A propos
radical chic

Le jeu de la provoc

Pour une fois, je ne sais pas quoi penser de cette histoire de caricatures du Prophète. L'Islam interdit de dessiner Mahomet, et justement pour "tester" la "liberté d'expression" un journal danois conservateur, Jyllands-Posten a commandé 12 dessins sans autre thème que de représenter l'irreprésentable. Etonnamment, les musulmans, enfin certains musulmans, ainsi que des gouvernements du Moyen-Orient, s'en montrent fâchés, et c'est l'escalade, du boycott de produits danois jusqu'à des agressions de ressortissants scandinaves vivant là-bas. Le gouvernement danois a botté en touche, prétextant justement de la liberté d'expression, tandis que les militants demandent des excuses.

Voila bien un sujet pourri, un terrain glissant, où tout le monde a de bonnes et de mauvaises raisons d'agir ainsi, et qui a simplement le mérite d'illustrer qu'aucun principe ne peut être poussé à l'extrême, tout seul.

Je perçois parfaitement "l'islamophobie" latente d'un journal danois qui ne "teste" pas n'importe quel sujet, et en même temps je suis atterré qu'on puisse encore aujourd'hui proférer le mot de blasphème et en faire un prétexte pour des violences, comme auparavant on condamnait à mort un écrivain. Et si je défends évidemment l'expression libre (courageusement, derrière mon PC), même si nous avons nos propres images interdites, je conçois quand même que l'on puisse réagir quand on est ouvertement provoqué.

A quoi sert la liberté d'expression ? Je ne suis même plus capable de l'expliquer, mais elle ne sert pas à définir une civilisation occidentale contre un prétendu obscurantisme oriental. Il est un peu facile d'oublier combien a été dure la lutte pour s'affranchir de la censure théologique pour faire aujourd'hui de notre liberté religieuse une raison de fierté. Si je pense personnellement que cette liberté est un bien, faire usage de la provocation n'est certainement pas la meilleure manière d'y conduire les autres cultures.

Car c'est bien une histoire de provoc. En écrivant les fameux Versets sataniques, Rushdie avait l'ambition de faire une oeuvre d'art, sans doute politiquement engagée, certainement intolérable aux yeux d'une minorité excitée, mais le but premier du livre n'était pas d'énerver les musulmans. Dans le cas des fameux dessins, et quoi qu'en dise le journal, on sent la provoc pour la provoc, ce qui a d'ailleurs bien fonctionné. Faits uniquement pour choquer, sans aucune autre justification réelle, les dessins ne pouvaient qu'être instrumentalisés par ceux qu'ils visaient indirectement.

Bien sûr, il y a une grande part de tactique là dedans, et comme l'expliquent Kepel et Chebel dans libé, c'est à qui s'indignera le plus pour démontrer qu'il est un bon musulman. Mais malgré cela, l'accusation de blasphème reste inacceptable. L'interdiction de la représentation se justifierait par le rejet de l'idolâtrie. Il est pourtant évident que les dessins n'ont pas la moindre portée cultuelle ; si l'un montre Mahomet avec un turban en forme de bombe, ce n'est pas non plus un problème d'idolâtrie (et quoi qu'on pense, des terroristes se justifient par l'Islam, donc l'attaque n'est pas purement gratuite). De plus, le blasphème se pense dans une religion donnée : ainsi, l'opinion des infidèles Danois à propos du prophète ne devrait pas compter, puisque étant hors de l'Islam ils ne peuvent pas être contraints par des règles musulmanes.

Finalement, c'est parce que les images ont circulé - et d'abord online - qu'elles sont reçues comme ayant été envoyées du Danemark spécialement pour énerver les musulmans... Et c'est bien cette volonté infondée de provocation qui permet aux musulmans de se draper dans leur honneur bafoué, et de hurler au blasphème comme s'il n'y avait pas de sujet plus important. Du coup, j'ai vraiment envie de renvoyer tout ce beau monde dos à dos.

Spécial Carrouf

« L’objectif de toutes ces missions, cela a toujours été de réussir à trouver des preuves pour virer des gens. Ceux qui coûtent trop cher, ou encore, ceux trop proches des syndicats. Sur l’hypermarché d’à‰cully, on m’a demandé de monter une embuscade sur une hôtesse d’accueil à temps partiel. Elle osait prendre le café avec des syndicalistes ! On a glissé un billet de cinquante euros dans un portefeuille, quelqu’un le lui a remis et n’est pas resté avec elle pour vérifier le contenu. Aucun papier d’identité dans le portefeuille, la fille a mis le billet dans sa poche... Sans savoir qu’elle était filmée. Du jour au lendemain, cette fille s’est - retrouvée sans un sou, avec toutes les difficultés que comporte un licenciement pour "faute grave". Elle est tombée en dépression pendant de longs mois. Elle vient à peine de retrouver du boulot. »

In l'Humanité, via Standblog (qui n'est pas d'accord avec moi sur les podcasts).

La leçon de grammaire

Non ! C'est dégueulasse ! Pas une OPA hostile sur Arcelor par un groupe indien ! Comme me disait un pote bien informé hier, il parait que la bonne noblesse industrielle française issue des forges, qui a toujours eu la mainmise sur Arcelor (et qui a grassement vécu, ces derniers temps, sur les subsides de l'Etat) l'a un peu mauvaise de se faire racheter par un groupe de ferrailleurs, qui n'existait pratiquement pas il y a dix ans.

Heureusement, Thierry Breton les comprend, et il précise que non seulement "il n'y a aucun projet industriel sur la table", parce que les Indiens, c'est connu, à part l'informatique, ils ne savent pas faire grand chose, mais surtout "pas non plus d'information sur le fait que les cultures des deux groupes pourraient fonctionner et vivre ensemble". C'est bien la preuve que cette OPA hostile est vraiment vouée à l'échec !

En attendant de payer un barbour vert olive et une chemise à carreaux pour donner un petit style "fin de race" aux nouveaux boss d'Arcelor, qui alignent quand même 30% de plus que le cours de l'action, Breton n'a pas d'autre solution que de gesticuler, et pas tellement d'autres objectifs que de faire grimper encore un peu plus le cours pour que ses copains patrons et ses électeurs actionnaires ne perdent pas trop au change. Comme dans l'affaire Danone, les capitalisme c'est le triomphe des entreprises françaises dans un sens, et pas du jeu dans l'autre - et le Monde de noter en passant que "quand Arcelor a lancé une OPA hostile sur le canadien Dofasco — offre qui a fini par aboutir (Le Monde du 25 janvier) —, Bercy ne s'était pas offusqué". Etonnant.

Ce qui est plus fort, et ce qui, à mon grand étonnement, confirme un certain mépris post-colonial, c'est la "leçon de grammaire" que donne Breton aux bronzés :

"Une offre publique d'achat (OPA) hostile — n'est pas digne de "l'économie moderne". "Une entreprise qui veut bâtir un projet (...) ne peut procéder de la sorte avec des groupes de taille mondiale", estime-t-il, "c'est un problème de grammaire du monde des affaires".

