A propos
radical chic

Bons cadeaux

Une des preuves multiple du rapport ambigu que nous entretenons avec l'argent, et qui ne consiste pas seulement à réveiller l'homme au couteau entre les dents qui sommeille en chacun de nous dès que l'on parle de stock-options (préférablement exprimées en siècles de SMIC), c'est de constater combien prolifèrent les chèques cadeaux et autres gadgets du même genre au moment où approchent les fêtes ; partout des pubs colorées en rouge et doré (code couleur : plus c'est gros plus ça marche) transforment ces vulgaires bons avec des chiffres dessus en cadeaux magnifiques et oh combien désirables, quant on ne créé pas des nouveautés qui reprennent et compliquent le principe à l'infini - ainsi je viens de voir une carte bleue cadeau, chamarrée tout pareil avec des rubans qui brillent dessinés dessus, mais basée sur le même principe du bon d'achat.

Je n'ai même pas la force d'épiloguer sur cet écueil de la société de consommation ; jamais il n'y a eu autant de merdes à acheter, des fringues, des trucs plastico-métallisés électroniques, de tout en sorte, et jamais le business des bons cadeaux n'a été aussi florissant, répondant à la fois à la peine grandissante de faire un cadeau personnalisé ou original qui traduise au moins que l'on sait à qui l'on s'adresse, ou que l'on souhaite partager quelque chose, et à la gâterie inévitable de gens qui ont déjà tout et ne désirent de toute façon plus rien d'autre, ou alors du trop cher. De toute façon ce genre de constat banal, systématiquement repris lors des fêtes, n'a absolument aucune conséquence concrète, sauf à nous décomplexer un petit peu avant de nous bâfrer de saloperies.

Par contre je trouve dommage que l'on cache sa flemme ou son manque d'imagination derrière ces affreux bons, tout ça parce que leur présentation colorée renvoie à l'esprit des fêtes. Puisqu'on n'a pas d'idée, pourquoi ne pas assumer et faire à la chinoise, donner une enveloppe pleine de biftons ? Voilà du concret, du pas hypocrite, du sérieux en quelque sorte, et d'autant plus que manipuler des billets de banque est un plaisir qui se fait de plus en plus rare à l'époque du paiement électronique généralisé. Ah mais c'est plus pareil, l'argent c'est l'argent, c'est sale, pas comme un bon cadeau avec des rubans et mickey dessus, et puis on peut faire plein de choses avec, acheter de la drogue ou le dépenser bêtement au restaurant, pas comme un bon fnac qui se finira en DVD qui laisseront une empreinte éternelle dans la poussière de l'étagère.

Eux, Libé

Narcissisme ? Ou si peu. C'est là où l'on voit que libé n'est pas un journal comme les autres, puisque après sa grève il se devait de raconter ce terrible conflit à ses lecteurs, d'où l'article écrit par "des salariés en lutte". Mais un grève cela n'arrive pas tous les jours, et si on aime bien, chez libé, aller raconter les grèves des autres, parler des ambiances de merguez sous les fanions rouges devant les grilles de l'usine, quand on se fait sa propre grève, ce n'est plus un événement somme toute traditionnel en France, c'est… c'est … les mots me manquent :

Tout a explosé, lundi, par un plan de la direction censé endiguer notre important déficit et réaliser 4 millions d'euros d'économie. (…) A la lecture de cette proposition, le conseil de surveillance (instance élue par les salariés-actionnaires) avait prévenu la direction : «La crise sera la plus violente jamais vécue à Libération.» Ce fut le cas. Un choc. Enorme. D'autant plus que ce texte de la direction semblait avoir été écrit dans la précipitation. Choquée, l'équipe, en bloc, fit front. (…) Après quoi, on parla. On parla comme on ne s'était peut-être jamais parlé, toutes générations et tous corps de métier confondus.

Explosé, choc, énorme, et torrents de paroles : oui, c'est sûrement comme cela qu'ils l'ont vécu, mais je ne suis pas sur que cette odyssée de la lutte qui culmine en une psychanalyse géante passionne les lecteurs, pas plus d'ailleurs que le récit heure par heure accompagné de 20 photos des AG avec visages tendus de circonstance. En gros, au lieu d'une analyse sérieuse expliquant pourquoi ce plan est foireux, et des contre-propositions, on nous balance du ressenti, des réactions désordonnées façon courrier du coeur (il ne faut pas mésestimer l'importance symbolique des petites annonces "entre nous"), et pour le reste on verra bien plus tard, quand on se sera remis du choc, tu te rends compte on n'avait quasiment jamais été en grève comme ça, c'est quand même exceptionnel…


Bon sur le même sujet, je m'amuse assez des réactions ici ou là qui disent en substance, "y font des pertes, y se font virer, ma bonne dame c'est la loi du marché". Peut-être, mais entre la situation économique catastrophique de l'entreprise et la solution en terme de licenciements, il y a un grand nombre d'alternatives qui par définition ne sont pas retenues dans le plan proposé. Si à chaque fois qu'un patron qui licencie se voit répondre "bah on comprend c'est la loi d'airain du marché", ce n'est même plus la peine d'élire des syndicats ou même de s'accrocher au droit du travail. La nécessité économique existe indéniablement, mais elle n'appelle jamais de solutions complètement univoques.

Journal féminin (exemple numéro 2)

Commémorer les 60 ans de notre institution féminine comme tout le monde, se dire que c'est pas mal Elle, qu'il y a quand même eu une fois ou deux des afghanes en couverture plutôt que des adolescentes cocaïnées, que quelque part c'est féministe, que c'est quand même moins trash et conseil du cul que la plupart des autres féminins, conclure sur le charme des bourgeoises de provinces qui en sont les plus fidèles lectrices... et puis apprendre que le numéro anniversaire vient avec trois couvertures au choix : Casta, Belluci et Marceau.

Casta Belluci Marceau : belles évidemment, quoi que je commence à me lasser de leur présence obligatoire, mais quoi de plus ? Est ce qu'elles ont un talent particulier, est ce qu'elles sont bonnes actrices (OK Casta est hors catégorie), est ce qu'elles ont quelque chose de particulier à dire ? Que dalle, et je ne parle même pas de leur réputation de potiche que je n'ai pas les moyens de vérifier.

Au moins les choses sont claires : ce journal, c'est n'importe quoi, et je pense même que les vagues pages société et les combats symboliques aux côtés des NPNS n'ont qu'un rôle de paravent, de prétexte, et dissimulent la totale conformité de cette presse dégénérée, cette presse qui ne fait que célébrer un lacher prise d'autant plus possible qu'il s'accompagne d'une consommation luxueuse et qu'il a lieu dans une vie confortable ; quel plaisir de se détendre et de se sentir femme dans toute la futilité sociale du rôle, puisque de toute façon entre deux pubs de parfum il y a aura 8 secondes d'indignation sur le sort de nos copines musulmanes ? Quant au féminisme, oui OK on est pour mais bon faut pas exagérer, halte aux excès, nous avons le droit à notre superficialité de femme, nous avons le droit d'aimer retrouver Sophie Laeticia Monica en couverture et de nous sentir fières d'être représentées par ces trois greluches !


