, la question de principe est une grosse foutaise.

Il faut combattre la précarité, mais à moins d'en revenir aux Ateliers Nationaux, ce n'est pas le genre de chose qui se décrète. Hou le défaitiste, celui qui abandonne au marché le rôle de la politique ! Il faudrait que chacun dispose d'un travail et d'un toit ! Et d'un salaire correct s'il vous plait ! Les grands principes - et qui n'est pas d'accord avec cela ? Bensaïd a beau jeu d'hurler dans libé qu'il "faudrait renverser le despotisme des actionnaires et des marchés financiers", entre autres propositions du même niveau. Fort bien. Mais quand on propose des solutions façon social-démocrate, qui tiennent compte de l'état des lieux, ou des opinions de nos voisins européens, et qui passent par de la répartition, des incitations fiscales, ce sont des "mesures d'accompagnement" inacceptables.

Il ne faut pas enterrer la réflexion de gauche en sacralisant d'avance la réalité, et je le dis d'autant mieux que je souscris pour partie à la "vision" d'un système libéral qui bouffe la vie et fabrique des inégalités. Comme le disait une jolie formule de Philippe Van Parijs citée dans un supplément de libé : "je suis d'accord avec l'extrême gauche quand elle dit qu'il ne faut pas laisser le désirable être bridé par le faisable. Car le désirable continue à façonner le faisable". Mais il faut directement passer au delà des combats perdus d'avance au lieu de rester à rêver d'un système fordiste improbable. L'emploi à vie, c'est fini (et personnellement, je suis bien content). Il va falloir trouver autre chose...