Dans dix ans les Indiens pèseront peut-être deux fois l'économie française, mais des gens comme Breton auront encore la prétention de leur expliquer ce que c'est qu'une OPA, à moins que l'obligation de vendre des Airbus ne les conduise à se rouler par terre comme aujourd'hui devant les Chinois.

Les podcasts c'est de la merde

Pourquoi se faire chier à écrire quand on peut se filmer en train de bavasser devant son camescope et son portable, et qu'en plus on peut rajouter des grimaces ? Même avec le son, c'est tellement mieux n'est ce pas, je peux écouter LLM sur mon ipod - une fois que j'ai épuisé tout Britney. Et derrière cette mode imbécile, qui nous présente des morceaux de vidéo mal filmés, à peine montés et le plus souvent sans le moindre intérêt, on ressent très fort la pression grotesque du progrès ; la même idée reptilienne qui dit que la télé c'est mieux que la presse écrite, c'est plus sympa avec les images, ça bouge et c'est moins fatiguant, tout ça.

Paradoxalement, on oublie que la débilité consubstantielle de la télé provient de sa lenteur. Contrairement aux apparences, montage haché, crétins qui coupent la parole et parlent dans un néofrançais scandé façon France Info, la télé souffre de son incapacité à délivrer du contenu à une vitesse satisfaisante pour un cerveau normalement éveillé. Mécaniquement, la lecture va quatre fois plus vite, laisse chacun aller à son rythme, et se concentrer sur la partie qu'il veut.

A la télé, la frustration ne vient pas du baclage et de la précipitation, mais de la superficialité. Ce n'est pas facile d'y échapper. Un truc qui m'avait bien fait rire à une époque, c'était Bourdieu acceptant de faire une émission de télé selon ses propres conditions. Au lieu du texte, qui permet de faire passer la subtilité de l'analyse (et les jeux de langue inutiles, style "classeurs classés par leurs classements"), le mandarin a condescendu à nous lire un cours façon amphi, la vitalité en moins. Plan fixe, lenteur excessive des propositions, avec l'idée sous-jacente que parlant à la télé pour critiquer la télé il fallait ostensiblement refuser de se plier à la règle habituelle (interruptions, montage, torchage). Résultat, une émission au style ORTF impossible à regarder sans s'endormir ou s'énerver. Tout le contraire de la version écrite qui avait justement trouvé son public.

Les podcasts, aujourd'hui, c'est pareil : à force de vouloir mettre de l'image et du son là où il n'y en a pas besoin, le message disparait derrière la technique, et cela ne sert plus à rien. Vivement que cette mode idiote disparaisse.

Tout sauf Sarkozy

Disons le tout de suite : le problème de l'anti-sarkozysme primaire, c'est qu'il se retourne contre ses propagateurs et sert notre ami Iznogoud. Quand Act Up lance une affiche délibérément provocatrice, ou que libé tente de le gourmander sur "racaille" et "Kärcher", Sarko se nourrit de ces critiques moralo-gauchiste pour renforcer son image d'homme d'action qui fait bouger les choses.

Car à droite beaucoup se retrouvent dans cette incarnation politique de l'esprit d'entreprise. A force de bosser sous la pression et de jongler avec les dossiers ou les clients, toute une frange du salariat du privé s'est forgé une vision sociale idoine. Ils ont l'impression d'être les seuls à bosser dans un pays où des solutions pourtant simples (les fonctionnaires au boulot, les voyous en taule et les sans-papiers dehors) ne sont pas appliquées faute de courage politique. Pour moi ce sont eux les sarkozystes, les convaincus qui s'inscrivent en masse à l'UMP. Rien de neuf, c'est l'homme providentiel pour toute une confrérie de demi-habiles persuadés de connaître toutes les solutions, qui communient dans le culte du "pas de prise de tête", et auxquels s'ajoutent des classes populaires qui se sentent délaissées et se plaignent à tort ou à raison d'insécurité.

Si on veut lutter contre Sarko, il faut trouver les mots pour parler à ces électeurs potentiels ; pas la peine d'essayer de les émouvoir quant aux sorties viriles du ministre ou en mentionnant sa politique anti-immigration. Même les autres critiques habituelles, trop médiatique, trop spectaculaire, pas assez de recul, rappellent surtout combien ce style de tribun plait à son public.

Pour moi, la seule solution est de montrer justement que ces postures ne sont que des postures. Plutôt que de lui reprocher d'avoir dit "racaille", et d'exciter tous ceux qui pensent qu'il a bien fait de l'ouvrir et de ne pas pratiquer la langue de bois, pourquoi ne pas regarder froidement son maigre bilan en terme de sécurité, où une répression à l'efficacité très relative, limitée aux opérations coup de poing, a aussi pour conséquence de tendre encore plus les relations entre les "jeunes" et la police avec comme premier résultat plus de voitures qui brûlent ? Pourquoi ne pas lui remettre en face ses réformes bidons, ou dangereuses, comme la création du CFCM qui sert surtout à institutionnaliser les intégristes ? Pourquoi ne pas rappeler que ses rapports avec la presse se fondent sur la force autant que sur la séduction ?

Il faut construire un discours anti-Sarko, mais pour cela il faut rentrer dans sa logique, au moins pour toucher ses fans. Manque de pot, je n'en vois pas le commencement.

Tout ça pour ça

Aujourd'hui, beaucoup de couples choisissent l'union libre, qui est "plus fréquente et dure beaucoup plus longtemps qu'auparavant", souligne le rapport de la mission parlementaire. (...) "L'union libre devient une forme de vie commune parfaitement balisée, qui ne concerne plus seulement une population marginale ou très jeune, mais qui est, au contraire, particulièrement répandue chez les hommes et les femmes qui ont déjà fait l'expérience d'une rupture d'union". (...) "Le mariage n'est plus considéré comme un préalable indispensable pour accueillir un enfant".

Etc., etc. J'ai déjà lu ça quelque part, me semble-t-il. Contrairement aux apparences, il ne s'agit pas d'un rapport de maîtrise de socio torché, mais des extraits du compte-rendu d'une "mission d'information" de l'Assemblée Nationale sur les mutations de la famille. Je ne cherche même pas à tronquer les citations comme un vulgaire journaliste anti-Chavez : voyez vous-mêmes, l'article du Monde n'est qu'un gros ramassis de poncifs, les mariages sont moins fréquents, les familles monoparentales augmentent et, dernière tarte à la crème sociologique du moment, le travail des femmes permet une plus forte natalité en France. C'est sûrement vrai, mais je ne sais pas si quelqu'un dans ce pays l'ignore encore.

