A propos
radical chic

Cadeaux jetables

Cette année je suis presque surpris de ne pas revoir les pubs pour les opérateurs de portable qui m'avaient tant énervé l'an passé, ces incitations à balancer des SMS à tout son répertoire avec les mêmes voeux pourris, ou pire, de le faire en image. Mais si les opérateurs se sont fait relativement discrets, c'est qu'ils ont laissé leur place aux vendeurs de gadgets.

Jamais dans le métro je n'ai vu autant d'affiches ressemblant à des pages de catalogue conforama agrandies 20 fois, avec la même laideur objective du packshot entouré de couleurs criardes, au point qu'il est aujourd'hui impossible d'ignorer le prix d'un ordinateur portable avec écran 15,4 pouces, d'un appareil photo numérique 5 mégapixels ou de n'importe quel baladeur MP3 (baladeur, j'adore ce mot, tellement années 80) ; et à chaque fois les détails techniques prennent plus de place, au point que je vais finir par regretter ces pubs à l'ancienne où l'on noyait le produit (merdique) dans un flou artistique.

Le plus triste c'est qu'il est impossible aujourd'hui de penser à faire un cadeau collectif sans voir un ipod ou un appareil numérique sortir du paquet à la fin de la soirée (surtout pour les trentenaires) ; ce n'est pas que ces gadgets soient inutiles, mais personne ne s'inquiète de leur caractère complètement jetable. Dans deux ans, la moitié des appareils photos aujourd'hui vendus seront bons pour la poubelle, parce que leur écran aura lâché, que la batterie sera crevée ou que l'utilisateur aura fini par s'inquiéter du délai irréel entre la pression du doigt et la prise de la photo, et voudra absolument un nouveau modèle ; pendant ce temps je continue à pouvoir prendre (et rater) des photos avec un appareil vieux de 25 ans, du moins tant qu'il sera possible de trouver des pellicules film.

Donc les cadeaux que l'on nous a incité à faire, et que l'on nous incite aujourd'hui à revendre (pas de complexes) sont de plus en plus merdiques, et viendront encombrer les fonds de tiroir comme nos premiers portables ; qui n'a jamais senti cette étrange nostalgie devant ces téléphones-frigos qui nous faisait pâmer il y a à peine cinq ans, et que l'on regarde aujourd'hui comme les Allemands de l'Est leurs vieilles Trabant ?

Le niveau baisse

Mon sujet démagogique favori, illustré grâce à Saki : un extrait d'une copie de seconde comme on les imagine, avec une vive compréhension du sujet.

Tout cela pour ma proposition provoc de l'année, un blog de copies pourries (mais certains élèves pourraient faire exprès d'en rajouter pour gagner la publication).

Pause bien méritée (d'abord)

Plus de connexion internet (ou presque), donc pas de blog du mercredi ; que ceux qui sont en vacances se déconnectent et que ceux qui sont au boulot, dans cette ambiance de relâchement généralisé, ne fasse pas semblant de bosser et sortent revendre leurs cadeaux de Noà«l (merci Libé de faire de la pub à Ebay) ou aller voir des films.

Et quel charme rustique que de se voir avec une ligne presque coupée, un débit de 2 kbs/s comme au bon vieux temps du modem ; j'avais oublié cette position du guetteur devant une page qui s'affiche ligne par ligne. En tout cas, Noos (et leur hotline de voleurs) c'est de la merde, vivement que je change de fournisseur.

Les fêtes

C'est peut être parce que je vieillis, mais cette année je trouve que les fêtes n'ont vraiment rien de désagréable. Jusqu'ici, si je ne pouvais pas vraiment me plaindre des soirées familiales elles-mêmes, j'étais toujours mal à l'aise dans la course à l'engraissement physique et à l'accumulation de merdes vraiment trop chères mais qu'on paye en fermant les yeux parce qu'on est à la bourre ; et encore plus gêné par ce simulacre d'amour universel déversé par tous les canaux possibles : ces images de bonheur familial retouchées par la pub m'ont toujours paru plus obscènes que les actrices porno en tenue de père noà«l (not safe for work, comme on dit).

Cette année, si je pense toujours plus ou moins comme le titre la Décroissance, "Moins de cadeaux, plus de fraternité", tout cela m'indiffère, je n'ai plus la force de râler contre ce système. Pire, je suis content de faire des cadeaux (des vrais) et de profiter de l'organisation ultra rodée des grands magasins (même si comme le note Phersu, "aux Galeries Lafayette (…) les cent "Laquais" (sic) habillés en pages avec perruques, qui doivent porter les colis de dames parfois agressives ne peuvent que heurter nos sensibilités égalisatrices."). Et je suis jouasse de manger du foie gras sans penser aux traitements horribles subis par la bête, et aujourd'hui j'apprécie vraiment la neige qui tombe, sans aucune pensée coupable pour ceux qui vivent dehors. Bref, cette année, je suis d'humeur suffisamment égoïste pour profiter des fêtes. Peut-être que ça passera ?

De coup, je n'ai même plus envie de chercher des billets anti-fêtes sur les blogs des autres ; je devine par expérience qu'ils doivent se compter par centaines, et je sais à peu près ce qu'ils contiennent puisque j'aurais pu en écrire un moi-même. Bref, je m'en fous, et d'ailleurs c'est presque inquiétant de voir combien nous ne sommes pas attentifs aux discours qui ne rentrent pas dans notre cadre de pensée…

Les relégués

Un an après l'obscénité du tsunathon, il est de bonne guerre de revenir sur la plus grande démonstration de générosité du village global. Pour faire taire les critiques, qui auront beau jeu de rappeler qu'il y a vraiment eu des morts et que cet argent, même mal géré, aura servi à quelque chose, je leur concède ces deux points : mieux vaut trop de générosité que pas assez.

Pour le reste, je suis assez d'accord avec Libé qui met en miroir l'avalanche de thune destinée à l'Asie du Sud Est, et l'absence presque complète (full disclosure : la mienne y compris) de générosité concernant le séisme au Pakistan.

La Croix-Rouge aura beau rebaptiser cette zone "Asie Centrale" et mettre en avant des images pietà-esques, le réveil des consciences est difficile, et ne reste en dernier recours que la culpabilisation, qui n'est jamais la meilleure façon de mobiliser efficacement les gens. Enfin, pour que cela soit pire, la limite de la solidarité privée amène la limite de la solidarité publique ; des opinions indifférentes font des gouvernements peu pressés d'abonder aux fonds d'urgence de l'ONU.

Donc je repense à ce qui m'avait dérangé à l'époque ; cette générosité par émotion, par grande cause nationale, ce genre de pulsion qui balaye tout et s'auto-entretient, la nécessité de l'identification avec ces touristes, victimes minoritaires mais qui-auraient-pu-être-nous, et enfin ces fleurs que les médias ont jeté à l'opinion, vous êtes tellement généreux, c'est magnifique (et honte à MSF qui a cassé le beau joujou de la grande cause). Une fois l'orgie d'amour et de compassion passée, on s'arrête là.

La différence entre l'Asie du Sud-Est et le Pakistan, c'est un peu l'opposition téléthon-sidathon, d'un côté des gentils enfants victimes d'un destin injuste, et de l'autres des pédés-drogués qu'il faut ne pas trop mettre en avant si on veut émouvoir les gens. Car tout fonctionne dans une vision binaire : il y a les gentils thaïlandais et les moins gentils pakistanais, les gentils myopathes et les moins gentils drogués, les gentils pauvres victimes des fermetures d'usines et les moins gentils RMIstes qui sont des flemmards ; à certains, la compassion, à d'autre la fermeté ou l'oubli.

Bref : les pakistanais n'ont qu'à pas être musulmans, ni porter des habits traditionnels pas super seyants, ni vivre dans des montagnes où il n'y a jamais de touristes ni de journalistes, bref ils pourraient être un peu plus télégéniques, et faire un effort pour nous émouvoir ou au moins nous distraire. Sinon, comme pour les pédés séropos et les pauvres glandeurs, ils n'ont qu'à être un peu plus responsables, non ?

Le podcast

Il y a deux choses qui me gavent dans le "phénomène" des blogs ; d'abord le discours "anti", venant souvent de la presse, qui voit dans cette activité un délire égocentrique et à la limite dangereux pour la démocratie (déjà évoqué et ), et de l'autre côté le métablogging, ou discours des blogueurs sur les blogs, qui consiste le plus souvent à se pignoler virtuellement en ayant l'impression d'être à l'avant garde d'une révolution.