Allez de toute façon, c'est Schneidermann qui en parle le mieux :

"Qu’est-ce que j’ai entre les mains ? Une machine, un robot à injonctions. Qui crache des injonctions sans interruption depuis soixante ans. Soyez branchées. Soyez fun.(Comme les diamants. Vous n’avez pas remarqué combien les diamants sont fun ?) Soyez libérées. Soixante ans de libérations. Et surtout, soyez jeunes. Eternellement jeunes. Vous pouvez verser une larme sur l’histoire de Massiga ou sur l’oppression en Tunisie, un peeling glycologique et une couche d’anti-rides de toutes les rides, et il n’y paraîtra plus. Depuis soixante ans, Elle persuade les femmes que la liberté, c’est de choisir entre Casta et Marceau, ou entre la recontruction de la peau de l’intérieur et l’anti-rides de toutes les rides.

Dans les années soixante-dix (tiens, justement les années de la naissance de Libé, on y revient), ce bombardier fun était vu pour ce qu’il était. Critiqué, décrypté, regardé avec lucidité par les mouvements féministes. On pouvait dire des mots comme "aliénation-idéologique-des-femmes" sans avoir besoin de s’excuser juste après. Mais aujourd’hui, que voit-on ? On voit tout le système médiatique nous faire injonction de célébrer les soixante ans de cette machine à injonctions. Anniversaire obligé. On voit Beauvoir en vignette noir et blanc, qui figure dans les "60 icônes de Elle", entre Sharon Stone et Madonna. Qui pourrait donc être contre Elle ? "

Le Monde à la dérive

L'édito, c'est important ; on se rend compte aujourd'hui que le fameux coup de gueule de July post-victoire du non aurait coûté cher au quotidien, certains lecteurs n'ayant pas apprécié de se faire traiter de blaireaux xenophobes, et ils ne se privent pas de le dire sur le blog des grévistes. Du coup, sans libé et ses éditos pro-scooters, je dois me rabattre sur l'ennuyeux éditorial non signé du Monde.

Mais quelle surprise ! Au lieu des habituelles leçons sur les limites de la décentralisation, l'absence de scrupule du président Chirac, ou la nécessité d'une meilleure coordination macroéconomique de la zone euro, je lis "Quand j'vois la France, les jambes écartées j'l'encule sans huile. (...) J'rêve de loger dans la tête d'un flic une balle de G.L.OC.K." Yes. Voilà enfin une prise de position ferme et courageuse qui change des appels à la réforme dans la continuité.

Hélas ce n'est pas Colombani qui écrit ça, il se contente de citer les paroles du groupe Lunatic pour nous montrer qu'il sait de quoi il parle, nous rappeler que de tels propos ne sont pas tolérables (ah bon), mais qu'il ne faut pas poursuivre... mais on sait pas pourquoi, enfin si parce que avec toutes ces lois liberticides mais nécessaires contre le terrorisme il ne faut pas en rajouter dans le liberticide, surtout le pas nécessaire. Enfin c'est comme cela que je le comprends. C'est de la haute volée.

Et voilà encore une fois des gens sérieux piégés dans un débat débile ; faut-il censurer ces rappeurs dégénérés (rap qui "permet aux jeunes des cités de hurler, avec leurs mots, leur rage contre une société qui les laisse en marge" : Pulitzer du cliché ?), ou alors est ce que la censure c'est vraiment très mal, et il faudrait l'éviter à n'importe quel prix ? Qu'est ce que ça me gonfle de relire toujours les mêmes interrogations creuses...

Ce qui me console par contre, c'est d'imaginer le pauvre médiateur assailli de courriers outrés, style "aviez-vous besoin de citer effectivement ces paroles" ou "désormais je vais devoir vérifier le contenu de vos articles avant de le passer à mon fils de 12 ans qui vous lit tous les jours pour préparer Sciences Po".

Nouveau poujadisme (suite)

La situation du conducteur de TGV à la SNCF, c'est celle d'un salarié qui a vu s'accumuler les avantages et qui a eu la chance de ne pas être confronté aux restructurations, alors que tout se précarise autour de lui. De ce fait, on ne peut pas nier qu'il a eu une certaine chance.

Mais là où l'exemple du conducteur TGV est joli, c'est qu'on ne dit pas combien ils sont, et qu'ils représentent certainement une élite parmi les agents. Est-ce que le SNCF n'embauche pas elle aussi au rabais, est-ce que les conditions de travail d'un conducteur de train de banlieue ou d'un guichetier sont si mirifiques ? Elles ne le sont que parce qu'elles contrastent avec le passage obligé de la précarité, et que l'emploi a vie et la retraite anticipée peuvent choquer des gens qui bossent 50 heures par semaine pour des salaires de merde. Elles le sont parce que pour des gens de la fameuse "France d'en bas", promis au chômage ou à l'exploitation et quasiment assurés de ne jamais grimper l'échelle sociale par le travail (contrairement à l'Allemagne par exemple), le fonctionnaire a bien de la chance.

D'ailleurs les mouvements des "roulants" à la SNCF ne semblent pas forcément être bien perçu de cette autre base, de la SNCF "d'en bas" qui savent qu'ils n'auront jamais les privilèges d'un TGViste. Comme ils sont aussi bien conscients d'avoir de la chance, mais qu'ils connaissent parfaitement les conditions d'emploi moyennes de leur entourage, ils tendent à réagir comme la plupart des salariés du privés qui voient dans une grève un acte de sabotage (pas toujours à tort d'ailleurs) et ils sentent bien qu'à trop attirer l'attention du public sur leurs problèmes tout relatifs, ou sur des idées abstraites de "défense du service public", ils risquent surtout de radicaliser l'usager de base.

Je ne reprends pas l'argument syndical qui voudrait étendre à tous les salariés les conditions favorables de l'emploi public, car c'est en grande partie irréaliste, mais il ne faut pas chercher ailleurs la "solidarité" qui étonne tous les certains blogueurs de droite qui ont l'air de se situer au moins au centre droit et qui trouve sa source dans le fait qu'une famille populaire qui réussit à placer un des siens comme fonctionnaire sait qu'il échappera définitivement à la précarité. C'est finalement une question de point de vue, soit on constate qu'on bosse dur, qu'on risque de se faire virer comme une merde et qu'il faudrait en plus aimer le risque et la grande aventure du capitalisme, et on tolère mal de voir des gens qui ressemblent à des planqués, soit on prend appui sur ce système pour essayer de mettre une parti de sa famille a l'abri.

Nouveau poujadisme

Trouver le nouveau poujadisme ? Facile, il faut faire comme Jules et chercher l'avis des blogs sur la grève SNCF, via technorati ; partout on retrouve le même texte qui reprend le salaire et les primes d'un conducteur de TGV. Le porc, il gagne 500 KF ! 75 KE ! Avec plein de primes et la retraite à 50 ans (pas 55 ?). Et ils osent se mettre en grève ?

Vu comme cela, l'affaire est entendue ; des gros privilégiés qui n'en foutent pas une pendant les rares années de leur vie où ils sont en activité, qui palpent comme des porcs et qui défendent avec acharnement des privilèges payés par nos impôts. Ne manquent que les jérémiades sur la syndicratie et l'impuissance du gouvernement à mettre enfin un terme à cette situation inique. Sauf que. Il y a quelque chose qui me dérange dans cette vision radicalisée du débat compte tenu de l'énervement ressenti face à ces grèves aux motifs illisibles, et dont on se demande si leur but n'est pas de foutre en l'air le service publique qu'elles prétendent défendre.