Ne rigolez pas : tout cela, d'après le Monde, c'est "un an de travail, quelque 150 auditions, (...) une somme d'échanges considérable". Considérable, c'est le mot. Comme c'est impossible de trouver le rapport sur le Web, c'est peut-être le Monde qui travesti la pensée de nos élus. Personnellement, à moins que l'effet précarité ma fasse voir des stagiaires partout, j'ai du mal à croire que ce tissu de banalité ait pu avoir été écrit par des députés, et Valérie Pecresse, qui a signé ce truc, a dû faire tourner un cabinet de stagiaires et d'assistants pour en arriver à 400 pages.

Donc, à quoi ça sert une mission d'information ? Les députés, plus vieux et plus bourgeois, sont-ils si coupés du pays réel qu'il faille en passer par là pour leur apprendre ce que tout le monde sait déjà ? Non, cela permet aussi d'enterrer une fois de plus le sujet du mariage homo :

"Nous ne sommes pas là pour satisfaire une revendication des adultes, soutient de son côté Mme Pecresse. Le prisme de la mission, c'est l'intérêt de l'enfant." Et elle pose comme postulat que le mariage ne se conçoit pas sans la filiation.

On peut être contre le mariage ou l'adoption par des homosexuels ; mais est-il besoin de "travailler" (ctrl+x, ctrl+v) un an pour reprendre les classiques idées familiales de la droite ? Hop, "l'intérêt de l'enfant", c'est forcément de naître dans une famille avec papa et maman, et se marier, c'est forcément faire des mômes. Bref, plutôt que d'assumer ses valeurs, on essaye de les travestir en réalités psycho-scientifiques, et de toute façon c'est l'Assemblée qui paye.

Yield

Ca y est, je viens de comprendre la politique de Villepin ! C'est facile, c'est comme les ventes de billets d'avion, c'est du yield management : jamais le même prix pour le même siège, le but étant de faire raquer chacun au maximum de sa capacité en profitant de ses contraintes. Un billet pour demain ? Tu casques, t'avais qu'à y penser avant. Là c'est pareil, on divise pour mieux solder les jeunes et les vieux, ou les esclaves des PME; à coup d'éxonération de charges. En plus, on se contente de multiplier les promotions sans se rattraper sur les emplois captifs : pourquoi ne pas faire payer plus de cotisations sociales aux employés entre 30 et 50 ans, ou aux cadres ? Ah non, ça risquerait de renflouer un peu la sécu, et puis toutes ces charges, ma bonne dame, je peux pas à la fois embaucher et m'acheter mon audi intérieur cuir !

En tout cas l'apathie absolue de la réponse de la gauche et des syndicats, et des principaux concernés, ne m'étonne pas, d'ailleurs je suis moi-même complètement apathique. Je ne crois plus un instant le PS, ni même la CGT, quand ils reprennent l'antienne de la précarité généralisée. Ils jouent leur rôle sans y croire, ils savent au fond qu'on n'y échappe pas, et plus Villepin enchaîne les coups, plus ils se terrent. Pendant ce temps, les principaux concernés, déjà résignés à leur statut de lèches-botte dans une entreprise qui peut les virer ad notum, préfèrent espérer qu'ils y trouveront quelque chose plutôt que rien.

Finalement, ce qui me scandalise dans cette histoire, ce n'est pas l'empilement d'une nouvelle couche de précarité - et je me marre quand on explique que les banques prêteront dans les mêmes conditions qu'aux employés en CDI, c'est bien qu'en se focalisant sur le contrat jetable, on oublie les réductions de charges - le fameux yield. Le fait qu'on puisse ainsi bazarder des milliards (potentiels) de recettes sans la moindre contrainte ou le moindre contrôle d'efficacité, sans la moindre réflexion à moyen terme, ne m'étonne pas de la part d'un gouvernement de porcs prêts à mendier devant Bruxelles pour ne pas baisser leur culotte devant les restaurateurs. On est tombé bien bas quand même.

Précarité sur le web du Monde

Putain mais qui s'occupe du site web du Monde ? N'est ce pas la conséquence de la précarité et de la stagiérisation rampante si les titres sont écrits n'importe comment et ne veulent rien dire ?? Je lis à l'instant le titre d'une infographie : "le taux de chômage a baissé de plus de 3% en un an" ! Magie villepinienne, on est à 7% de chômeurs ? Non, hum, c'est le nombre de chômeurs qui a baissé d'environ 4%, l'évolution du taux n'est même pas disponible.

Et le même jour ils viennent de corriger le sous-titre annonçant la nouvelle encyclique du Pape, qui parlait d'un "texte à très haut niveau de principe" ou quelque chose comme ça, hélas je cite de mémoire. Vraiment n'importe quoi, plus encore que la "haute volée philosophique" qu'ils trouvent dans cette dissert de mauvais khâgneux (même si, reconnaissons le, je suis étonné qu'elle mentionne la critique nietzschéenne).

Le cas Royal (suite)

Encore une réflexion brillante de Daniel Schneidermann, sur le thème très glamour de la prophétie auto-réalisatrice. D'après lui, la hype Ségolène est en train de parcourir les fédérations socialistes, au point que les militants des Bouches-du-Rhône, qu'on imagine pourtant pas les plus frivoles, seraient prêts à soutenir sa candidature si c'est elle qui peut battre la droite. Autant dire que les militants, aussi indisciplinés que les électeurs, font peu de cas de l'avis des spécialistes de la politique, Duhamel en tête, qui considèrent que Royal, c'est du vent, la même "bulle" que Delors ou Balladur. Et Schneidermann d'en tirer une leçon sur les médias, qui façonnent le réel autant qu'ils le retranscrivent.

De là à croire que la candidature Ségolène avance, il n'y a qu'un pas que je ne franchirais pas. J'avais déjà comparé la mode Royal à l'emballement du Nouvel Obs pour Wesley Clark (au moment où l'hebdomadaire recherchait justement à construire la réalité Royal) ; puis, sans trop le dire, comme un pote strausskahnien, donc forcément partial, me l'a fait remarquer, je l'ai comparée au cas Kerry ; ce que Schneidermann relate me confirme dans cette comparaison, d'ailleurs un peu trop élogieuse.

Parce que la sélection d'un candidat à coups de sondages de popularité me fait craindre le pire. S'il y a une leçon à retenir du retour de Chirac en 1995, c'est bien qu'il ne faut pas être trop directement soutenu par les médias, et surtout pas désigné d'avance comme vainqueur. Si les français plébiscitent par sondage Royal aujourd'hui, c'est parce qu'elle est relativement nouvelle, qu'elle change, qu'elle offre des perspectives, toutes choses qu'une candidate officielle n'aura plus.