Autant dire que le foin autour du podcast de Lemeur chez Sarkozy, dont tout le monde parle, a quelque chose de pénible, mais en même temps il me parait difficile à ignorer, tant il concentre les dérives du délire "blogotriomphaliste", selon une expression empruntée (je ne sais plus) à Versac ou à Emmanuel.

C'est d'abord le morceau de vidéo (podcast = vidéo en ligne sur un blog) lui-même qui énerve, avec sa prétention de réaliser un "évenement". Avant on distinguait l'évènement de l'évènement : il y avait d'abord quelque chose qui advenait, un acte artistique ou politique disons, et ensuite, en fonction de la valeur théorique ou historique de la chose advenue, cela prenait de l'ampleur. Aujourd'hui le marketing nous a habitué à prédire l'évènement au second sens du terme à la sortie de la moindre merde hollywoodienne, et ce mot ne veut plus rien dire.

La vidéo de LLM, que personne n'a le courage de regarder jusqu'au bout tant elle manque d'intérêt, dérange parce qu'elle a cette prétention à l'évènement, plus que par son contenu publicitaire ou grossièrement apolitique. Loïc rencontre le ministre, il n'apprend rien (et surtout pas avec ses déclarations pleines de reconnaissance envers l'internet et les blogs, quelle surprise), mais explique en long en large et en travers que c'est une extraordinaire première, le premier podcast de Sarkozy. On croit rêver. Et Pointblog y voit carrement "un moment important, une date historique", pour la "blogosphère". A peine advenu, cette plate rencontre devient un repère. N'importe quoi.

Alors que tout le monde se met à en parler, on comprend que des blogueurs râlent, sur pointblog et sous la vidéo de Loïc, au point qu'une version détournée apparaisse. Bien sûr, certains sont embêtés de se sentir représenté malgré eux par un entrepreneur habile et qui comme tous les patrons, ne fait pas de politique ; il a beau rappeler qu'il ne représente que lui-même, ce n'est pas vrai, il joue de sa double casquette de patron et de spécialiste/représentant des blogs, car il est celui qui est invité par tous les médias quand ceux-ci font leur numéro hebdomadaire sur le "phénomène des blogs". Mais si ces râleurs luttent pour ne pas être représentés par Lemeur, ils restent dans la fascination pour les blogs ; ils veulent défaire l'évènement et en bonne logique virale (dans laquelle je tombe) ils contribuent à le perpétuer.

Pas grand monde par contre pour revenir au fond : le podcast, c'est de la merde. Il faudrait vraiment se faire chier pour charger ce clip sur un écran de 4 cm et le mater dans le métro. Le podcast, comme le blog, ce n'est qu'un moyen de partage ; s'exciter sur la technique me fait penser à ces gens pathétiques qui ont un énorme matériel hifi et une vingtaine de disques pourris, ou ces blaireaux qui choississent les films en cherchant le son 5.1 qui rendra le mieux sur leur home cinema, t'as vu on entend la balle siffler de gauche à droite.

La déculottée

Entretien musclé, le terme est faible : c'est plutôt une énorme claque dans la gueule que libé se fait à lui-même. La valeur médiatique de Sarko est-elle si forte qu'il faut triompher lorsqu'on a obtenu un entretien avec le Ministre de l'intérieur ? Et malgré cela, quelle idée de publier cette espèce de déroute en rase campagne où trois journalistes nullissimes, s'imaginant pointer les "amalgames", sont réduits à lui servir la soupe et à compter les coups que Sarko leur colle à la gueule, sans être capables un instant de sortir de la posture morale vaine dans laquelle il a réussi à les coincer !

Et ce n'est pas l'éditorial misérable, qui postule poussivement que c'est Sarko – et non pas libé – qui fait du damage control quand rarement son discours n'a été aussi bien mis en valeur dans un journal, qui parviendra à faire avaler cette déculottée. On en vient presque à croire à une opération de propagande subtile, une sorte de pacte July-Sarkozique...

Quelques morceaux de choix :

Est-ce que vous n'avez pas parfois honte de votre manière de réagir aux événements sans aucun recul, et parfois sans beaucoup de réflexion ?
Est-ce une question ou une déclaration militante ? Venant d'un journal dont le manque de recul est une caractéristique, je pourrais prendre votre question comme un hommage ! Pour le reste, je suis un républicain scrupuleux, sans doute moins sectaire que vous.
(suit un exposé de sa politique) Sur toutes ces questions, j'ai exprimé un diagnostic et une vision de notre société. Et vous osez dire que je devrais avoir honte ? C'est vous qui devriez avoir honte de poser une question aussi contraire à l'objectivité la plus élémentaire.
Tout cela, personne ne vous le conteste. (…)

Bravo, il a dû apprécier en connaisseur. Autre extrait réjouissant :

On ne vous interdit pas de parler, vous avez sans arrêt la parole...
Vous êtes sectaires ! C'est d'ailleurs une partie de vos problèmes que ce décalage total entre le côté systématique de votre pensée et l'aspiration du plus grand nombre. Si j'ai des bons sondages, si les gens se reconnaissent dans la façon dont j'ai géré les banlieues, ce serait donc parce que le peuple est stupide ? Vous, vous avez toujours raison et c'est le peuple qui se trompe ? C'est formidable : ou bien les Français ne me suivent pas, et dans ce cas-là j'ai tort, ou bien ils me suivent, et dans ce cas-là ce sont les Français qui ont tort. Mais vous, vous avez toujours raison. C'est exceptionnel ! Vous ne doutez donc jamais ?

Blam. Et il ne répond pas à la question posée, mais personne n'ose lui faire remarquer. La tactique de Sarkozy est vieille comme la droite, et d'une grande pertinence ; non seulement il drague à droite, mais il pourrit les journalistes de gauche, en répondant par un classique anti-boboïsme quand ceux-ci tentent d'attaquer à coup de lamento moralisateurs, comme l'illustre un "quelle horreur" complètement déplacé dans une des questions de l'interview. Et soyons sûrs que le jour où le bilan minable de Sarkozy sera enfin pris en compte dans la presse, celui-ci sera le premier à revenir au débat moral pour stigmatiser les chômeurs paresseux, la perte du goût du travail ou ce genre de conneries. Toujours un temps de retard…

Pourtant, Libé à raison sur le fond : Sarkozy pratique l'amalgame. Mais il a suffisamment de finesse pour que son discours mobilise ses troupes et convertisse la frange la moins fachos de l'électorat lepéniste, sans que les journalistes puissent donner un peu de substance à ces accusations mêmes. Paradoxalement, c'est Libé qui en arrive aux méthodes Act Up des accusations dans le vide, tout en perdant le charme du raccourci brutal de l'affiche. A tenter de disqualifier le petit vizir en postulant une équivalence "Sarko = Le Pen", on renvoie au vieux slogan "Le Pen = nazi" dont on a pu mesurer combien il a servi de barrière morale ces deux dernières décennies.

Les désirs et les réalités

Vous avez vu Ségolène Royal en couv' du Nouvel Obs de la semaine passée ? A chaque fois que je l'ai vu, et l'affichage étant bien orchestré, on ne pouvait pas trop passer à côté, j'ai repensé à une autre couverture du même journal, avec Wesley Clark. Qui-est-ce ? Bonne question, puisque ce général candidat à la candidature démocrate contre Bush s'est violemment ramassé dans les primaires et a été complètement écarté par le duel Dean/Kerry ; à peine apparu et déjà oublié. Pourtant le Nouvel Obs n'avait pas hésité, à l'époque, à faire de lui l'homme qui pouvait battre le grand méchant Bush - certes, avant qu'une apparition dans un ridicule pull écossais donne le signal de sa disgrâce.

Aujourd'hui, c'est Ségolène (puisqu'on appelle par leur prénom les femmes et les étrangers, en bonne affection paternaliste) qui pourrait battre Iznogoud. Toujours ce fantasme de l'outsider, suivant une lecture bébête des sondages qui donnent systématiquement une prime aux non-candidats, pseudo-représentants de la société civile et d'une certaine nouveauté, jusqu'à ce qu'ils entrent en campagne ; alors leur manque d'idées originales ou de professionnalisme, sans parler du problème de l'appareil du parti, suffit à les couler.