Soit. Le conducteur de TGV donc. A qui me fait-il penser, sinon à un pilote chez Air France, par exemple ces commandants de bord gagnant 1 MF (j'adore parler de salaires en francs) pour bosser aussi peu que les TGVistes et niquer des hôtesses gratuitement pendant des escales exotiques (oui je caricature). Pourtant je ne me souviens jamais avoir entendu hurler sur ces fonctionnaires de luxe, même pendant les grèves d'Air France. Est ce parce qu'ils sont, eux, issus de la même classe sociale que les patrons, qu'ils ne sont pas encartés à la CGT et qu'on se dit quelque part que conduire un train c'est facile (y'a des rails) alors qu'un avion... Pilote, c'était une belle carrière. Pourtant pendant longtemps ces salaires confortables ont été subventionnés par l'Etat, comme le sont ceux de la SNCF aujourd'hui (et bien que l'exploitation TGV soit ultra rentable, si on oublie le coût de l'infrastructure).

Maintenant je crois qu'Air France a revu sa grille salariale, et l'âge d'or du transport aérien (façon Arrête moi si tu peux de Spielberg, avec DiCaprio jouant au faux pilote et salué par toutes les femmes) est bien passé. Et s'il reste sans doute des commandants à l'ancienne, avec salaires de star et conditions de travail glorieuses, ils sont sûrement une génération en voie de disparition. Comme d'ailleurs dans beaucoup d'entreprise où les placards pour ex-cadres supérieurs poussent dans tous les coins, quand on ne fait pas partir les gens bien avant l'âge légal dans des conditions proches des retraites SNCF.

En fait la situation du conducteur TGV renvoie à une période où les grandes entreprises payaient généreusement et n'en demandaient pas tant en échange. La réalité de l'économie les a forcé à s'ajuster à la nouvelle moins-disance sociale, surtout pour nous les jeunes, sans en avoir toujours le choix, ou parce que de toute façon les salaires sont déterminés par un marché plutôt défavorables aux salariés. Comme la SNCF n'a pas connu de multiples restructurations, et que sa situation de monopole donne aux agents un vrai pouvoir de blocage, une situation favorable aux salariés a pu se maintenir et contraster suffisamment pour paraître aujourd'hui scandaleuse. Mais où ai-je entendu les cadres placardisés à cinquante mille balles ou les préretraités de luxe se faire traiter de privilégiés ? Parce qu'ils n'ont pas besoin de faire grève et d'emmerder le monde entier pour défendre leur statut ?

Peut-être que ce qui énerve à la SNCF, c'est que des demi-prolétaires puissent se faire payer comme des cadres et bénéficier de conditions encore plus favorables qu'eux ; ils sont bien privilégiés, mais par rapport au destin moyen de leur basse extraction sociale, simplement parce qu'ils conduisent des trains plutôt que des cars (mais pas des avions, pour ça faut être ingénieur). Ils défendent leur statut (et veulent faire que les jeunes y aient droit aussi, ce qui coûte assez cher à l'Etat), mais pas plus que ces anciens politiques recasés à droite à gauche par tous les fromages de la république, ou pas plus que ces enfants de cadres qui accèdent directement aux stages dans l'entreprise de papa après avoir fait la même école que lui, transmission du capital social oblige.

Blog en grève

Allez, moi aussi, et simplement parce que je ne sais pas quoi penser de cette nouvelle journée d'action SNCF, la sixième (pas mal), je mets ce blog en grève, avant d'aller défiler pour défendre, heu, des choses. Pourtant, quelque chose me dit que les syndicats ne se trompent sans doute pas quant au grignotage du service public par des structures mixtes 100% commerciales, comme le rappelle l'Humanité, et ce même si la privatisation paraît pour l'instant totalement improbable...

Hélas, face à l'habilité indéniable de la direction qui, contrainte par une réglementation européenne débile (pourquoi ne pas subventionner les lignes régionales par les profits sur le TGV ?), cherche surtout de nouvelles marges de manoeuvre, les syndicalistes voudraient faire avancer la cause du démantèlement qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. Et même leurs partisans les mieux disposés ne peuvent que constater qu'à cette défense légitime du service public s'ajoutent quelque revendications catégorielles qui font tâche.

Alors, y-a-t-il quelqu'un de plus impopulaire aujourd'hui en France qu'un gréviste SNCF (un privilégié, quoi), à part un incendiaire de bagnoles ? La preuve, le Figaro a même réussi à trouver des employés SNCF qui ont honte de la grève et qui parlent comme des usagers en colère (certes ce procédé micro-trottoir est un peu gros). A croire que faute de trouver d'autres moyens d'action, les cheminots sont en train de creuser leur propre tombe...

Become Republican


Aux Etats-Unis, l'humour politique va vraiment au delà de notre inévitable triangle Guignols / Canard / Charlie. Par exemple ce site hilarant qui illustre comment se reconvertir en républicain, dans une perspective très Matt Groening ; il suffit de choisir quel conservateur on veut devenir (j'ai un faible pour le religieux : "Jesus loves you and he's going to kill you") et de suivre la leçon ("Accept Christ as you own personal weapon ! Remember, the more you talk about Jesus, the less you need to act like him."), histoire de bien savoir de quoi on parle : "Yes, there's arsenic in your tap water, but there is no proof that it can hurt you".

Finalement, c'est drôle et très juste - et au moins on rentre dans une critique plus percutante que la bête leçon de morale gauchisante qui ne porte plus ses fruits depuis longtemps, surtout auprès d'un électorat très "halte à l'angélisme". Si quelqu'un a des exemples similaires en France, je suis preneur, parce que je ne vais pas aller très loin avec mon blog de droite, malgré son classement au top five...

Perspective négative

Le congrès du PS est raté d'avance, et franchement à lire la presse on se demande bien pourquoi ce parti existe encore, puisqu'il n'a pas la côte dans les sondages, qu'il est divisé et qu'il n'a pas encore de candidat pour 2007.

LE MANS, Sarthe (Reuters) - Sonné par une série de sondages négatifs et après trois semaines de crise dans les banlieues, le Parti socialiste a tenté tant bien que mal vendredi d'offrir l'image d'une formation rassemblée au premier jour de son congrès.

Mais dans les allées du Parc des expositions du Mans, c'est l'éventuelle "synthèse générale" - alliance de tous les courants internes - qui monopolisait les esprits, au grand dam de François Hollande qui a souhaité un congrès "tourné vers les Français".

Certes tout cela n'est pas faux, le PS se replie dans sa logique bureaucratique, en attendant la prochaine campagne, et d'autant plus qu'il est piégé par l'actualité, incapable de faire passer un message intelligent pendant le grand ralliement répressif et sa mutation en dénonciation de la polygamie, qui remplacera bientôt la pédophilie au panthéon de l'horreur. Et le tout est aggravé par un Hollande dont on peut convenir qu'il y a probablement pas moins charismatique.

Cependant le niveau d'analyse politique n'est jamais très élevé, et plus encore quand il n'y a pas de course bien claire, comme le duo du bellâtre et du nain à l'UMP. Avec le PS, on touche le fond, puisque les contributions n'apparaissent même pas, comme si le parti n'était pas en train de se constituer un programme, comme s'il n'y avait aucune réflexion en cours et uniquement un problème de stratégie électorale 2007. Or si ces contributions ne sont pas encore très originales ni ultra novatrices, elles existent et méritent débat.