Je ne suis pas a priori contre Royal ; laissons-là affronter les militants et les éléphants, qu'elle les convainque ou qu'elle retourne dans le Poitou. Plutôt que de se lamenter d'avance sur la fermeture des partis et les réflexes de boutiquier des différents courants, il faut bien se rendre compte que c'est parce qu'elle aura conquis de haute lutte sa candidature, et pas été directement désignée par la sondagite du moment et les couv' de Elle, que Royal aura sa chance. C'est parce qu'elle créera un vrai mouvement de foule parmi les militants du PS que quelque chose se passera de l'opinion. Je n'y crois pas, mais bon, laissons-la se battre, et Dieu reconnaîtra les siens.

American Wankr

In his new book, rock-star French philosophe Bernard-Henri Lévy hits Route 66. With his driver. (...)

(In American Vertigo), he travels the United States "in the footsteps of Tocqueville." The trip was the idea of the Atlantic Monthly, which serialized his observations and hired a young assistant to chauffeur him down the open road because BHL doesn’t drive. ("It’s my infirmity," he apologizes.) (...)

"The trip was under three shadows," BHL explains. "The shadow of the war in Iraq, the shadow of an election, and the shadow of Katrina," although the hurricane hadn’t struck at the time he wrote the book. "The anti-ci-pated shadow of Katrina, as you see. I was in New Orleans four or five months before Katrina, and I more or less foresee what is going to happen." (...)

BHL, 57, is not a man particularly encumbered by modesty.

In New York Magazine (et Wankr).

Merci l'Europe

"Si l'on désespère les gens, on fait d'eux des terroristes. Quand on n'a rien à perdre, on ose tout et nous n'avons rien à perdre".

Qui parle comme cela ? Un travailleur social payé par le Hamas à Gaza ? Des anciens talibans ? Les "insurgés" irakiens ? Non, il s'agit d'André Daguin, le "président de l'Union des métiers de l'industrie hôtelière", cité dans l'Expansion. Daguin hurle à la trahison parce que la présidence autrichienne a enterré la promesse de Chirac d'une baisse des taux de TVA appliqués à la restauration. Et que va faire notre nouveau terroriste ? plastiquer l'immeuble du guide Michelin, ou l'ambassade d'Autriche ? Pire : "Si les restaurateurs n'obtiennent pas le taux réduit, il ne faudra plus compter sur nous ni pour le social, ni pour la formation... plus rien". Plus rien que rien, ça va être difficile, à moins de développer le travail forcé...

La seule chose qu'on peut concéder à Daguin, c'est qu'en effet, c'est énervant de se faire mener en bateau par un politique ; cependant, on connaît le destin des promesses électorales, qui n'engagent que ceux qui les croient, etc, celle-ci étant juste vraiment trop concrète pour pouvoir être traitée comme si elle n'avait jamais été faite. Mais a part ça, il faut dire merci à l'Europe.

Merci à l'Europe d'éviter de claquer 3 milliards d'euros pour une mesure injuste et inefficace, merci à l'Europe de ne pas contribuer à payer l'option GPS de la mercos de Daguin, merci à l'Europe de ne pas permettre aux restaurateurs qui tournent bien d'augmenter indûment leurs marges sur le dos de l'Etat, des consommateurs et plus encore des salariés du secteur (bien utiles comme prétexte mais faudrait pas non plus qu'ils réclament vraiment du blé), et merci à l'Europe de ne pas creuser encore un peu plus le déficit budgétaire qu'un certain gouvernement s'engage pourtant à réduire (comme chaque année).

C'est donc la conclusion, on l'espère, d'un jeu de billard à trois bandes où Jacquot promet n'importe quoi pour plaire à sa base tout en espérant très fort que l'Union Européenne sera celle qui apportera la mauvaise nouvelle (pour les restaurateurs, ou pour les crétins qui s'imaginent que les prix à la carte pourraient baisser...) et la bonne nouvelle (pour les finances publiques). Encore une fois, l'Europe a bon dos, et les souverainistes habituels auront beau jeu d'hurler contre la bureaucratie.

Mais il faut aussi faire le constat de la limitation imbécile de la puissance européenne ; si heureusement des mesures coûteuses et inutiles (sauf pour les concessionnaires auto) sont torpillées, il est quand même frustrant de voir que l'harmonisation ne va pas plus loin que cela, que certains pays ont effectivement des taux réduits dans la restauration (!), que par ailleurs l'Irlande continue à faire du dumping fiscal sur l'IS, et que la moitié du budget subventionne une agriculture intensive qui produit de la merde en détruisant la terre.

Me voy

Week-end prolongé : allez donc voir dans les archives (en bas à droite) si j'y suis !

Beati pauperes spiritu

Suivant avec diligence les (ultimes) voeux de Chirac et de Villepin, ce dernier appelant même la presse à "mettre quelques gouttes d'humour et de tendresse" dans ses articles, Le Monde 2 nous sort une "édition spéciale" intitulée "100 raisons d'être optimiste en 2006" ; personnellement, j'en vois déjà une, c'est qu'il sera difficile de tomber sur un titre plus bête le restant de l'année.

Faut dire qu'il en faut, du courage, pour aller à l'encontre de la pensée décliniste et de la triple blessure narcissique référendum-JO-émeutes ! Les choses sont tellement dures ! Cela suppose donc une véritable révolution des pensées ! Et comme l'imbécillité d'un tel programme est manifeste, tout le jeu de l'éditorial consiste à revendiquer cette nouvelle niaiserie, et de répondre à l'avance aux critiques en retournant contre eux leurs inévitables sarcasmes : vous nous traitez de candides, on s'en fout, on assume, le tout en citant Gramsci qualifié de "penseur le plus libre du siècle dernier" (!), histoire de rajouter une pirouette de plus.

Suit une compilation sans queue ni tête, au graphisme léché et incompréhensible (quelques lettres en gras de ci, de là, ou des mots grossis façon tags), avec une mélange de photos benetton (1 veuve namibienne / 1 homo à San Fran, tout le monde il est bobo) et des petits textes atterrants de nos "forces vives", choisies avec soin, Laurence Parisot et Bernard Thibault, Gad Elmaleh et Marie George Buffet, etc, textes presque tous organisés suivant le triptyque "c'est sûr que c'est pas facile / mais y'a des raisons d'espérer / alors faut y croire". A lire tout cela à la suite, on se prend d'un vertige ; fallait-il en arriver là pour que les lecteurs du Monde 2, qui pourtant ne manquent pas de raison de voir la vie en rose (une nouvelle bagnole, un billet pour les Seychelles, le CAC 40 au top) puissent se bâfrer sans culpabiliser ?

Finalement, il n'y a pas que cette pensée artificielle, toute de connerie décomplexée, qui sent l'époque - car s'il faut être optimiste, ce n'est sûrement pas en enchaînant les poncifs façon méthode Coué. Il y a aussi cette idée récurrente qu'il faut arrêter de se plaindre et enfin se bouger le cul. Ainsi la palme revient sans doute à Valérie Toranian, immanquable consuméro-féministe en chef de Elle ; elle nous parle, au hasard, de cette femme de banlieue qui, en empêchant physiquement son fils de sortir (brûler des voitures ?), prouve bien que le déterminisme social ne résiste pas face à la volonté d'une mère.