Ce qui me choque là-dedans, c'est ce mélange d'info et de people (je n'arrive pas à m'y habituer), d'analyse et de pulsions partisanes, et cette envie de vendre plus tout en fabriquant l'actualité. Cette candidature Ségolène sent le coup monté médiatique, et surtout les fantasmes d'une presse qui prend ses désirs pour des réalités, comme pour l'éphémère Clark : elle voudrait transformer les spéculations alcoolisées des dîners mondains en solution magique pour faire gagner la gauche. On en reparle l'année prochaine, et soyez sûr qu'on rigolera encore de cette "campagne" Royal 2007.

Les privilégiés bloquent New York !

En ce moment New York ressemble à Paris, avec une grève générale du métro, le grand froid en plus. Et, le journalisme étant ce qu'il est, le même balancement des pour et contre se retrouve outre atlantique, solidaires d'un côté, et ceux qui dénoncent les privilégiés, comme en témoigne cet extrait d'une dépêche AP :

Yvette Vigo, (a Citibank employee) tried to dress as warmly as she could, in a parka, fur hood and gloves, since she had already walked a couple of miles from her Lower East Side home to reach the shuttle.
"I'm not happy about this. It's too cold to walk this far," she said. "But they do deserve more money."

Stefano Kibarski, working the overnight shift at a coffee shop in Penn Station, wasn't so sure.
"I read their wages in the newspaper. They make, like, triple what I make," he said. "It's a monopoly. There's no alternative, and they know it."

La réaction de la première s'explique peut-être par son nom français ? En tout cas, voila l'occasion de voir un problème familier traité de l'autre côté ; notamment avec la spéciale du NY Times, sauf que ce n'est pas exactement pareil, quoi qu'en disent certains.

Déjà, la grève est illégale : les employés voient deux jours de salaire retirés pour chaque journée de grève, et un juge vient de décider de coller une amende d'un million de dollars par jour de grève à la section 100 du TWU, le syndicat à l'initiative du mouvement. Cela permet de comprendre pourquoi c'est la première grève depuis 1980, et la troisième depuis la guerre ! Et pourtant, les réactions évoquent... une habitude ! "This is part of New York, part of the culture here," said Chris Reed, 37, an insurance executive". Enfin - mesure géniale de simplicité - aucune voiture ne peut circuler dans Manhattan si elle n'est pas occcupée par 4 personnes, forçant les automobilistes à embarquer des passants pour pouvoir rentrer en ville !

Pour le reste, c'est comme ici ! Sur le fond, le conflit porte sur la retraite, la direction ayant cherché à faire reculer l'âge du départ de 55 à 62 ans (et il y a aussi des sujets typiquement américains, comme l'assurance santé). Et quant au vécu, entre "l'habitude" (mais il y a eu d'autres grèves d'employés municipaux), les images de "galère" des gens sans métro franchissant le Brooklyn Bride à pied ou à velo (y compris le maire Bloomberg, qui a le sens de la comm'), l'esprit d'aventure que j'apprécie tant repris dans le titre du journal ("la grève transforme les trajets en treks"), et la tentation du politique de se ranger du côté des usagers, parlant d'une grève "moralement répréhensible" (ce qui fait dire au patron du syndicat que le maire en fait un conflit personnel avec "his insulting descriptions of transit workers"), on ressent une familiarité étonnante.

En tout cas, la grève illégale a bien lieu ; quelque chose me dit qu'en France les partisans du service minimum inscrit dans la loi n'iront pas bien loin avec leur texte. A New York, il semble que le syndicat se soit radicalisé alors même qu'il obtenait des concessions importantes, ce qui montre qu'il n'y a pas que le résultat de la négociation qui compte dans la décision de faire grève. Des enjeux symbolique, notamment le manque de reconnaissance, alors que le travail est dur, ou bien sûr la recherche de l'épreuve de force pour légitimer l'action syndicale, se greffent aux revendications traditionnelles. Y répondre, comme on le fait de plus en plus, en traitant les travailleurs de gros privilégiés défoule peut-être les usagers obligés de marcher par -5 degrés, mais ne contribue pas à trouver une solution rapide.

Violence symbolique à la Star Ac

Et Alexia Laroche-Joubert d'expliquer que la production n'a pas eu tort de pousser la jeune femme dans ses retranchements : "Oui, il a fallu la violenter. Si nous ne lui avions pas donné un coup de pied au cul, elle n'aurait pas mérité de gagner. Magalie a vécu des moments très durs, c'est vrai, mais c'était le seul moyen de lui faire entendre les choses."

Nous ne sommes pas habitués, et c'est heureux, à lire des choses aussi crues dans les journaux ; profitons-en, car rarement trouvera-t-on un exemple aussi parfait de violence symbolique, dans toute son ambiguité d'ailleurs, puisque comme dans Bourdieu, où certaines pages d'analyse hurlent le mépris du grand sociologue pour les goûts de chiotte de la petite bourgeoisie, cet article qui explique laisse aussi entrevoir un dédain insupportable.

Quand un papier se termine comme cela, et on se pince encore en relisant ces propos, la première phrase apparaît retrospectivement dans toute son hypocrisie : "C'est un tournant dans la lutte contre le "morphologiquement correct" à la télévision." Quel mensonge flagrant ! Magalie ne change rien à l'ordre télévisuel, au contraire, elle est encore l'arbre qui cache la forêt, la ruse d'un système qui veut assurer sa propre contradiction.

Parce que, à lire le journal, cette pauvre Magalie n'a aucun mérite ; si le journaliste relève les humiliations répétées que la candidate a dû subir ("les caméras de TF1 l'ont montrée perdant haleine au milieu de danseurs professionnels aussi souples que des roseaux, comme le jour où la production lui imposa d'interpréter Dancing Queen du groupe Abba"), quand on entend la responsable d'une association d'obèses constater, avec le système, qu'elle ne pourrait que faire vendre de la crème amincissante, quand on lit les propos de gardienne de camp de la chef scout de la StarAc, déja cités, quand on constate que les hebdos télés ont lâchement évité de la mettre en couv', une seule chose est martelée : si les gens ont voté pour cette fille trop grosse pour être aimable, c'est parce qu'elle a été un support d'identification négative, que les ados laissés pour compte, trop gros, trop moches, trop boutonneux, se sont reconnus en elle, ou alors que certains pervers ont voulu à travers elle torpiller le mécanisme de la télé-réalité en élisant celle qui ne devait pas gagner. Elle, par contre, n'a aucun mérite.

Comment ne pas voir alors que ce choix de simples téléspectateurs, parfaitement trivial il est vrai, attire les mêmes commentaires compassionnels et les mêmes remarques cinglantes de ceux qui psychologisent les votes SMS comme auparavant les bulletins non ? Après le plombier polonais, c'est l'ado boutonneuse, à la fois la candidate à qui il faut "faire entendre les choses" (!) et le spectateur imbécile qui vote pour elle et à qui s'adresse sans doute inconsciemment la remarque de la patrone. Le mécanisme est le même, on refuse d'y voir un choix rationnel ou "positif", mais plutôt une protestation de laissés pour compte ou un cri de dominés.

Le pavillon en crépi jaune

L'un des constats les plus banals et des plus déprimant, c'est de visiter des villages ou des lieux anciens et de constater par comparaison combien nos constructions contemporaines sont affligeantes de laideur. Le progrès technique a fait gagner en confort, a permis de loger plus de gens à moindre coût, mais tout s'est fait en remplaçant les murs de pierre et les maisons traditionnelles par des pavillons de parpaing recouverts de crépi jaune. Seules demeurent les formes habituelles et le toit à double pente, des formes dénuées d'âme qui ne tirent absolument pas parti des possibilités techniques apportés par les nouveaux matériaux. Et on pourrait faire le même constat en ville, où aux immeubles en pierre de taille succèdent des horreurs labellisées cogédim, avec des plaques vissées en façade pour figurer la pierre.

Alors que le débat sur les émeutes a pointé du doigt, souvent de façon excessive, la responsabilité des grands ensembles dans le mal-être des "jeunes", la solution semble plus que jamais passer par les pavillons décentrés, un habitat individuel rassurant, ou alors des petits immeubles de quatre étages ; mais pas une seule fois on essaye de sortir des plans ordinaires, et ces bâtiments inintéressants semblent clonés sur le même modèle. Pire encore, comme le note libé dans son article du week-end, les rares ensembles HLM audacieux, qui n'ont rien des barres affreuses de la Courneuve, semblent promis à la destruction plutôt qu'à la rénovation, suivant l'orientation des crédits de la politique de la ville.