Au lieu de cela, on à le droit à des réflexions sur le décalage d'avec les français, auto entretenu par les médias qui le créent pour aussi tôt le déplorer, et alimenter ce sentiment ironique anti-politique, histoire de fabriquer de la connivence avec le public, nous aussi ces connards en costard avides de pouvoir nous font chier, blanc bonnet et bonnet blanc, etc., avant de lui parler de la nouvelle Renault ou de l'épilation d'Eva Longoria.

L'homme alpha

Voir The O.C., cette bluette ado hyper accrocheuse (et avec une bande son top), c'est encore constater combien le concept de l'alpha male est prégnant dans la culture américaine actuelle, alors qu'il est quasiment inconnu ici. Qu'est ce qu'un homme alpha, sinon du jargon psy pour définir un homme traditionnel, à la fois viril et séduisant, un "male dominant", ce qui traduit bien l'origine ethologique du terme. C'est une idée tellement répandue que Noami Klein Wolf a pu en son temps s'inquiéter du charisme d'Al Gore, disant qu'il devait devenir un leader of the pack, pendant que d'autres trouvent que le monde politique est rempli de frat boys : "Images of XY chromosome carriers who radiate youth, exuberance, confidence, sexuality, athleticism and smugness are all over ads, TV, movies and politics." Cela renvoie enfin à une autre figure de style du roman américain - et de la classe dominante - qu'on retrouve chez McInerney ou Donna Tart, le natural born leader.

Ce qui est intéressant, c'est que cette conception du leadership est extrêmement physique ; dans The O.C., le personnage principal, Ryan, né dans une banlieue ghetto et catapulté chez les ultrariches, ne se laisse jamais faire, répond aux humiliations verbales (qui tentent de le renvoyer là d'où il vient) et physiques et passe son temps à se battre, même s'il est seul contre tous. Et comme l'image de troupeau renvoie à une question de rang, après l'alpha male, vient le bêta, et tout au bout, l'omega male, autant dire la mauviette qui se fait bousculer. Dans la même série, c'est le rôle de Seth, le frère adoptif, une sorte de jeune Woody Allen bavard qui progressivement s'affirme au contact de Ryan le taiseux burné.

Et dans le dernier Tom Wolfe, les concepts même d'alpha et d'omega males sont constamment cités et participent naturellement de la description des personnages masculins, qui vivent au rythme de leur confrontation avec l'autorité ou entre eux, au risque de l'humiliation pour ceux qui perdent ce défi symbolique constant ; d'ailleurs toute l'oeuvre de Wolfe peut se lire comme la résurgence du sauvage ou du guerrier sous les habits de la civilisation.

Finalement, c'est une fois encore un débat entre le descriptif et le normatif : est ce que cette série, comme la moitié de la culture américaine, se contente de retranscrire une réalité prégnante, cette inégalité de caractère qui fait que certains ont le sens de la chefferie quand d'autres se planquent, ou faut-il y voir une tentative pour relancer une masculinité en crise, en vantant directement ou indirectement les vertus de la violence et de la domination ?


A propos de virilité, une pensée émue pour l'internaute de Dijon qui cherche sur google "faut-il avoir peur de s'engager dans la légion étrangère ?"

La dictature de la mauvaise foi

Ah il est beau cet édito du figaro sobrement intitulé la dictature du risque zéro, je regrette seulement qu'ils ne soient pas allés un peu plus loin et n'aient pas parlé de "terrorisme du risque zéro", ça aurait eu encore plus de gueule. Bien sûr, c'est à propos de Reach, ce programme de recherche européen sur la toxicité des molécules chimiques largement caviardé par le lobby de l'industrie en question.

Ce genre de complainte qui n'ose pas s'avouer pro-pollution mais qui s'appuie toujours sur un ferme "bon sens" et l'habituel chantage à l'emploi avait déjà été entendue lors de la promulgation de la molle charte pour l'environnement de Chirac, et d'ailleurs en des termes quasiment similaires :

Cela revient à pousser très loin le principe de précaution qui, si l'on n'y prend garde, débouche très vite sur une terrible «dictature du risque zéro» : à l'industriel, au scientifique, à l'inventeur, bref à celui qui risque et qui ose de prouver que son innovation ne comporte aucun danger pour personne. (...)

Quelque 30 000 substances chimiques – sur 100 000 existantes – devront désormais être recensées, évaluées, testées, passées au crible par les industriels, alors que la plupart sont utilisées tous les jours depuis des décennies !

Autant dire que le "louable souci de santé publique", cité pour mémoire, c'est n'importe quoi. Comment freiner l'innovateur courageux qui découvre une nouvelle façon de polluer, alors qu'on a tellement besoin de croissance et tellement besoin de consommer plus de merdes et tellement besoin de détergents plus actifs ? Quelle société frileuse travaillée par ses peurs ! D'ailleurs c'était exactement la dialectique du oui au dernier référendum, et on voit combien ce genre de sermon méprisant a été efficace.

Pendant ce temps nous sommes gavés de substances chimiques à nous rendre progressivement stériles, et il n'est plus possible de rentrer dans une voiture neuve (de location) sans avoir un monstrueux mal de crâne, mais c'est pas grave, c'est le côté obscur de l'accumulation, la société du cancer en quelque sorte, on trouvera bien un impôt plus tard pour indemniser les victimes.

Finalement à quoi cela sert-il d'ouvrir ses pages au WWF qui dénonce le chantage à "l'emploi qui tue" quand on pond dans le même temps un éditorial puant la mauvaise foi et l'irresponsabilité ?

Virage à droite

Au moment où la vraie droite triomphe, dopée par la loi martiale, et parle enfin sans tabou de ce qu'il se passe vraiment dans les banlieues, des familles polygames, des villageois africains désemparés ou des SDF qui l'ont bien cherché, j'ai senti qu'il était temps de réveiller Brice T. Aaaaah ça fait du bien de libérer l'homme de droite en soi !

Le temps des questions

Après trois semaines de couverture des émeutes, les médias se demandent si leur traitement de l'info est objectif, et ce d'autant plus volontier que le gouvernement leur a mis la pression : arrêtez de montrer des caisses qui brûlent ! Pourtant c'était vachement télégénique !

D'ailleurs vouloir les censurer à demi n'est pas très sympa, car les médias et surtout la téloche adorent ces évènements fédérateurs, même s'ils auraient fait preuve de retenue d'après Schneidermann ; ils adorent ce genre d'histoire et en plus ils en sont complètement partie prenante, instrumentalisés honteux mais pas innocents, et ils savent bien que c'est pour eux qu'on crame les tires, qu'on fabrique des victimes à la colère froide tellement empathique, et pour eux que des haines rentrées s'expriment de façon spectaculaire en réponse aux démagogies iznogoudiennes. C'est normal : ce sont eux qui font la France aujourd'hui, ce n'est que par ce sentiment de vécu commun qu'ils distillent à chaque seconde que nous avons le sentiment d'appartenir à un collectif, et plus encore quand ils nous servent le regard des autres médias étranger.