Faux voyage

J'y ai cru un instant, en lisant libé du week-end : Pékin Express, ça serait de la bonne télé-réalité, c'est à dire un truc qu'on se verrait bien faire soi-même (enfin, sachant que l'option "île de la tentation" est toujours quelque chose qu'on se verrait bien faire soi-même). Rallier Moscou à Pékin par la route, à travers la Sibérie et le désert de Gobi, même les mains vides, c'est un voyage que je ferais bien. Cet article de libé allait presque me convaincre de croire à nouveau en la télé...

Mais bon, en y repensant, c'est de la merde. Comme il faut bien de la compétition pour faire bouger ces candidats motivés (on les comprend) par le pactole du vainqueur, dès la première étape, des équipes seront éliminées. Alors oui on voyage les mains vides, mais ce n'est pas une raison pour flanner, c'est fini la route à pied façon Rousseau, putain pourquoi ce routier ukrainien ne conduit pas plus vite ? Ok, il est bourré, mais ça pas une raison pour arriver en retard ! On retrouve finalement le rythme endiablé des vacances de tour operator, dix minutes pour photographier le temple et en voiture Simone.

Ensuite, libé nous confie que la prod à déjà quelques belles images de vacances : "des heures d'auto-stop, des fous rires, des routiers sympas, Ernest qui vomit dans la cabine d'un camion, du porte-à-porte pour s'incruster dans des familles qui, elles, ne feignent pas la pauvreté, ou Fahti et Mehdi qui enchaînent les vodkas avec une nouvelle bande d'amis (en fait une bande armée)". C'est exactement le genre d'anecdotes qu'on accumule en vacances pour pouvoir être le roi de la machine à café au retour (chacun son heure de gloire), quitter l'hôtel pour aller chez les autochtones, picoler avec les indigènes, communiquer dans une langue barbare, le pied.

Mais déjà la recherche de l'exotisme du vacancier individuel est suspecte, car on sent bien que les images comptent plus que la réalité : donnez m'en pour mon argent, je veux voir des vrais enfants pauvres et des marchés colorés. Quand en plus on traîne derrière soi un cameraman, le mécanisme s'emballe forcément : vas-y que je joue la fraternité avec les locaux, et que je tiens mieux l'alcool qu'eux, et que je te parle de la France parce qu'après tout il faut échanger, non ?

Bref, c'est toute l'artificialité des vacances à l'occidentale qui se retrouve dans ce format ; l'absence de blé ou la démerde obligatoire ne change presque rien, faut avancer et faut trouver du typique, sinon les gens vont zapper, sinon ma soirée diapo sur laptop va être trop chiante.

Nuage


La recherche que tout le monde a déjà faite, et on comprend pourquoi ; ça vient de chez Jean Véronis. Je suis juste surpris que "merde" ne ressorte pas en plus gros...

Rien à dire

Je sens que, la déconnexion aidant, j'arrive aux limite de la contrainte (auto) imposée : un billet par jour ? Cela devient presque impossible en une heure de temps, à moins d'avoir l'inspiration soudaine que procure une pub idiote, un article caricatural, bref toute forme d'étalage de bêtise sur laquelle je percute avec bonheur. Parce que le fond de ma pensée, ma loghorrée anti-tout, a été tellement raclé et exploré ici que je suis quand même obligé de passer à autre chose. Et autre chose, ça prend du temps.

Alors quand j'essaye de me dire "hop un post en quinze minutes", sans inspiration particulière et surtout sans le temps qu'il faudrait pour développer un argumentaire, chercher des liens ou réflechir au moins un peu, ça coince. C'est la feuille blanche, et comme tout le monde je m'en sors en parlant de la difficulté d'écrire, mais ça ne marchera pas à tous les coups. Et si j'abandonne l'auto-contrainte, j'arrêterai très vite d'écrire, ce n'est pas le genre de chose qui se fait à moitié.

Donc ne vous étonnez pas si la qualité baisse ; il y a toujours un moment où il faut se renouveller, c'est un peu la crise du premier anniversaire, quelque chose que tous les blogueurs réguliers ont dû connaître.

Le travail disciplinaire

Au départ, c'est la peur du chômage qui a éteint la critique de ce qu'on appelait les "mc jobs" aux USA, les emplois de service pourris. Dénoncer les horaires éclatés et improbables, les conditions merdiques, les salaires réduits au minimum, et par dessus l'aliénation ou l'exploitation, c'est complètement has been ; c'est ça, ou le chômage, alors ne te plains pas et bosse, et sois heureux d'avoir déjà quelque chose à faire.

Aujourd'hui, il semble que la peur du chômage ne soit plus suffisament mobilisatrice. Ainsi, l'objectif de l'ANPE, paraît-il, est de forcer les chômeurs indemnisés à accepter le plus vite possible des boulots dont ils ne voudraient pas, et faire comprendre à ceux qui veulent encore être artistes ou bosser dans les secteurs plus glamours ou moins crevants qu'il n'y a pas de place pour eux, et que ce n'est pas à l'Unedic de payer pour leur reconversion, et puis quoi encore.

Mieux encore, ce qui se dessine en germe dans l'idée de l'aprentissage à 14 ans, c'est que le travail devrait avoir un bienfait disciplinaire ; si un élu de droite va jusqu'à regretter ouvertement la légion, qui permettait d'intégrer les fortes têtes, beaucoup de monde rêverait de voir notre jeunesse rebelle, et reconnaissons-le, ingérable pour l'école et insupportable en collectivité, cassée par la régularité d'un travail difficile, travail qu'elle devrait être bien contente d'avoir. Si en plus on peut coller à ces nouveaux travailleurs un emprunt immobilier sur 30 ou 50 ans, on sera peinard.

Ainsi deux idées du travail ont cours ; le travail motivant des cadres, qui permet de se réaliser (au moins en partie) et d'avoir une bonne image sociale, et le travail-sanction des nouveaux prolétaires, en forme de vengence de classe, histoire qu'ils apprenent trop tard la vertu qu'aurait eu l'école, et qu'on vérifie bien qu'ils n'essayent pas de vivre en passagers clandestins sur le dos de l'assurance chômage.

La cote à Chirac

En général j'éprouve toujours une joie puérile quand j'apprends que la cote de popularité du gouvernement (de droite) ou de Chirac baisse. C'est complètement débile, je m'en rends bien compte, mais c'est l'un des petits plaisirs du partisan, un peu comme la joie du supporter qui voit l'équipe rivale se prendre une claque ; une schadenfreude bien classique en sorte.