S'il y avait une vertu à la propriété privée du logement, autre que celle de rendre les propriétaires prisonniers d'un emprunt à 30 ans qui assurera effectivement leur discipline sur le marché du travail, c'est qu'elle permettrait, en laissant chacun penser sa maison ou son appartement, de s'épanouir dans des espaces conçus pour soi. Au contraire, flanqués (pour des questions économiques évidentes) dans des lotissements stéréotypés hyperdistants des centres-ville, les nouveaux villageois n'auront d'autre choix que de s'exprimer par le tuning, d'autant plus qu'ils passeront plus de temps dans leur bagnole que chez eux.

Relation ephémère

Morrill's researchers visited strip clubs and found that customers paid not just for the eroticism but also for the sense of connection they felt with the dancers. "You can tell a dancer who really cares about the people she dances with," one customer said.

Cette histoire de lapdance qui illustre de manière un peu extrême ce concept de fleeting relationship (ou relation éphémère), l'une des "idées de l'année" du NY Times Magazine, me fait penser à ces types qui prétendent qu'avec eux, les prostituées prennent vraiment du plaisir. Or, il est évident que ce genre de service doit euphémiser l'échange de sexe (ou de frottement dans le cas présent) contre de l'argent ; c'est pour cela que toutes les danseuses sont bien sûr "étudiantes", et qu'une des conditions de réussite de la prestation est d'avoir l'air de mettre du coeur à l'ouvrage, histoire d'avoir une chance d'enchaîner sur une deuxième danse à 20 dollars.

C'est bien pour cela que cette approche sociologique de ces "relations brèves mais néanmoins marquées d'intimité" qui se déroulent dans des lieux publics ressemble à du conseil marketing ; le client qui pense que la danseuse "really cares" confond son professionnalisme avec de l'affection, ou alors il veut qu'elle fasse bien semblant. S'il est naturel de prêter de l'attention à la façon dont nous sommes traités, et toujours plaisant d'essayer de faire rire une jolie serveuse, ce n'est qu'une des conséquences de la marchandisation des relations.

En étant un peu plus optimiste, cependant (allez c'est Noà«l) on doit noter qu'il y a une certaine civilité, notamment américaine ("A nation of grinners and chucklers" disait le lecteur de Roth) qui est elle parfaitement gratuite ; superficielle, excessive souvent à nos yeux de français cyniques, mais qui a le mérite de faciliter les échanges, même non commerciaux. C'est le genre de "fleeting relationship" que l'on croise parfois d'ailleurs à Paris et que l'on gagnerait à développer.

Tribute to Roth

Avant qu'il ne soit trop tard, que les fans de Philip Roth et surtout de l'hilarant Portnoy's Complaint aillent lire cette revue du New York Times (et que ceux qui n'ont pas lu ce livre le lisent immédiatement, c'est un ordre); son auteur a parfaitement compris Roth, sa fascination centrale pour la shiksa, et éclaire de sa propre expérience tout le génie de l'écrivain. Notons au passage que la fille goy, c'est l'essence de l'Autre, de quoi rebondir sur le finkielkrautisme du moment.

Il rend aussi justement hommage à Goodbye Colombus, le premier roman de Roth, une simple nouvelle d'ailleurs, qui est à la fois le résumé de toute l'oeuvre et de toute l'Amérique. Je n'avais jamais compris la culture américaine avant qu'elle se reflète dans le regard que porte le fils d'immigrant sur les WASP et les juifs qui veulent leur ressembler ; et l'essence même de la WASPité est concentrée dans le discours de clôture de l'université d'Ohio State qui donne son nom au livre et que l'un des personnages se repasse en boucle comme une sorte de prière.

Quelques extraits de l'article pour la route :

Shiksa (shik' suh) n. "gentile girl," from Yiddish shikse, from Hebrew siqsa, from sheqes, "a detested thing" + fem. suffix -a.

To fly away on the wings of a shiksa. To be near a shiksa, hold her, feel the warm downy mouth of one traditionally detested by my own people. To touch a shiksa - there, there and especially there. To be beloved by another kind. Essentially, to be free. (...)

The scene I remember most vividly is young Portnoy's Thanksgiving trip to the home of Kay Campbell, that pie-shaped representative of American normalcy. I was rereading the book in college and, at the time, making my own forays into the homes of Middle-American gentile girls. What struck me most was the smiling - at dinner, at bedtime, at the breakfast table, at the carwash, at Sunday bingo, after Sunday bingo. A nation of grinners and chucklers.

L'équivalence Racine - couscous

«Pour la sociologie, servant de base à tous les travailleurs sociaux, médiateurs, intervenants en banlieue, "la" culture n’existe pas; seules existent "les" cultures, toutes également légitimes. A force de marteler que "la" culture est oppression, élitisme, qu’une pièce de Shakespeare n’a pas plus de valeur qu’une chanson, et qu’un vers de Racine ne vaut pas mieux qu’un couscous, comment s’étonner qu’on brûle des bibliothèques?»

Cet extrait d'une chronique de Robert Redeker dans le Fig est repris dans l'article de Mona Chollet, en passe de devenir l'un des éléments-clé du débat autour de l'affaire Finkielkraut.

Redecker, avec cette lecture délirante de Bourdieu ou de son courant, reprend une des grandes angoisses de Finkielkraut : qu'on puisse dire, comme un nihiliste russe, "une paire de botte vaut bien Shakespeare". Cet exemple de l'équivalence Racine-couscous, totalement fictif, semble bien issu de la fameuse citation, comme c'est discuté chez Schneidermann. On peut juste imaginer qu'un type qui crève de faim préfère effectivement un couscous à Racine, mais c'est un détail trivial.

Je hais les relativistes ; mais comme Mona Chollet, ou comme Lançon dans son excellente chronique de Charlie sur le même texte, je vois bien que le concept de couscous n'est pas neutre, et que de jouer sur les différents sens du mot culture pour opposer à la grandeur de la culture classique française la culture culinaire arabe ressemble à de la provocation raciste.

Et si je hais les relativistes, si je soûle tout le monde une fois par semaine en hurlant contre la culture de masse et l'idéologie "no prise de tête", je hais encore plus les philistins comme Finkie et son ami, et ceux qui les lisent. Quoi de plus répugnant que d'imaginer un gros porc branché en permanence sur TF1 dont le bulbe rachidien se met à vibrer quand il entend opposer Racine et couscous ? Quelle fierté il a d'être français ! Il n'a pas un seul bouquin ? Il n'a pas lu Racine, sauf à l'école, contraint et forcé ? Il ne regarderait jamais une pièce de Racine à la télé, si ce genre de programme était seulement imaginable ? Peu importe, ce qui compte c'est d'être issu de cette race brillante et géniale, et de pouvoir revendiquer son petit kitsch de culture française, ce point culminant de l'occident, avant de se dire qu'on a bien fait d'apporter notre lumière aux bougnoules.

Quoi de plus démagogie de se prévaloir d'une grande culture dont on n'a rien à foutre, à part peut-être dans le cas de Finkie (je le crois sincère), dont on s'est irrémédiablement éloigné parce qu'elle est chiante et difficile d'accès, et de s'en prévaloir non pour la diffuser, mais pour en faire un marqueur de classe, ce que dénoncent justement les sociologues que n'a pas lu Redeker, ou pire encore, un instrument de tri ethnique. La seule chose qu'on gagne avec cette affaire, c'est de momifier encore un peu plus Racine, au fur et à mesure qu'on en fait le totem de notre génie français.

Porcherie

« Ceux qui aux Antilles font toute sorte d'amalgames avec l'esclavage ne crachent pas sur le RMI des anciens colonisateurs ! » (Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes, et l'un des auteurs de la fameuse loi "au bon temps des colonies", cité dans Libé)

Quand j'étais étudiant, un stage m'avait conduit à rencontrer pas mal de députés, et à ma grande surprise certains s'étaient révélés plutôt lourdauds ; j'en ai gardé quelques bonnes anecdotes, comme le député UDF qui, expliquant comme tous les gens de droite qu'il n'y a pas de différence avec la gauche, conclut sa tirade sur "je suis croyant et à la fin je pense qu'il y aura deux trous, un pour les bons et un pour les méchants". Quand George Bush dit ce genre de conneries, tout le monde lui tombe dessus, mais c'est pas pareil, c'est un méchant.

