Encore une réflexion brillante de Daniel Schneidermann, sur le thème très glamour de la prophétie auto-réalisatrice. D'après lui, la hype Ségolène est en train de parcourir les fédérations socialistes, au point que les militants des Bouches-du-Rhône, qu'on imagine pourtant pas les plus frivoles, seraient prêts à soutenir sa candidature si c'est elle qui peut battre la droite. Autant dire que les militants, aussi indisciplinés que les électeurs, font peu de cas de l'avis des spécialistes de la politique, Duhamel en tête, qui considèrent que Royal, c'est du vent, la même "bulle" que Delors ou Balladur. Et Schneidermann d'en tirer une leçon sur les médias, qui façonnent le réel autant qu'ils le retranscrivent.

De là à croire que la candidature Ségolène avance, il n'y a qu'un pas que je ne franchirais pas. J'avais déjà comparé la mode Royal à l'emballement du Nouvel Obs pour Wesley Clark (au moment où l'hebdomadaire recherchait justement à construire la réalité Royal) ; puis, sans trop le dire, comme un pote strausskahnien, donc forcément partial, me l'a fait remarquer, je l'ai comparée au cas Kerry ; ce que Schneidermann relate me confirme dans cette comparaison, d'ailleurs un peu trop élogieuse.

Parce que la sélection d'un candidat à coups de sondages de popularité me fait craindre le pire. S'il y a une leçon à retenir du retour de Chirac en 1995, c'est bien qu'il ne faut pas être trop directement soutenu par les médias, et surtout pas désigné d'avance comme vainqueur. Si les français plébiscitent par sondage Royal aujourd'hui, c'est parce qu'elle est relativement nouvelle, qu'elle change, qu'elle offre des perspectives, toutes choses qu'une candidate officielle n'aura plus.

Je ne suis pas a priori contre Royal ; laissons-là affronter les militants et les éléphants, qu'elle les convainque ou qu'elle retourne dans le Poitou. Plutôt que de se lamenter d'avance sur la fermeture des partis et les réflexes de boutiquier des différents courants, il faut bien se rendre compte que c'est parce qu'elle aura conquis de haute lutte sa candidature, et pas été directement désignée par la sondagite du moment et les couv' de Elle, que Royal aura sa chance. C'est parce qu'elle créera un vrai mouvement de foule parmi les militants du PS que quelque chose se passera de l'opinion. Je n'y crois pas, mais bon, laissons-la se battre, et Dieu reconnaîtra les siens.