Et aujourd'hui revient le temps du narcissisme, le moment de se regarder regardant, comme après le 21 avril, comme après l'histoire du RER D, comme après chaque évènement qui brise un peu la chaîne d'ennui et de faits divers qui constitue leur ordinaire. Aucune humilité dans cette interrogation sur leurs limites ou leurs éventuelles erreurs, car comme dans la télé-réalité, l'essentiel est d'être le sujet, peut importe ensuite ce qu'on raconte ; et les voir s'auto-interroger gravement sur leur rôle et soupeser encore une fois leur importance tout en faisant mine d'accepter le fardeau de la responsabilité a quelque chose de comique.

Cependant ce n'est pas une tactique idiote, car ce pseudo-débat, aux relents excitants (censure ! autocensure !) est autrement plus confortable et facile que le serait un vrai travail d'explication, au delà des images fortes, des plaintes des victimes et de l'exaspération des non-victimes et non-racailles, et après s'être contenté d'avoir vaguement donné la parole (même les talibans d'acrimed en sont content) aux incendiaires, puis d'avoir convoqué les banlieulogues et le ban et l'arrière-ban du CNRS et leur avoir sommé d'expliquer toute la crise en 40 secondes ou un huitième de page. On arrive aux vrais questions ? On va plutôt se demander s'il faut compter ou pas les voitures brûlées.

Le média du mal

Encore récemment, nous rappelle Versac, on a entendu un peu partout que les émeutiers s'organisaient via internet, en particulier sur des blogs. Je n'ai rien vu de tel et si une chose est claire, c'est que les skyblogs, qui sont une des premières manifestations autonomes de la parole de la jeune banlieue, sont ultra-fliqués par les modérateurs. Mais peut importe, on nous refait le coup de l'internet comme vecteur incontrôlable des expressions haineuses ; le cliché est bien ancré, cela ne mange pas de pain.

Bien sûr, il y a une part de vrai, et des trucs folkloriques existent sur le web. Je me souviens par exemple d'un site délirant qui parlait de "l'émirat islamique d'Afghanistan" au moment où les Américains intervenaient là -bas, et qui constituait un bel exemple de désinformation ou de théorie du complot (le 11 septembre, c'est le Mossad et la CIA, bien sûr). Mais chaque moyen d'expression, qu'il soit encadré ou non, induit de telles dérives ; il suffit de se rappeler que le livre de Meyssan est disponible partout dans le monde, traduit dans plein de langues.

Sans rentrer dans les théories "blogtriomphalistes" qui expliquent la mauvaise foi des médias traditionnels par la peur de la concurrence, il est quand même frappant de voir à quel point cette idée d'une masse inorganisée et hostile d'information online est prégnante, et d'ailleurs qu'elle s'articule avec une lecture pré-Lazarsfeld de la communication comme un vecteur direct de propagande, qui s'inscrirait directement dans le cerveau naïf du lecteur. Donc, en caricaturant un peu, contenu positif (usagers contre la grève ou pub danone), aucun problème, et contenu négatif (jeunes contre Iznogoud ou appels au djihad), danger.

Vu comme cela, cela conduit naturellement à défendre la censure, seule réponse et seule possibilité rassurante de contrôle de cette chienlit virtuelle. Mais si la censure est parfois nécessaire, on évoque rarement une éducation critique qui permettrait de lire les sources et de détecter la propagande. Finalement, au risque de grossir le trait, s'en remettre à la censure plutôt qu'à l'éducation arrange pas mal les mass média, dont le caractère parfois biaisé n'est que rarement apparent, mais joue à mort sur l'insinuation ou le sous-entendu. Donc ne faisons pas confiance aux gens, contentons nous de leur balancer de la propagande gentille contre la violence et le racisme, ne regardons surtout pas les préjugés et les contresens charriés par ces messages gentils, censurons le reste, et tout ira bien.

Reprises inutiles

Ce matin dans un café, Comic strip de Gainsbourg à la radio, sauf que ce n'est pas Serge qui chante mais une horrible voix enfantine ; à part ça, de ce que je peux entendre, la musique et le tempo sont les mêmes, seule change cette voix ridicule qui ferait presque oublier les qualités de l'original. Un massacre.

D'ailleurs ce genre de méfait n'est pas isolé, et l'on constate un gonflement stupéfiant des reprises aujourd'hui, au point qu'on à l'impression parfois de vivre dans une boucle spatio-temporelle (voire la partie pas cool de l'éternel retour, celle d'avant de comprendre quelle chance on a que tout revienne). Bien sûr, il faudrait faire la différence entre la reprise branchée façon Paris dernière ou Nouvelle vague, que l'on aime ou pas, mais qui a au moins le mérite de proposer quelque chose d'assez différent de l'original, et parfois (rarement) de mieux, et de l'autre côté la staracadémisation des vieilles chansons françaises, reprises en "standards", histoire de faire revivre un répertoire auprès des moins de 20 ans tout en fidélisant les parents devant le nouvel écran plat acheté à crédit.

Il doit y avoir des raisons économiques qui favorisent ce genre de saloperies, acheter le texte et la composition (je ne sais plus comment cela s'appelle mais je crois me souvenir que c'est séparé, si quelqu'un s'y connaît...), et faire quelques économies sur les droits de l'interprète peut-être ? Mais au delà de ces quelques coups, c'est bien une dimension marketing qui favorise ce phénomène, puisque la reprise permet de concilier magiquement le connu et la nouveauté ; je reconnais cet air, qui n'a pas besoin de s'imposer pour plaire immédiatement, surtout s'il a le goût décidément frelaté de madeleine, et en même temps ce n'est pas tout à fait la même chose, c'est nouveau, c'est sympa, ça change. Etre en terrain connu, rassurer quelque part, et balancer une fausse fraîcheur, c'est tout de même tentant pour des maisons de disques préoccupées de nous faire croire qu'elles sont au bord de la faillite, et qui ont sûrement besoin de recentrer leurs volumes vers les populations trop jeunes pour télécharger (à ce rythme, les moins de 6 ans ?)

Voilà encore un des effets délétères de notre jolie post-modernité commerciale ; non seulement on brouille les valeurs et on transforme les rares exemples de culture populaire élégante (comme Gainsbourg) en merdes infâmes, mais on procède aussi à une dévitalisation de ces mêmes expressions, histoire de les rendres plus accessibles et plus propres ; ça manque de basses, c'est peut-être un peu long, et surtout, c'est vachement ambigu cette voix éraillée qui dit "viens petite fille", ça sent le procès d'Outreau, on va s'en occuper et clarifier tout ça pour que les parents soient rassurés.

Ce qu'a vu l'agent immobilier

Spécial week end : digne d'un film comique de base, une compilation rigolote d'histoires d'agents immobiliers témoins de choses qu'ils ne s'attendaient pas à voir sur le riche marché new yorkais : couples en pleine action alors qu'ils étaient censés être absents, boudoir à marijuana, placards ou cages avec équipement SM, et jusqu'à un foetus conservé dans un bocal. Nice.

L'article développe une thèse marrante : plus on est riche, et plus on se moque de l'image que l'on donne aux autres. C'est a priori contre-intuitif, puisqu'on prête naturellement aux privilégiés une mondanité et un sens des apparences très développés, au contraire d'une classe populaire qui serait dépourvue de manières (mais tellement plus sympa). Voilà donc toute une vision de l'upper class qui change, et aux bourgeois stricts, qui jouent souvent dans ces histoires de brokers le rôle du témoin outré, se substituent progressivement ces riches décomplexés ; témoin ce couple qui, après avoir été surpris en train de faire l'amour, accueille chaleurement les acquéreurs potentiels et leur sert un petit déjeuner, ce qui permit d'ailleurs de "briser la glace" comme le raconte l'agent immobilier.