Mais j'ai beau savoir que ce sont des hommes comme les autres, les propos de Luca semblent quand même enfoncer un nouveau pallier dans le style "droite décomplexée" ou "politiquement incorrect", dans la comptoirdisation du débat politique, et dans l'éructation légitimée par un solide bon sens porté en sautoir.

Ce n'est pas un mystère, beaucoup de Français pensent tout bas ce que Luca dit tout haut, que les Antillais, cette bande d'assistés qui vivent au crochet de notre bonne métropole, feraient mieux de ne pas trop la ramener et d'accepter l'aumône du RMI avec le sourire triste mais reconnaissant du bon mendiant, et qu'ils pourraient se mettre au boulot, parce que l'accueil dans les chaîne hôtelières laisse franchement à désirer, m'a dit ma cousine, pas étonnant avec cet esprit d'assistance, etc. Bref, beaucoup voudraient entendre les Antillais dire qu'ils ont eu bien de la chance depuis qu'on les a réduit, pour leur bien, en esclavage.

Mais si cette opinion paternaliste et un rien raciste (ah bon ?) est très répandue, je n'arrive pas à me faire à l'idée qu'un député, pourtant ancien prof d'histoire (!) en arrive à se sentir les coudées suffisamment franches pour clamer ces horreurs tout fort. C'est peut-être sa façon à lui de prendre du plaisir en politique ; pour sûr, cela ne fait pas avancer le débat, ni n'améliore l'image des sarkoziens outremer, mais quel bonheur de les remettre à leur place, ces gens qui font "toutes sortes d'amalgames", pas comme nous les députés godillots.

La grève c'est de la merde (suite)

Je n'ai vraiment pas de chance ; depuis ma défense courageuse de la grève SNCF (bis) et des opprimés TGVistes (bis) contre les fausses rumeurs sur internet, je n'arrête pas de devoir prendre le train les jours de grève ! Faut dire que je l'ai bien cherché, avec ces posts qui m'ont valu de me faire traiter de sale bobo aussi bien par tous les lecteurs à droite de Fabius, ce qui fait pas mal de monde, que par la gauche morale elle-même, qui voit dans mes tortillements idéologiques, ou le fait que je parle quand même d'argent, la preuve d'un début de compromission. Bref, il est loin le temps où je sortais mon vélo au soleil et oubliais, au nom du service public ou de l'aventure au quotidien, les banlieusards en transit.

Du coup je commence à trouver que les grévistes de la SNCF sont des gros connards juste bons à défendre leur statut de privilégié sur le dos de la souffrance de tout un peuple ; et comme je me suis sans doute fait piquer une montre achetée sur internet par des postiers peu scrupuleux, je ne vois plus trop l'intérêt d'avoir des fonctionnaires si ceux-ci sont à ce point dénués de sens moral, et je voudrais en attendant faire installer des caméras dans tous les centres de tri postal (edit : finalement, des postiers peu pressés, un mois de retard). Voila comment la gauche caviar se repent de ne pas avoir pensé plus tôt à son intérêt particulier ! Ca m'apprendra à donner dans l'angélisme. La prochaine étape, c'est de me faire aggresser par un enfant d'immigré et de me retrouver à défendre Finkielkraut, et après je pourrais voter UMP en toute bonne conscience.

Pourtant quelque chose m'empêche d'en arriver à ces extrémités. Ce n'est pas que je refuse de raisonner à partir de ma petite personne, de ma vision étriquée du monde ou de la défense de mon confort, ni que je répugne à la généralisation, c'est plutôt que les longues tirades anti-fonctionnaires (telle que celle que je viens de faire) me dépriment toujours. Quand un blaireau de comptoir ou un jeune cadre sup commence à se plaindre et à enchaîner ces idées reçues, je me sens à nouveau solidaire de la CGT ou de SUD-PTT. Ce n'est pas avoir raison contre tout le monde qui importe, c'est simplement de savoir se départir de ce consensus qui condamne avant même de juger, et qui prend, dans les pires discussions droitières, des airs de lynchage.

Eviter le lynchage idéologique, soit, mais par contre la gauche morale ne me facilite pas la tâche, puisque la moindre nuance quant à la défense des intérêts personnels des grévistes ou à la moralité discutable de certains postiers est prise comme une trahison ; figée dans une posture de défense sans la moindre concession, sa tactique, efficace à court terme, finit par stériliser le débat, et ne laisse plus beaucoup d'autre choix que de hurler avec les loups.

"Bouclier fiscal"

Vous préférez dire quoi, "réforme fiscale qui profite surtout aux plus riches" ou "bouclier fiscal" ? Il me semble que la seconde option gagne en rapidité et en élégance, non ? D'ailleurs partout c'est cette expression forgée par le gouvernement qui a été reprise, la plupart du temps entre guillemets, car elle permet de dire simplement une mesure technique difficile à résumer : un "dispositif qui fait que le montant total des impôts directs nationaux et locaux d'un contribuable ne pourra pas dépasser 60 % de ses revenus".

Mais ce n'est pas qu'un résumé ; "bouclier", cela renvoie à une image Astérix de la justice, c'est le gouvernement qui protège contre l'arbitraire de l'administration. Et surtout cela sonne beaucoup, beaucoup mieux que "plafonnement", qui aurait clairement traduit que la progressivité de l'impôt ne concerne pas tout le monde. Bref, c'est un magnifique exemple de framing, où la formulation de la réforme s'impose naturellement et influe favorablement sur sa perception dans l'opinion (l'exemple canonique, c'est Bush rebaptisant l'impôt sur la succession "death tax").

Bien sûr, comme pour toutes les réformes fiscales, ou plutôt les mesures de réduction d'impôts, on met en avant l'exemple de pauvres contribuables écrasés par la fiscalité locale - 90% des personnes concernées parait-il - alors que l'essentiel du coût pour l'Etat ira aux plus riches : 250 millions d'euros sur 400 millions pour 15 000 contribuables au plus : soit 16 600 euros en moyenne, de quoi profiter vraiment de Courchevel (il faut dire que les nouveaux Russes mettent la barre assez haut côté train de vie). Techniquement, rien n'empêchait de limiter l'imposition des premiers tout en maintenant les taxes des autres, mais ce n'aurait pas été "juste", n'est-ce-pas ?


Et pendant ce temps, c'est le grand retour de la famille Gaymard, avec pub sur la une du New York Times ! (qui met aussi en exergue un article sur la Courneuve, pas aussi "new France" qu'on le voudrait).

Gold farming

Des usines virtuelles dans lesquelles de jeunes chinois sous-payés passent 18 heures par jour pour accumuler des crédits sur des jeux en réseau, qui se vendront aux plus offrants ? Le capitalisme, on a beau dire, est plus réactif que l'économie planifiée. La preuve dans le NY Times  :

"For 12 hours a day, 7 days a week, my colleagues and I are killing monsters," said a 23-year-old gamer who works here in this makeshift factory and goes by the online code name Wandering. (...) As they grind through the games, they accumulate virtual currency that is valuable to game players around the world. The games allow players to trade currency to other players, who can then use it to buy better armor, amulets, magic spells and other accoutrements to climb to higher levels or create more powerful characters. (...)

On eBay, for example, 100 grams of World of Warcraft gold is available for $9.99 or two à¼ber characters from EverQuest for $35.50. It costs $269 to be transported to Level 60 in Warcraft.

Cette économie n'est pas entièrement virtuelle; les points accumulés le sont à l'issu d'un travail divisé selon les bonnes vieilles règles, et fastidieux puisqu'il consiste à parcourir les premiers niveaux moins intéressants (je ne connais pas du tout ces jeux : pas la peine de me dire que je n'y comprends rien, c'est le cas) pour ensuite laisser la valeur ajoutée et le spectaculaire à celui qui a les moyens de payer. Par contre, je me demande si la victoire acquise avec un personnage acheté sera douce ; à vaincre sans péril, etc.

Enfin pour une fois ce ne sont pas les comptables et les programmeurs qui risquent de voir leur boulots délocalisés, car ce besoin n'aurait jamais pu se solvabiliser sans ces salaires du tiers monde ; seuls quelques gamins en manque d'argent de poche souffriront peut-être de la concurrence chinoise.