Quelle déception alors quand je lis dans le Monde que non, cette fois-ci, la cote progresse. Que s'est-il passé ? Qu'on-t-il fait ? Les gens ont vraiment eu de beaux cadeaux de Noà«l ? Je ne sais pas, mais c'est le bon moment de casser ce thermomètre qui ne me distrait plus. Car je n'ai ni le temps (étant encore à moitié déconnecté) ni l'esprit pour mettre en perspective, comme Emmanuel, le score de Villepin ou du Chi. Et de toute façon cette analyse brillante me pose un problème : regardé d'aussi près, le jeu de la cote de popularité perd tout son sens.

Le principe de ce jeu, justement ; chaque mois, un entrefilet parait dans la presse, ou est cité dans les journaux télé, en provenance d'au moins deux instituts de sondage, Sofres ou l'Ifop (pas trouvé la page, mais y'a des trucs intéressant, comme "les français et le désert"). En général, on ne nous communique que l'écart avec le mois précédent, et le score du moment, par exemple ce mois-ci 58% des français "approuvent l'action" de Villepin, ce qui me parait d'ailleurs trop favorable pour être vrai. Et comme justement le "score" parait irréel, on préfère insister sur la pente ; "forte hausse" pour Chirac avec son laborieux 44%, nous dit le Monde.

Hormis aujourd'hui, je suis souvent surpris, quand j'entends ces chiffres, que Chirac ne soit pas déjà en dessous de zéro, tant j'ai l'impression d'une immense litanie de la baisse : à croire que je ne retiens que ce qui m'arrange. Car tout le principe, c'est de ne penser qu'en variation ; plus 8, moins 5, gros gadin, petite progression, surplace éventuel ; de la même manière que l'on suit le CAC 40 sur l'écran de LCI ou la home de Club Internet, du vert ou du rouge, un taux de progression, et rien de plus. L'essence de l'annonce, c'est sa ponctualité, son côté décontextualisé, et la supervague analyse météo (ça monte / ça baisse) qui l'accompagne parfois. Et pas question de passer sous silence ces relevés de température ponctuels, c'est de l'info après tout, Chirac monte, demain il baissera, après demain, tiens finalement un petit retour de forme.

Et comme il n'y a jamais de perspective, ces chiffres irréels finissent par remplir leur rôle autoréalisateurs. Si tout le monde me dit qu'il aime mieux Chirac, pourquoi continuerais-je à voir un escroc incompétent en lieu et place d'un président modeste mais efficace ? Et si, le mois prochain, il se prend une claque, je me dirais qu'on a bien raison de lui reprocher le marasme français. Il reste au pouvoir ? Il s'en tape, des sondages ? Peut-être, mais il l'aura mauvaise, au moins, de savoir qu'il baisse.

Le cas Royal

Ségolène est une femme, une dirigeante politique qui bénéficie du plus haut pourcentage de popularité en France et c'est une présidente potentielle. Elle est candidate à la présidentielle française. C'est donc le temps des femmes (...). L'élection est en avril 2007, il lui reste du chemin à parcourir. Mais nous lui souhaitons un grand succès !»

C'est Michelle Bachelet, la candidate socialiste pour la présidence chilienne, qui le dit : ce n'est pas Madame Royal, mais Ségolène, c'est une femme (merci) et elle a un bon score dans les sondages. Voilà exactement pourquoi je me méfie comme la mort de ce buzz Ségolène, et pas seulement parce que le nom de son futur mouvement, "désir d'avenir", pue la mauvaise communication politique.

Jusqu'ici, au PS, les choses étaient à peu près claires ; d'un côté le néo-archéo Fabius, converti récent à la cause du peuple et à la lutte contre le méchant libéralisme, et de l'autre le réalo DSK, sur une bonne ligne post-jospinienne avec, au passage, quelques idées issues de son club AG2E. Au milieu, le chef de gare Hollande, trop impopulaire pour prétendre à quoi que ce soit, et le sympathique Jack Lang, avec son image de saltimbanque qui le décrédibilise un peu. Bien sûr, côté mouvement populaire, enthousiasme des foules, Fabius et Strauss-Kahn, c'est pas la folie ; et comme après toutes les guerres civiles suivies de fausses réconciliations (la fameuse "synthèse"), rien ne déteste plus un fabiusien qu'un strauss-hollandiste, et inversement.

C'est ainsi qu'apparaît, miracle, Ségolène Royal. J'ai déjà dit un peu ce que je pensais de la fabrication médiatique du phénomène, à partir d'un sondage de popularité, qui me rappelait le cas Clark (repris et mieux expliqué par Emmanuel, en anglais : "the prospect of a fight between a batch of uninspiring establishment candidates has led the media and the voters to believe that an untested but popular outsider could rescue a party in disarray"). Maintenant que j'y repense, et comme décidemment j'aime bien la politique américaine, Ségolène me fait aussi penser à l'investiture de Kerry : c'est le mécanisme bien connu du concours de beauté.

Ce n'est pas une nouvelle blague sexiste : ce que cherchaient les démocrates, c'est le candidat qui "pouvait battre Bush", comme aujourd'hui les militants socialos veulent le joker anti-sarko ; partant des sondages qui notent combien le couple Fafa/DSK est usé, ils recherchent directement quelqu'un susceptible de plaire aux Français, en se demandant non pas qui ils préfèrent, mais qui les électeurs devraient préférer ; aujourd'hui la mode est à Ségolène, alors hop on projette celle-ci en tête. Ok, comme le rappelle ce résumé canadien, elle n'est pas inexpérimentée, elle a su conquérir sa circonscription des Deux-Sèvres puis chopper la région, ce n'est pas Kouchner ou Simone Weil.

Mais sur quelle base est-elle préférée ? Parce qu'elle est populaire, et susceptible de plaire, pas pour ses idées, qui se résumeraient à la vague synthèse hollandiste, une légère touche familialo-autoritaire en plus. In fine, le pragmatisme est tellement fort qu'on part du personnage pour bâtir un programme, ou lui rattacher tant bien que mal l'attelage des idées du PS, encore en cours de définition. C'est à peu près l'équivalent de l'approche Villepin, qui ramasse large dans le domaine du gaullisme social, mais ce n'est pas du tout la tactique Sarkozy, qui développe un vrai programme (flippant) de droite, et qu'on le veuille ou non, une certaine cohérence politique. Alors si Ségolène (comme on l'appelle désormais) a toute ma sympathie, je ne pense pas qu'elle puisse gagner et l'investiture, et devant les français, avec simplement une bonne couverture média et un programme hybride destiné à plaire au plus grand nombre.

Mitterrandôlatrie ?

Mais qu'est ce qu'il se passe ? Est-ce que le pays tout entier communie dans le souvenir de l'ancien président, nostalgique d'une époque où les lendemains étaient prometteurs et la classe politique parlait encore français ? Ou est ce que personne n'en a rien à foutre, et que les médias nous servent leur menu habituel de commémoration parce qu'ils ont vu venir l'anniversaire des 10 ans ? Pas besoin de vous dire vers quoi je penche.