Cela renvoie aussi aux regrets de Renaud Camus, dans ses Notes sur les manières du temps, quant à la dictature du "naturel" ; il ne faudrait plus se composer en société, mais au contraire faire étalage d'une familiarité automatique, d'un relâchement propice, et ne pas hésiter à brouiller toute frontière entre ce qui est intime et ce qui ne l'est pas. En outre, ne pas non plus hésiter à trouver en l'autre un déversoir de ses opinions les plus malsaines (qui n'a pas dû supporter les rengaines racistes d'un chauffeur de taxi ?) ou du récit de sa vie tellement plus intéressante (qui ne connait pas une pétasse qui ne parle que d'elle ?)

C'est donc bien "une marque d'arrogance", comme le dit un agent cité dans l'article, que cette façon de balancer à la face des autres le fond moisi de sa petite personne, avec pour objectif latent de transformer ces petites perversions ou ces contentements de soi en autant de singularités qui définissent une personnalité. La porcherie est partout, et de ce point de vue, y voir un progrès ou un recul des contraintes, comme on se réjouit (à juste titre) de la fin des corsets, constitue bien un contresens ; et que cette conclusion moralisatrice ne trompe personne : je n'échappe pas aux reproches camusiens !


Dans le même journal, et sur la question de l'identité française, What Makes Someone French, qui souligne bien l'écart entre égalitarisme de façade et réalité des discriminations : rien de nouveau, mais toujours intéressant venant d'un point de vue étranger.

Topographie du bonheur

Quoi qu'elles aient réalisé ou qu'elles aient obtenu, ce sont les personnalités les plus falotes qui sont généralement les plus envahies par le sentiment de leur succès, et, à l'inverse, les plus originales qui, déçues par leur existence, en éprouve l'échec. Objectivement, pourtant, les unes comme les autres paraissent avoir accompli ce qu'elles projetaient. La différence est donc toute dans la manière dont elles l'avaient imaginé.

Les uns, je suppose, avaient une imagination topographique du bonheur. Etre sur la scène plutôt qu'au parterre, chamarré plutôt qu'indiscernable, sous des lambris dorés plutôt que dans une chaumière, être gardé, entouré, considéré, louangé, écouté : cela leur était un jour apparu comme l'image du bonheur. A leur tour ils parvenaient aux palais officiels, aux charges et aux dignités. On les voyait enfin où ils avaient enviés les autres d'être vus. Dans ces conditions, comment ne se fussent-ils pas éprouvés parfaitement heureux puisqu'ils se voyaient tels qu'ils s'imaginaient être vus : merveilleux et enviables ?

Les autres avaient une imagination plus romanesque. Pouvoir, fonctions, notoriété, entregent, ils les avaient imaginés comme une introduction à la vie fervente. Là venus, avaient-ils imaginé, il n'y aurait plus rien de fade, de médiocre, d'ennuyeux, d'ordinaire ni de banal. Le temps s'enfiévrerait d'allégresse en une incessante et bouleversante improvisation. Or ils avaient trouvé le pouvoir, le succès, mais pas l'intensité, l'élégance et la joie qu'ils avaient imaginées.

Nicolas Grimaldi, Bref traité du désenchantement.

Lien commercial (facile)

Tout se perd

Dans la série vieux con réac, encore un regret : j'apprends que René Rémond a changé, non pas sa thèse des trois droites en France, mais leur nom : les droites légitimiste, orléaniste, et bonapartiste deviennent les droite "contre-révolutionnaire", "libérale" et "gaulliste", puisqu'il parait que les références historiques qui donnaient leur nom ont "fait leur temps office", dixit l'auteur. Ah et pour compléter son analyse, il rajoute la droite extrême (qu'il distingue, j'imagine, de l'ex-courant bonapartiste, Le Pen et Boulanger, plus rien à voir donc).

Bilan : cela ne change rien, c'est plus clair pour ceux qui comme moi lisent le résumé dans le journal (mais j'avais lu l'original il y a quelque années), et, surtout, cela n'a plus aucun charme. Droite libérale contre droite gaulliste, c'est la langue de 20 minutes ou de Métro ; je me doute bien que l'analyse est quelque part plus fouillée que celle des compilations AFP sur papier-cul du matin, mais ne perd-elle pas de son élégance, et même de sa pertinence historique, en reprenant la cohorte des mots de merde du présent, moches, techniques et superficiels ? A croire que dans vingt ans la prochaine édition donnera directement des noms en anglais.


Bon les Echos ne sont pas sérieux : droite "autoritaire" donc plutôt que gaulliste (cf. Emmanuel) ; ce n'est pas ce qu'on lira dans 20 minutes... mais je reste quand même réac sur ce coup là....
Si si, droite gaulliste, jusqu'à nouvel ordre.

Serial ranting

Ce que montre l'image yahoo d'en bas, c'est la preuve que le grand mélange des genres contemporain bouscule non seulement les catégories de la culture, rendant légitime ce qui n'est qu'une vague distraction surmarketée, mais bouleverse aussi les catégories de l'information ; Colombani, dans son édito ronflant et écrit comme une dissertation de tâcheron, ne vise pas autre chose, mais il se contenterait de mettre une étiquette "rendez-vous" ou "aujourd'hui" avant de parler de l'épilation intégrale d'Eva Longoria ou du machisme latent (ou des pratiques culino-sexuelles ?) de Matthew McConaughey.

Manque de pot, c'est dresser une barrière encore bien symbolique dans une tendance irréversible ; ce n'est même pas l'irruption du people comme mode de divertissement navrant qui me chagrine tant que cela, mais bien l'explosion des catégories, cet espèce de postmodernisme imbécile qui se plait à mélanger le sérieux (traité au passage sur un mode sensationnaliste, faut bien s'amuser) et le trivial pipole ; pour l'instant une certaine pudeur empêche le webmaster de yahoo france de détruire complètement toute hiérarchie en plaçant Eva L. avant les voitures brûlées (quoiqu'un sens de la vraie pertinence mettrait le CAC 40 avant toute chose, puisque c'est lui qui potentiellement commande tout), mais je pense que d'ici peu cette dernière timidité sautera avec le reste.

Du coup j'ai bien l'impression d'être un vieux con de trentenaire, à défendre la musique classique contre le rap ou l'invasion des DVD de films pourris au son parfait, et maintenant l'info chiante contre les rêveries adolescentes des gens qui veulent pas se prendre la tête. D'ailleurs je radote, j'ai du l'écrire déjà 20 fois. Putain je vais aller brûler une caisse, ça me fera du bien.


Avant hier j'aurais bien fait une remarque ironique à ces jeunes branleurs qui se baladaient sur le parking du campanile d'Orléans (oui j'ai des déjeuners sensuels) en cherchant les plus belles caisses, mais je voyais déjà dans leur regard que je n'existais pas, avec ma bagnole coréenne de location catégorie A. La honte.


Oui c'est un titre en anglais, je sais. Merde après tout puisque il n'est pas possible de sortir un film titré "une histoire violente" ou "le matadore" mais qu'on préfère user l'anglousk, je vais pas me priver, moi aussi je veux être de mon époque après tout.