Par contre, il semble que les compagnies de jeux, qui percoivent des revenus extrêmements conséquents par les abonnés, ne voient pas toutes d'un bon oeil qu'un marché parallèle se greffe sur leurs programmes ; ce que l'article ne dit pas, par contre, c'est qu'au delà de Sony qui veut mettre en place sa propre bourse d'échange, elles pourraient elles-mêmes vendre des personnages mieux dotés ou des accès directs payants au niveau supérieur, et sans la moindre seconde de travail bien sûr, menaçant ainsi de chômage les 100 000 chinois (!!) qui vivraient du "gold farming".

Cherchez l'erreur (2)


Décidemment, le stagiaire en charge du web a bien du mal à se relire ! Heureusement, sur le même sujet, on peut se consoler avec les déclarations prudentes de Domenech, "Ceux qui sont soulagés, je vais leur expliquer que ce ne sera pas facile. On l'a vu en 2002", et de rappeler que tant qu'on "ne les a pas joués" (jouer étant devenu un verbe transitif paraît-il), hé ben, on ne connait pas le résultat.

Problématisations stériles

Brandie comme un symbole de la République, la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui fonde la "laïcité à la française", fête ses 100 ans dans un contexte sensible où le modèle d'intégration des musulmans est remis en question.

C'est sur le site du Monde, sous le titre Il y a 100 ans, l'Etat se séparait de l'Eglise. Quelle que soit la polémique un peu mesquine qui conduit la droite à ne pas célébrer cette loi incroyable dans sa modernité même - et réduite à deux articles ! quelle extraordinaire simplicité - ce résumé du Monde est proprement imbécile.

D'abord il faut quand même être obtu pour écrire "brandie comme un symbole de la République". C'est confondre la fonction même du texte avec la récupération actuelle de la célébration. Cette loi n'est pas "brandie comme un symbole", elle est la République ! Elle fonde ou au moins refonde la République, en achèvant un processus de séparation à l'époque déjà bien engagé, et qui prend d'ailleurs sa source dans la tradition chrétienne (rendre à César, etc.) ! Ce n'est pas parce que certains laïcistes s'accrochent - à raison - au texte qu'il ne faut y voir que sa fonction symbolique actuelle !

Ensuite, et peut-être est-ce la même dérive, la recontextualisation slash problématisation forcénée auquel se livre notre quotidien de référence franchit toutes les limites de la langue de bois médiatique.

D'abord, comment peut-on dire que la loi de 1905, qui n'est donc pour certains qu'un symbole brandi, "fonde la "laïcité à la française"" ? Déjà cela revient à l'expliquer par une expression vulgaire d'un débat contemporain, et une expression tautologique qui ne veut rien dire, puisqu'elle renvoie à elle-même comme une sorte de nom propre. Ensuite c'est absolument impropre puisque cette putain de "laïcité à la française" signifie, dans ce qu'on en comprend généralement, une séparation active, militante, voire une tentative de suppression de l'identité religieuse visible (que l'on soit pour ou contre), et n'équivaut donc pas du tout à la loi de 1905 qui se contente du principe de séparation. Au lieu de nous parler de la portée de la loi, on assiste vraiment à son apauvrissement considérable et à son travestissement pour en faciliter la récupération dans un débat d'éditorialistes.

Et cerise sur le gateau, cette problématisation façon dissert de Sciences Po qui après la mention du "contexte sensible" (ah bon ? On pensait que l'affaire du voile était enterrée) fait le lien avec le "modèle d'intégration des musulmans" (ils n'ont pas osé écrire "modèle d'intégration à la française") qui est bien sûr "remis en question". On pensait que c'était plutôt le "modèle social français" qui était en crise, mais non, il y a bien un problème avec les musulmans (enfin les noirs et les arabes quoi), c'est certainement pour cela que les banlieues ont brûlé, suivant d'ailleurs le "modèle des révoltes françaises", Finkielkraut avait raison ma bonne dame. C'est comme cela que Sarkozy problématise le débat ? Etonnant.

Du coup, je n'ai pas lu le reste de l'article.


Et heureusement que je ne lis pas la suite du papier (signé "avec AFP", autant aller sur yahoo) :

Aujourd'hui, la classe politique est unanime pour proclamer son attachement à cette loi qu'aucune religion ne conteste sur le fond et qui apparaît comme l'acte fondateur du modèle républicain dont la France se targue, malgré les échecs mis en lumière par la récente crise des banlieues à forte population originaire du Maghreb ou d'Afrique noire.

La République devenue "le modèle républicain dont la France se targue", c'est pas mal, et admirez la transition avec les émeutes ! Du grand n'importe quoi !

De la réalité en politique

La France a des rapports difficiles avec le fantôme de la réalité. D'un côté, les sycophantes du trop de réalité (libérale, anglo-saxone, bientôt chinoise, loi exclusive du plus fort et du mieux offrant) accablent le pays. Ils cherchent à neutraliser toute possibilité raisonnable de réflexion et d'action alternative. Le martinet libéral a neuf queues, mais il n'offre qu'une vie ; elle ne manque ni de misère ni de solitude. De l'autre, le pays, accablé, fuit ce discours dans des fureurs suicidaires, des extrémismes sans lendemain ou une nostalgie absurde : dans le peu de réalité. Les discours idéologique des uns engendrent les réactions fantasmatiques des autres.

La pensée a besoin de choisir, mais les sycophantes du trop de réalité parviennent à faire croire qu'on ne choisit pas. Ils ont presque gagné : la culpabilité a grandi et changé de camp. Toute critique sévère du trop de réalité est assimilée à une critique radicale, donc inopérante. La gauche notable doit désormais se justifier, s'excuser presque, d'être ce qu'elle devrait être face à la chronique d'une réalité annoncée. Plus elle le fait, moins elle est. La gauche notable ne cesse d'essuyer ses pieds avant d'entrer ; elle n'entre plus ; elle reste sur le palier, comme un enfant, son pompon rose entre les mains. Elle se cache derrière des mots, des attitudes. Elle est délicate et se regarde ne pas lutter pour vivre. Face au trop de réalité, elle a fondu dans un excès de politesse et de transparence. Trois mois d'état d'urgence sont votés, et on l'entend à peine.

C'est le début de la colonne de Philippe Lançon, dans le Charlie du 23 novembre dernier. Ce texte brillant (et même si la suite comporte l'habituel coup de pied de l'âne anti-internet) a le mérite d'articuler ce triomphe de la pensée libérale, ce parti de l'évidence qui se voit comme la seule sortie possible, et cette crispation qui consiste à rejeter tout en bloc, d'un côté ou de l'autre, en ramenant le tout à une conception de la réalité. Trop de réalité, ou pas assez. Parce qu'à chaque fois, ici par exemple, qu'il y a des échanges entre les libéraux et les gauchos (pour simplifier), il y a en qui parlent d'efficacité, qu'ils illustrent généralement de vertueux exemples étrangers, opposés aux images du "déclin de la France", et d'autres qui souligent la réalité de l'envers du décor libéral pour mieux en appeler à des principes idéaux, sans vraiment oser des solutions autres que "plus de moyens".

Coincée entre ces deux visions, ce que Lançon appelle la "gauche notable" se marche sur les pieds. A force de se contenter d'une alliance des contraires ou d'une improbable synthèse fabiusio-blairiste - et je partage certaines critiques de droite quant à l'exercice de voltige fait lors du congrès du Mans, cette gauche n'est pas seulement illisible, mais inconséquente. Lourdement moquée par les super-réalistes - "ceux qui parlent de réalité savent y échapper, ou se faire payer pour en vivre" note très justement Lançon - et accusée de traîtrise par la frange théorique, elle n'arrive plus à dire quoi que ce soit, et, la critique est très juste, elle s'excuse d'être ce qu'elle est. Or, en politique comme dans la vie, quand on s'excuse trop, on n'existe plus.

J'avoue que j'hésite souvent entre les deux visions ; d'un côté la réponse technique aux problèmes concrets par une certaine instillation du libéralisme, plus souple, plus efficace. De l'autre, j'ai peur des conséquences de ce recours élargi au marché, parce qu'il engendre trop d'égalités d'inégalités, ou surtout trop de laideur. Comme si on devait choisir entre perdre son âme dans l'opulence ou s'attacher à des principes généreux et crever dans le chômage de masse.