Car que vient étayer la thèse de la conversion universelle au culte de l'homme au chapeau ? Un sondage débile qui indique qu'il est le président préféré (ou le numéro deux, ça dépend des instituts), sans trop souligner combien Mitterrand vainc sans péril, profitant uniquement de l'oubli progressif du Général et de la nullité pitoyable de Chirac ? Ou le réflexe commémoratif du PS, qui en est réduit à ce genre d'expédients pour tenter d'occuper un peu la scène médiatique monopolisée par les deux clowns UMP, et qui ne peut s'empêcher de voir combien c'était plus facile quand le candidat était naturel, au moment où l'opération politique la plus comique de l'année est en train de se monter - je t'en donnerais du désir d'avenir tiens.

J'ai passé la moitié du week-end à demander autour de moi si les gens pensaient seulement à Mitterrand, je n'ai eu que des soupirs quant au rouleau compresseur des médias avec son cortège d'analyses caricaturales, qui finit même par énerver les fans. La vérité, c'est que Mitterrand est loin, et que sa nostalgie, sûrement sincère mais déjà un peu ridicule lors du rassemblement à la Bastille à l'annonce de sa mort, ressemble aujourd'hui à un prémachage marketing, un construction faite pour se vendre à un public désireux de se constituer une histoire, d'autant plus qu'il ne s'est rien passé depuis 20 ans, ou plutôt rien que Mitterrand n'ait fait. Revoir les image des roses au panthéon, c'est un peu comme acheter un double DVD collector de Casimir, ça donne l'impression d'avoir vécu.

Déconnecté

Je sentais que ça allait venir : l'expérience de la dépendance.

Tout a commencé en 1997, avec mon premier abonnement : la magie de voir tout à coup apparaître, sur mon propre ordinateur, quelque chose que je n'avais pas mis moi-même. Avant cela mes expériences s'étaient limitées à deux-trois connexions dans une bibliothèque universitaire, avec netscape et altavista, les deux pilliers de l'époque ; et comme il fallait laisser le modem prendre son temps, cela servait surtout à s'envoyer des mails.

Quelques mois plus tard, mes premiers stages en entreprise, et la découverte de la connexion illimitée. Au début, je n'osais pas encore rester connecté trop longtemps, histoire de ne pas passer pour un glandeur, mais progressivement cette barrière de la culpabilité est tombée, et j'ai pris d'autres habitudes, comme orienter mon écran de façon à avoir quelques secondes pour revenir sur excel en cas d'alerte ; et même ce genre de scrupule n'a pas duré éternellement. Enfin, la dernière barrière a été franchie avec la connexion non-stop à domicile.

Alors, depuis deux jours que cela ne marche plus, je me retrouve à tourner en rond comme un con, pour finalement prendre mes quartiers dans un cybercafé pakistanais. Le plus fort, c'est que mercredi libé parlait des stats annuelles de la consommation de télévision, encore en hausse de deux minutes, à 3h26 par jour, et je me demandais comment les gens pouvaient avoir le temps de mater la télé alors qu'ils regardent des DVD et qu'ils vont draguer sur Internet. Pourtant, je suis mal placé pour me foutre de leur gueule, 3 heures et demi par jour, c'est sûrement ma consommation web journalière, et encore. Et comme un vrai drogué, j'ai un peu honte de perdre autant de temps chaque jour, honte d'allumer l'ordinateur quand je ne suis pas tout seul, et honte de mes rares soirées solitaires passées devant l'écran à recharger quatre fois mes blogs habituels pour lire les nouveaux commentaires.

Evidemment, je me suis réabonné en coup de vent ; jamais je n'ai mis aussi peu de temps à me décider, et j'ai failli insulter la fille de la hotline quand elle m'a parlé d'un délai de quinze jours ! Putain quinze jours, heureusement que je peux me connecter du bureau. Et pourtant, sans ce blog, j'aurais certainement décidé d'arrêter.

La faute à la gratuité

Cette histoire de train de la mort est surprenante ; certes, je n'aurais pas aimer me faire insulter, dépouiller ou molester par des cailleras, mais toute l'affaire donne lieu à des commentaires tellement disproportionnés qu'elle a dû toucher quelque chose de bien profond. Voire toute la presse (et j'imagine, radios et télés) ne parler que de ça ou se rendre compte que Chirac lui-même se précipite pour appeler à la fermeté, c'est complètement fou.

L'un des problèmes sous-jacent est la façon dont la sécurité de tous est déléguée aux spécialistes, et n'appartient plus à chacun. Les passagers agressés n'ont pas pu réagir, et en effet il est trop dangereux de se lever pour s'interposer, puisqu'à coup sûr on sera le seul ! Il faudrait la certitude contraire, c'est à dire savoir que tout le monde réagira, pour que chacun puisse prendre le risque individuel de se lever sans se retrouver seul face aux brutes. C'est dans cet espace de peur que les racailles évoluent, parce qu'elles savent que leurs victimes n'auront droit à aucune solidarité.

Mais l'accusation la plus marquante portée contre la SNCF, parmi les concerts d'indignation, c'est la critique des billets promotionnels à 1 euro pour le nouvel an. Sous entendu, le train est gratuit, donc n'importe qui le prend, y compris des brutes bien décidées à gâcher les lendemain de fêtes des autres passagers.

Certains, pragmatiques, diront qu'il fallait s'attendre à ce que des fouteurs de merde prennent le train, et penser à la sécurité en conséquence ; ce n'est pas faux. Mais derrière tout cela, il y a une demande très nette : que les pauvres et les brutes basanées restent dans leur cités et ne viennent pas se mélanger avec les autres. Des années de discours politiques contre les ghettos, et la moindre affaire médiatique relance une volonté de parcage et de répression disproportionnée.

Or il faut s'attendre à ce que ces "jeunes" circulent, et c'est même crucial ; en l'état actuel des choses, tout le monde sait qu'il vaut mieux ne pas frayer avec eux, mais ce n'est qu'une fois qu'ils auront intégré l'espace commun qu'ils abandonneront leur comportement de prédateur, et cesseront de se déplacer en bande. Et je ne dis pas que c'est une transition facile...

L'école de la vie

Dans le Nord - Pas-de-Calais — comme ailleurs — la sortie hebdomadaire en famille à l'hypermarché demeure une tradition pour les couches sociales modestes. D'ailleurs, constatant un absentéisme récurrent — visiblement imputable à la fréquentation de l'hypermarché Auchan Englos, tout proche — un collège de la métropole lilloise a décidé de supprimer les cours le samedi matin. (Le Monde).