Cherchez l'erreur

La racaille est en nous

Non seulement le langage des cailleras reflète leur intégration paradoxale dans notre société, mais leur violence met aussi à jour tout un pan refoulé de notre culture ; pas de la nature humaine, mais bien de notre petite société gentille, gavée de messages édifiants, d'appels au civisme venant de politiciens arrogants et corrompus, et qui se voile en permanance la face quant à ses aspirations profondes.

Cette violence nous est insupportable non seulement parce qu'elle est dangereuse et qu'il vaut mieux ne pas y être exposé, mais (désolé pour ce freudo-nietzchéisme de bas étage) parce qu'elle balaye tous les tabous de notre bienséance hypocrite ; c'est la toute-puissance qui triomphe, et crèvent les autres, crèvent les riches, les pauvres, les handicapés qui sont trop lent pour quitter le bus en flamme, après tout nous sommes les jeunes et la vie et nous faisons notre place à coup de table rase. Or combien d'entre nous, frustrés par un petit chef, énervés par la bétise crasse d'un voisin, ou victime de la brutalité d'un tyran de cour de récré, n'ont jamais rêvé de lui écraser la gueule et de faire pisser le sang ?

Et nous voudrions aussi frapper ces perturbateurs qui croient qu'ils peuvent impunément (ils le peuvent) brûler nos propriétés et attaquer les bons citoyens ! Un vieux réflexe de civilisation, et une certaine prudence, nous conduisent encore à déléguer aux flics le soin de parer les coups et de frapper en retour ; mais déjà les gens roulent plus vite et plus mal, déjà l'agressivité de tous monte d'un cran, et déjà notre belle civilisation, rongée par l'avidité, l'isolement et la peur, se transforme en monstre hideux, en jungle du chacun pour soi. Bientôt nous nous retrouverons à porter les coups ; la racaille est en nous.

Peut-être n'est ce qu'après avoir éprouvé notre existence collective dans la violence que nous pourrons reconstruire une société qui ait un sens, et compendre combien précieuse est la paix et notre prospérité délirante ? C'est une vision bien pessimiste, j'en conviens, mais en ce moment c'est ce que je ressens. J'espère que ça passera.

Hyperactivité

Il y a des articles qui tombent à pic, et celui-la en est un : "Dépister et traiter l'hyperactivité", par Catherine Vincent :

L'agitation d'un enfant peut être de diverses origines : elle est parfois naturelle, "normale", parfois "pathologique" parce qu'elle constitue le reflet de diverses blessures psychologiques. Mais elle peut aussi "être l'expression d'un trouble constitué que ni les parents ni l'enfant ne peuvent contrôler". (...)
L'hyperactivité constitue l'un des motifs principaux de consultation pédopsychiatrique dans les pays développés. Non traitée, elle peut être responsable d'échecs scolaires et d'exclusion sociale. (...) Lorsque les difficultés à l'école s'accumulent, que l'enfant semble mal à l'aise et devient "ingérable", il ne faut pas hésiter à en informer son médecin traitant, qui, si besoin est, conseillera de consulter un spécialiste.

D'ailleurs la conclusion est presque un appel du pied de l'auteur, s'il vous plait ne méprisez pas la rubrique psycho du Monde, voyez comme on traite de vrais problèmes nous aussi !

"Les enfants qui ont vécu avec des parents négligents, imprévisibles ou maltraitants au sens général du terme, ou qui ont vécu en pouponnière plus de six mois présentent à 80 % au moins une instabilité psychomotrice". Un taux impressionnant, qui dit assez combien le contexte familial doit être pris en compte dans la compréhension et le traitement de cette affection.

Et comme les courageux journalistes sont aller braver les jeunes des cités, il y a aussi une petite section "reportage" qui nous fout bien les boules :

Pierre a l'air craquant et l'oeil pétillant de la plupart des enfants de 11 ans. La différence ? Il exprime depuis sa naissance toutes ses émotions avec démesure. Pierre peut briser, faire mal, il hurle mais ne parle pas, il court mais ne marche pas, il vit sous tension permanente.

Part maudite

Tout le monde balance prudemment entre la condamnation énervée des violences, qui prennent une ampleur assez inédite, et une vague tentative de compréhension, motivée par la mauvaise conscience de gauche autant que par le caractère spectaculaire de cette brutalité. Pour nous y aider, Libé samedi et aujourd'hui le Monde (tout neuf) donnent la parole aux casseurs ; en gros, outre les plaintes sur la banlieue, leur discours donne quelque chose comme "Sarko nous a traité, donc pour lui montrer comment nous respecter, on va brûler des caisses", ce qui ne change pas du tout de ce qu'on avait entendu jusqu'alors. A chaque fois on constate cette reprise en choeur des mêmes slogans, Sarkozy respect pas racaille démission, auxquels répondent des paroles tout aussi creuses, les déclarations-slogans des hommes politiques, force doit rester à la loi, "faire en sorte qu'il y ait un sursaut républicain, un rassemblement, un esprit de responsabilité", etc. Langage de pub partout, où les mots n'expriment plus aucune subjectivité, sauf quelques désirs packagés, et ne font que répéter les rôles (moi racaille toi ministre) à l'infini, et pour le reste, dire la vérité par exemple, il y a les flammes et les coups, comme il y a l'exercice du pouvoir ou la jouissance de s'acheter des merdes.

Ainsi les mots creux de gamins un peu abrutis, parce que trop veules ou trop victimes ou les deux pour avoir étudié, trouvent leur place dans l'ordre médiatique ; d'ailleurs par ces mots, nous voyons au moins qu'il est possible d'établir le contact avec nos sauvages et de se rassurer sur leur vague fond d'humanité, puisque l'ironie de la situation ne leur échappe pas ("on a même brûlé la voiture d'un pote – il comprend") – tout en se rendant bien compte qu'on n'aimerait pas les croiser seul dans la rue, et encore, ceux du Monde ne brûlent que des poubelles.

Finalement ces slogans idiots nous rappellent combien ces casseurs sont notre symptôme et notre part maudite ; ils ne sont pas différents de nous, au contraire ils nous ressemblent trop, au point d'en être déformés ; ils sont les enfants d'une société sans langage, qui n'a plus comme aspiration que des rêves artificiels de merde, et qui ne peut les consoler avec ce qu'elle offre aux autres, un petit chez soi, une famille, un peu de thune et s'il vous plait pas de chômage.

Il ne s'agit pas d'excuser leur violence par leur frustration, mais plutôt de voir qu'ils sont la génération perdue d'un pays où il n'y a plus aucune destinée collective, où tout le monde ne pense qu'à son cul, et que comme les autres, ils veulent du pouvoir et de la reconnaissance ; mais sans vouloir y mettre le prix, parce que cela prendrait trop de temps, ascension sociale en trois générations et puis quoi encore, c'est aujourd'hui que je veux rouler dans une grosse caisse, sinon je n'existe pas. D'ailleurs c'est ce que met involontairement en scène la nouvelle formule du Monde, partagée entre photos genre skyblog de caillera et belles gosses pour illustrer la parole donnée aux "émeutiers", et pubs Dior, Cartier et Boucheron (sic), parce qu'on est entre gens biens, n'est-ce-pas.