Boucherie musicale

Qu'est ce qui rend moins justice à la musique qu'un haut parleur grésillant de Franprix, qui passe de la soupe FM à un volume heureusement réduit ? Et pourtant, c'était bien le célèbre choeur de Nabucco qui passait ce matin en fond sonore, le coeur de Nabucco presque en entier, et pas samplé dans un morceau de R'n'B, voilà qui est étrange. Sauf que pour faire bonne mesure, le "producteur" a cru bon de rajouter un petit accompagnement électronique mi-bontempi mi-boite à rythme, un petit gling gling qui permet de dynamiser ce morceau poussiereux.

Je me demande d'ou vient cet outrage ; est ce de l'Italie, où ce "Va' pensiero", devenu le symbole de l'aspiration à l'indépendance, et presque un hymne national, était écouté debout dans la Scala ? Mais cela aurait dû faire scandale - surtout que ce tripatouillage n'apporte rien. Ou est ce juste une initiative isolée d'une maison de disque qui sort son album de Noà«l ?

Quoiqu'il en soit, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond ; la loi est mal faite, puisqu'elle protège de façon excessive (et le pire est parait-il à venir) les auteurs des oeuvres récentes, y compris de toutes les chansons de merde qu'il est impossible de reprendre en sifflant dans un film sans en acheter les droits - ce qui faisait dire à un pote qu'une bonne partie des riches inconnus qui roulent en Rolls sont certainement auteurs de chansons. Et d'un autre côté, passé le délai, l'oeuvre musicale (ou littéraire d'ailleurs) est à tout le monde, on peut la remonter, la reprendre pour vendre de l'eau de javel, la jouer sur des orgues électroniques dans des macdo, bref en faire absolument n'importe quoi.

Dommage que la notion de patrimoine ne soit pas étendue à la musique ! Il y a fort à croire que les gens seraient choqués si le gouvernement (ou une boite privée qui se paye une pub) peignait le Louvre en rose, mais tout le monde se fout de voir Verdi transformé en arbre de Noà«l, au contraire on en trouvera certainement pour expliquer que c'est une manière de faire écouter de la bonne musique aux ados débiles sous perfusion NRJ.

Miss France à la dérive

Il parait qu'il y a un doigt de trop dans une photo des candidates de Miss France (voir la photo et l'enquête délirante de Jean Veronis, via BBB) ! Bien sûr, on se demande ce qui est ridicule, que des poulettes pas forcément selectionnées pour leur intelligence fassent ce genre de blague de potache, ou que l'affaire fasse grand bruit et choque la mégère cryogénée qui pilote le concours.

Avant de dégommer l'élection de Miss France, je voudrais rappeler qu'il y a aussi quelque chose de plaisant dans ce genre de concours, qui tient à son évidence ; se demander qui est la plus belle, ou le plus riche, quoi de plus naturel, enfin de plus primitif ? Combien de contes ou même de chroniques font état de la renomée d'une belle à travers le royaume ? Mais entre cette tradition charmante et la réalité néo-trash du concours en tant que tel, il y a un écart, qui ne cesse de grandir quand le côté familial et rétro de l'institution Fontenay doit répondre à la concurrence des formes plus modernes de sélection populaire, la télé réalité en premier lieu.

Ce code de conduite hypocrite est peut-être la dernière marque identiaire du business Miss France ; il ne faut alors pas s'étonner que tout se focalise sur des apparences de civilité, sur une exigence de politesse qui n'est pas critiquable en soi mais qui contraste vraiment trop avec la vulgarité intrinsèque de l'exercice. Car prendre des jeunes filles, les faire défiler devant des notables avinés qui peuvent enfin exprimer au grand jour combien ils sont connaisseurs en terme de physique féminin (quel mec n'a jamais cherché à se prouver comme tel en jouant à ce jeu macho ?), soupoudrer tout cela d'un paternalisme aussi rance que la compétition entre les terroirs, et en faire un spectacle imbécile à la télévision, voilà la vraie vulgarité.

Que l'une d'entre elle tente de détourner un minimum (en attendant d'aller poser à poil) cette procédure qui les objective et se nourrit de leur acceptation de leur rôle de potiche (oui je me doute qu'elles savent ce qu'elles font, mais bon), c'est quand même assez compréhensible. Et oui, hélas, il n'y a plus d'ordre naturel ! Les miss vont au macdo, font des doigts, ou fument des joints, les élèves insultent les profs, les racailles brûlent des voitures ! C'était tellement mieux avant, quand tous acceptaient sagement la place qu'on leur désignait !

Enfin je trouve que cette "polémique" distrayante, que personne heureusement ne peut prendre au sérieux, est très américaine d'inspiration ; là-bas, les gestes obscènes ne sont jamais tolérés, les termes injurieux sont dissimulés au montage et un bout de sein qui dépasse enflamme les esprits (Marissa ! ou le célèbre nipplegate), autant de choses qui permettent de construire une société juste et mesurée.

Les convertis

Par hasard dans libé de lundi, deux portraits tragiques qui se répondent, deux occidentaux convertis à l'islam radical ; une femme belge, Muriel Degauque devenue Myriam, morte en kamikaze en Irak et un ancien de Bosnie devenu braqueur, Lionel Dumont alias Abou Hamza, en cours de jugement.

Les similarités sont étonnantes, de l'origine sociale et géographique de ces deux nordistes, issus de familles ouvrières mais pas misérables, à la religion comme échappatoire à la drogue. Besoin d'une cause, d'une certitude et d'un refuge ; dans ce cas là, ce n'est pas la solidarité avec des musulmans perçus comme en difficulté qui transforme des gens paisibles en jihadistes ou en "martyrs", mais c'est avant tout une problématique personnelle. Et je pense que parmi les palestiniens occupés ou les irakiens humiliés par la présence américaine, ceux qui basculent dans l'extrémisme ont aussi ce profil sectaire.

Enfin si l'on doit réfléchir au fanatisme, musulman ou autre, il faut sans doute passer par ces convertis, et aussi aller au devant d'autres convertis, dans l'autre sens, ceux qui ont compris qu'ils faisaient fausse route en s'engageant dans la violence. Mais si on reste au bord du phénomène, en répétant simplement que le terrorisme c'est pas bien et que tuer des civils c'est vraiment dégueulasse, surtout pour finir par justifier tout et n'importe quoi au nom de la "guerre contre la terreur", on se prive à la fois de la compréhension et des éventuelles solutions.


La même histoire vue par le NY Times, qui fait le lien avec le terrorisme d'extrême gauche :

Most of those in the conservative ranks are motivated by spiritual quests or are attracted to what they regard as an exotic culture. But for some, conversion is a political act, not unlike the women who joined the ranks of South American Marxist rebels in the 1960's and 1970's.
"They are people rebelling against a society in which they feel they don't belong," said Alain Grignard, a senior official in the antiterrorism division of the Belgian Police. "They are people searching through a religion like Islam for a sense of solidarity."

Le monde à l'envers

(Finkielkraut) ne se croit pas obligé de défendre cette pensée unique qui n'a eu comme seul résultat (que) de porter le Front national à 24 %. Voilà le seul résultat de tous ces bien-pensants qui vivent dans un salon entre le café de Flore et le boulevard Saint-Germain, et qui s'étonnent que la France leur ressemble si peu.

Sarko, qui a décidément le sens de la formule, distille en deux phrases l'esprit même de la pensée "politiquement incorrecte" : si le débat public ne consiste pas à clamer l'évidence que chacun peut constater de lui-même devant sa télé (ils sont pas blancs !), c'est que ce débat est pollué par des privilégiés du 6ème arrondissement juste bon à fabriquer du vote FN à force de dénégation.

Et Iznogoud de qualifier "d'intelligence française" les propos, aux mieux désespérés, au pire égalant des éructations de fin de banquet, du philosophe du jour - car ce que dit en substance Finkie dans son interview, que l'on pensait oubliée au profit d'une digression plus présentable sur l'école, c'est qu'il faut appeler un chat un chat, et que si des arabes et des noirs brûlent des caisses, c'est aussi parce qu'ils ont une "identité musulmane" : quelle lucidité !

Du coup, dans cette ambiance de surenchère démagogique, ce vieux gredin de Chirac s'attribue sans peine le rôle du modéré depuis Bamako :

Jacques Chirac a estimé que les émeutes du mois de novembre avaient eu pour origine chez ces jeunes "l'impression à juste titre qu'on était sur le bord du chemin" (...). "Nous avons laissé se développer depuis longtemps un certain nombre de quartiers que nous n'avons pas contrôlés et où les misères se sont accumulées" (...) Par ailleurs, le président français a estimé qu'"il n'y a pas de lien entre la crise que nous avons connue récemment en France et la polygamie".