Chacun goûtera à sa mesure, et la petite vacherie socio-objective du Monde, et la force de la réalité. Pourquoi faire cours le samedi matin, quand les élèves préfèrent aller chez Auchan ? N'est ce pas l'école de la vie, riche, variée, et un monde idéal avec tout ce qu'on peut désirer à portée de carte bleue, juste un peu cher parfois, mais bon ? Et voilà peut-être l'une des rares activité en famille que les adolescents supportent encore, car les parents servent au moins à payer.

Je ne sais pas quoi penser du proviseur du collège en question. Fallait-il prendre acte de la hiérarchie des valeurs, et remettre l'école à sa juste place, une obligation chiante pour des enfants de pauvres qui de toute façon n'échapperont pas à leur destin de prolétaires du tertiaire ? Ou fallait-il maintenir le sanctuaire scolaire et l'obligation des cours le samedi contre vents et marées, tout en se lamentant à la Finkielkraut de cette institution en voie de desertion ?

C'est un peu l'équivalent, en plus trivial certes, de débat de Vatican II, aggiornamento ou maintien des traditions aux risque de se couper de la modernité.

Pipolande

D'après le Monde, il y aurait six à sept millions de blogs en France actuellement. Hum. Ce compte a l'air complètement foireux, et de toute façon ce besoin débile de cracher un chiffre global ne mène nulle part.

La méthode ; déjà , avant même de lire ces chiffres, je sens qu'il y a un gros problème. On nous parle "d'un français sur dix", comme le dit le titre de l'article, une estimation provenant de "l'agence-conseil Heaven" (inconnue au bataillon) qui a procédé à un "recoupement des données" européennes, pour arriver à des chiffres "recoupant ceux de Médiamétrie". Ca recoupe à mort, puisque Médiamétrie, qui dit en effet "qu'un internaute sur dix a crée son blog" (d'après le même article) considère qu'il y a en France 26 millions d'internautes. Je vous laisse faire le calcul.

Bien sûr, quand on prend en compte le paquebot Skyblog et le comptage des blogs morts-nés, on arrive sûrement à un nombre assez délirant de "blogs" ; reste à se demander de quoi on parle, de blogs, ou de plate-formes d'email partagées avec quatre personnes ? A ce niveau, cela revient à parler de "livres", confondant la littérature, les PUF et les merdes publiées à compte d'auteur, ou pire encore, puisque n'importe qui peut démarrer un blog, il suffit de coller trois photos merdiques de ses potes sur un nouveau skyblog. Additionnons, additionnons, il en restera toujours quelque chose...

Donc soit le "phénomène" est méprisé des médias, qui y voient généralement un défoulement d'ego sur fond d'isolement numérique (et d'ailleurs la thématique en cinq papiers du Monde ne parle que des skyblogs), soit il est traité sous l'angle du barnum, rendez-vous compte, un français sur dix, alors va y avoir de la thune à se faire. Je ne vais pas "défendre" la "blogosphère" puisque cela revient plus ou moins à "défendre" l'Internet, mais j'espère qu'un jour on arrêtera de nous soûler avec ces considérations générales assez imbéciles.

Diversification


Et en effet, qui mieux que le "grand quotidien de référence" peut garantir une "relation sérieuse" ?

Private Jordan

Les soldats américains sont différents, si l'on se place côté uniforme, ou en privé. Tout équipés, harnachés, casqués, portants des armes trop lourdes malgré leur bras gonflés aux stéroïdes, ils méritent bien leur réputation de machines à tuer, et je ne voudrais pour rien au monde les croiser au détour d'une rue de Bagdad (ce qui ne risque pas d'arriver de toute façon). Mais une fois rendus à la vie civile, ou alors avant le départ, ce sont des mômes ordinaires, juste très américains dans leurs corps trop larges et leur obsessions des gadgets ; des mômes ordinaires, et des enfants de pauvres.

Cela ne m'a jamais autant frappé que dans ce bref article du Times, où l'on rencontre la soldate Katherine Jordan, fille de soldat, nièce d'un vétéran du Vietnam, et prolétaire du Kansas. Elle s'est engagé en 2004, alors que l'Amérique était déjà en guerre et que l'armée ne parvenait plus à recruter, et aussi parce que les recruteurs avaient laissé entendre que d'ici là, l'Irak serait tranquille. Ben voyons. Elle montre ses tatouages, raconte qu'elle a augmenté son assurance vie, mais elle se console en pensant à sa solde améliorée qui lui permettra d'économiser 15 000 dollars pour s'acheter une bagnole en retrant. C'est dire qu'en plus ils ne sont même pas correctements payés pour aller mourir dans le désert...

Il y a comme un monde entre l'Amérique sitcomesque façon Beverly Hills ou The O.C. (Newport Beach, en français, paraît-il), avec ces histoires pas complètement fictionnelles de gosses de riches qui boivent trop, mon dieu - et la réalité du Kansas où une fille unique va se faire buter ou couper la jambe en Irak, après avoir elle-même contribué à tuer des insurgents, ou quelques irakiens qui passaient par là. En voyant cela, je comprends mieux ces mouvements de gauche qui veulent soutenir les soldats, quelque chose d'impensable dans notre conscience pacifiste.

Et bonne année

Passé les amis et les proches, il va falloir souhaiter la bonne année à un nombre incroyable de personnes dont on n'a rien à foutre : un souhait vide pour des êtres inexistants. Avec les amis déjà, il est difficile de se rendre compte de ce que l'on dit tant la phrase rituelle est verrouillée, que son sens pourtant simple nous échappe au fond, et qu'on la jette à la tête des autres avec une joie de clébard pavlovien ; certes en toute sincérité, mais sans se demander vraiment ce que l'on peut bien souhaiter comme bonne année (et ne me parlez pas de mariages ou d'enfants).

Alors, quand il s'agit de presques inconnus, il devient totalement impossible de donner un sens aux mots, et ce ne sont pas les précisions que certains croient bon de rajouter qui changeront quelque chose ; au contraire elles risquent encore d'augmenter la vacuité des voeux. Ainsi cette relation de travail qui me souhaite une bonne année "sur le plan personnel et professionnel" : bravo, il fallait y penser. Une fois encore, nous parlons sans parler, et la seule consolation est que cette politesse élémentaire, comme les autres, a le mérite de l'apaisement et met un peu d'huile dans les rouages sociaux.

C'est pour cela que si nous devions contourner le rituel, ou l'interroger, nous ferions plus de mal que de bien ; je m'imagine demander à quelqu'un "mais pour vous, quelle serait une bonne année ?", et je me dis que j'ai une chance sur deux de passer pour un illuminé. Alors je vais continuer de me débarasser le plus vite possible des voeux obligatoires, sans en rajouter sur le sourire hypocrite, et je vais donc continuer de passer pour un connard insensible qui ne prend pas plaisir à balancer gratuitement des souhaits vides à des gens dont il se fout.