Qu'on en arrive à expliquer clairement que non, la polygamie n'est pas la cause de la violence, indique combien notre vie politique est devenue surréaliste. Et je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il y a une volonté de l'UMP de recentrer l'ensemble du débat sur son petit clivage interne ; à Chirac la générosité et l'analyse sociologique, à Sarko la brutalité qui flatte le populo. Si leur rivalité débile n'était pas publique, j'aurais cru à une cartellisation du marché de la déclaration politique, sur le modèle du bon flic et du méchant flic qui se partagent les interrogatoires.

Pages média

Du pipole ? Des ragots ? Du trash ? Pas besoin d'acheter Voici, il suffit de mater les pages médias de libé ; franchement si ce journal venait à disparaître, ce serait peut-être une consolation de ne plus lires ces histoires d'initiés et autres petites vacheries destinées à la concurrence, qui d'ailleurs n'est pas toujours en reste sur ce thème, sous couvert de préoccupation légitime, n'est ce pas ?

Cette semaine, on a eu d'abord droit au feuilleton Genestar en deux papiers (I & II), puisque le directeur de la rédaction de Paris Match pourrait être lâché par Lagardère pour avoir publié des photos de Cécilia S. et de son nouveau mec, mais bon pour l'instant il est toujours là. Si quelqu'un ose parler de "liberté de la presse" ou de "pressions politiques" pour défendre la plaquette officielle de la morne vie privée des hommes politiques, et qui n'a commis que quelques écarts prudents (cf. les premières photos de Mazarine) quand les autorisations implicites étaient disponibles, je vais m'énerver.

Et maintenant, on apprend que Denis Jeambar a engueulé des journalistes de l'Express qui, horreur, auraient laissé fuire je ne sais quoi concernant leur canard dans le Monde ! Après la description ridicule du psychodrame, vaguement nuancée par le caractère dérisoire de la rubrique elle-même ("une histoire"), on a bien sûr droit à l'analyse de fond, et il parait que le Monde et l'Express sont fâchés depuis leurs tentatives de cannibalisations croisées ; la belle affaire.

Ce traitement de merde des plus merdiques micro-évènements du sérail est susceptible de ranimer une flamme poujadiste chez le lecteur le mieux disposé quant aux élites françaises ; encore une fois, on voit que la presse adore se mirer la face, parler d'elle, de ses problèmes, et brasser les histoires des 20 mecs qui tiennent l'ensemble des rédactions parisiennes et se livrent de temps en temps à un petit jeu de chaises musicales digne d'un soviet ouzbek (lire d'ailleurs un excellent papier, dans le même journal, sur la récolte du coton là bas).

FinkieGate (partie II)

Bon il ne sera pas dit que tout le monde en parle (excellent billet et liste chez Samidjazz, un point pour ComVat, Versac et, pas d'accord avec eux, Phersu )... sauf moi, et franchement on se demande comment mes quelques lecteurs ont pu tolérer de passer une semaine sans que j'évoque la controverse du jour : Durkheim ou Weber ? Sartre ou Aron ? Heu non ça marche plus comme ça. Aujourd'hui, c'est Finkielkraut contre Finkie : nouveau réac, ordure lepéniste déguisée ou républicain lucide en butte au politiquement correct ?

Trop tard pour revenir sur le début de l'affaire, après l'incroyable résumé du Monde et l'exégèse de l'interview on en est maintenant au recentrage du débat, qui s'éloigne du deux poids deux mesures un rien malsain ("un arabe incendiaire est désespéré, un blanc incendiaire est un facho" : conclusion ? hein ?) pour porter sur la question de l'école (voir extrait chez Laurent). Et là, il ressert ce magistral essai, destiné à frapper les foules, la défaite de la pensée (100 pages en folio) et trouve franchement dommage qu'au "temps long" de la pensée et de l'école se substitue l'immédiateté du désir consumériste.

Franchement ce discours me plait à mort, vous vous en doutez, mais vraiment, sauf que... sauf qu'un truc me dérange. Bien sûr c'est dommage que l'école ne soit plus perçue comme un lieu de savoir mais uniquement ramenée à son rôle de préparation au travail ; et c'est évident que nous préférerions tous voir de gentils élèves en toge discuter tranquillement sur la mort de Socrate avant d'aller pointer sagement au chômage, riches déjà de leur culture, mais cette vision est justement caricaturale. Parce que pour quelqu'un comme Finkeielkraut, dont je ne connais pas la bio et dont j'imagine le mérite, l'école c'était le plaisir ET l'ascension sociale, la connaissance ET la thune ou du moins un accès à une profession confortable et enviable ; et même pour ses copains de classe, pas tous agrégés on s'en doute, c'était au moins l'accès à un boulot. En banlieue, s'il y a évidemment des enfants qui profitent de la culture dispensée par l'école, et ils sont même certainement la majorité, il n'y a pas grand chose de plus dont ils pourront se repaître, sauf pour les plus acharnés d'entre eux (et grâce leur soit rendue).

Je regrette comme tout le monde (puisque aujourd'hui il faut prendre ce genre de précaution) de voir qu'on a cramé des écoles en banlieue, je ne cherche pas d'excuse (idem) pour les délinquants, j'acquiesce avec une certaine bonne foi quand on me dit qu'en Afrique les enfants aimeraient tellement avoir de beaux collèges (variation subtile de "pense à ceux qui n'ont rien à manger", dont on connait bien l'efficacité), et je crois l'analyse finkienne sincère, mais pas une seconde qu'elle soit pertinente.

Je pense plutôt qu'on se planque derrière les missions nobles de l'école pour tirer un voile pudique sur sa fonction de machine à trier des futurs travailleurs, et maintenant entre travailleurs et chômeurs, et que cela s'est toujours plus ou moins passé comme cela, y compris (et surtout) aux temps bénis de la IIIème République. Je me limite au constat, je ne prône pas un retour à la nature ou la destruction des appareils idéologiques d'Etat, mais ce n'est qu'une fois que l'école représentera pour tous une chance réelle de s'en sortir (plus facile à dire qu'à faire, certes) qu'elle sera aussi un endroit respecté en tant que lieu de transmission du savoir.

La mort de l'humour

L'autre jour il y a ce "violoncelliste" qui s'insurge dans un commentaire : "non, mais je reve...!! au secours ! qui tu es toi pour juger Chopin?", en réponse à une sortie tellement grossière que je me demande encore comment elle pouvait être prise au sérieux ("d'abord chopin ce n'est pas si difficile, et puis ce n'est vraiment pas la peine de consacrer tant de temps à la pratique du piano pour jouer des trucs pénibles qui ennuient tout le monde"). Et sur mon blog UMP, une jeune femme qui se présente sous le pseudo "UMP, doctorante, fille d'ouvriers" me démontre par A+B que non, franchement, les ouvriers ne sont pas des fainéants (mais les fonctionnaires, par contre...), en réponse à un texte pourtant pas bien fin : "Les petits patrons qui bossent 16 heures par jour (...) entre deux pannes de machines et les coups de sangle pour réveiller les ouvriers fainéants".

Du coup je me retrouve moi-même obligé de me censurer en permanence pour éviter de me faire flinguer, voir à user du smiley pour que mes intentions ironiques soient claires et connues de tous. Mais c'est quand même dommage de voir ce plaisir de l'ambiguïté menacé ainsi, d'être obligé de se déclarer, attention ici on est sérieux, et toi t'es vraiment qu'un connard avec tes propos anti-ouvriers. D'ailleurs la haine du troll (le type qui vient écrire des conneries sur un forum) me parait toujours suspecte, parce qu'elle englobe aussi bien la provocation haineuse que l'humour qui vient alléger un sujet trop lourdingue - et dieu sait qu'on est souvent pris d'envie de troller quand on voit le sérieux compassé de certains, ici même parfois.

Finalement, tout cela est d'autant plus ennuyeux que l'époque se gave de second degré, ouah trop cool la référence à machin, trop classe le connard distancié qui présente le talk show du soir, du second degré mais annoncé à l'avance par un complètement sarcastique (de sarc 1 à sarc 3, comme chez les étudiants de Tom Wolfe), justement pour que personne ne puisse prendre au sérieux. Mais c'est pas grave, je vais quand même continuer à écrire des conneries.