Plastique de la flemme

Vous avez sans doute remarqué qu'il faut dix fois plus de temps qu'avant pour rentrer dans un cinéma, du moins lors des heures de pointe, au point que je me retrouve de plus en plus souvent à éviter les séances du dimanche après-midi, alors que j'ai abandonné celles du samedi soir depuis la fin de mon adolescence. Or s'il y a bien une explication à cette perte de temps, en dehors du dédoublement des queues entre l'achat du billet et l'attente pour la salle, c'est que la plupart des gens payent maintenant avec leur carte bleue. L'augmentation, assez scandaleuse il est vrai, des prix des places, n'explique pas tout, et surtout pas qu'on puisse infliger à trente personnes une transaction qui prend a peu près trois fois plus de temps, tout cela parce qu'on a eu la flemme d'aller tirer de l'argent avant de passer au guichet.

Cela ne concerne pas que le cinéma ; désormais la plupart des boutiques acceptent de prendre les cartes de crédit sans limite de montant, et je vois souvent des gens brandir leur plastique pour cinq ou six euros. Et personne ne semble se rendre compte que ces putains de passages en caisse prennent désormais un temps fou, chacun attend tranquillement dix minutes de plus pour avoir le plaisir de rester à son tour quarante secondes face à la caisse, histoire d'avoir le temps de bien saisir son code et de laisser à la machine vérifier que la carte n'a pas été volée.

Il faudra qu'on m'explique pourquoi nous devons à la fois subir une ville défigurée par la prolifération des enseignes hideuses des agences bancaires et des distributeurs automatiques, signe d'ailleurs que ce business est encore beaucoup trop rentable pour être honnête, et quand même patienter trois heures parce que des trous du cul n'ont pas vingt euros en poche pour payer leur place de cinéma.


Non je n'ai pas trouvé de sujet plus futile alors que le monde entier regarde nos banlieues brûler. Bah. En attendant que je m'y colle et vous abreuve de ma vision des choses une fois de plus, puisqu'il est délicat désormais de parler d'épiphénomène (bah). Sinon, certains ont le sens du résumé...

Goncourt de merde

ATTENTION JE N'AI PAS LU LE LIVRE DE WEYERGANS et comme d'habitude, je ne le lirai pas, donc ce n'est pas la peine de m'emmerder avec ce point de forme. Sinon, il parait que le fameux Houellebecq a été écarté de ce prix qu'il aurait dû gagner, et qu'il y aurait même une cabale contre notre pornographe branché. Bigre. Non seulement cela ne peut que lui rendre service et achever de l'installer en avant-gardiste, commodément détesté de tous les conservateurs germanopratins, ce qui est encore mieux que de refuser le prix, mais sa victoire ou sa défaite éclaire une fois de plus quelle pantalonnade est le Goncourt, qui rentre tout à fait dans la catégorie des choses que l'on peut dénoncer à l'infini sans que quoi que ce soit ne change, un peu comme ceux qui se plaignent de la dictature de la minceur tout en continuant à flasher sur les pubs gavées de mannequins.

Bien sûr, tout le monde le sait, il y a des enjeux de pognon, mais pas tant que ça, puisque aujourd'hui cela ne représente plus que 100 000 ventes, contre 300 à 400 000 il y a dix ans, comme nous l'explique Garcin, qui s'auto-interviewe sur le site de son journal. Donc d'un côté on s'inquiète de la perte d'influence de ce prix, et on entend déjà les stigmates, ahlala les français ne lisent plus, ils préfèrent la RealitY, ce sont des boeufs, le genre de conneries que je raconte souvent d'ailleurs, mais de l'autre personne pour aller jusqu'au bout et dire que peut-être ceux qui lisent régulièrement des livres en ont marre de cette boufonerie médiatique qui consacre non pas les best-seller de la tiers-littérature, genre Marc Levy, Bernard Werber ou Dan Brown, mais les demi-best-sellers de la demi-littérature, comme le nanard qui a eu le dernier congours, qui se passe en Italie, là (je ne l'ai pas lu non plus, mais j'ai des sources sérieuses et catégoriques), ou comme le Weyergans qui serait ENCORE une réflexion sur l'écriture.

Par contre, les vrais livres, ceux de la littérature de qualité, dont on vient à douter de l'existence en France, seront de toute façon ignorés car pas assez accessibles pour ce demi-grand public qui aime acheter cinq livres par ans pour les mettre sur la table basse. Donc entre des mécanismes d'attribution grossièrement bidonnés et un choix de livres presque toujours merdiques (on est loin de l'époque où Gracq était consacré), il n'est pas complètement étonnant que plus personne n'aille prendre le risque d'acheter les livres à la jaquette rouge.

Deux poids deux mesures

Tout le monde s'affole à propos des émeutes du 9-3, et je lis de plus en plus d'appels à la fermeté, qu'on foute les racailles en taule une fois pour toute, qu'on en finisse avec le mythe de la prévention et que maintenant ça suffit, hein. Des milliers de français, énervés par les images de désordre, craignant pour leur voiture (et certes, vu la générosité des assurances, ce n'est pas souhaitable de se faire brûler sa caisse) et piégés par le couverture dissonante des médias (montrer des images de violence et les napper d'un commentaire lénifiant, histoire de se dédouaner, ou jouer sur la dégénérescence du langage, avec ce « jeune » à toute les sauces pour ne pas dire « délinquant ») veulent en finir, ce que Sarkozy, parlant de « racailles » dans un geste démagogique assez intelligent (et un rien pyromane), a encore bien compris. Bref, l'impression générale est qu'on en fait trop pour comprendre ces brutes, et pas assez pour les punir.

Or, s'il y a bien quelque chose de gênant, ce n'est pas qu'on condamne la violence, ou qu'on veule en effet arrêter et juger les délinquants, c'est cette idée même de deux poids deux mesures. Ainsi, parce qu'aux discours virils d'Iznogoud ont succédé des appels au calme (et le tout enveloppé dans la même affirmation vaine des principes, force doit rester à la loi et autres resucées de langue de bois), ou parce que les familles des gamins électrocutés sont reçues à Matignon, ou parce que celles-ci, pour une fois, retournent les techniques médiatiques à leur profit et envoient chier Sarko, il y aurait là des signes de faiblesse intolérables de l'Etat, qui se montrerait bien trop compréhensif. Voilà l'illustration de la force de la propagande, et plus exactement de l'effet d'agenda, dû au caractère spectaculaire de ces émeutes.

Le problème de la banlieue est pourtant lourdement structurel, et se pose au quotidien, que ce soit du fait de la délinquance, petite ou organisée, ou de la grande difficulté qu'ont les habitants de sortir de ces ghettos. Par rapport à ça, ces émeutes, mêmes dangereuses, même coûteuses en termes matériels (mais bien moins que les manifs de viticulteurs languedociens, de bons français eux, d'ailleurs ils votent souvent FN), ne sont qu'un épiphénomène, mais un beau cadeau médiatique ; cette situation de bataille rangée a quelque chose de plaisant, car enfin nos cow-boys vont mater les indiens. Bien sûr, une fois les incendiaires arrêtés, tout va rentrer dans l'ordre, c'est-à-dire qu'on pourra se préoccuper de faire des mesures fiscales pour les riches tout en se payant de belles déclaration pour nos ghettos, alternant promesses d'aides et appels à se bouger le cul.

Par contre, deux poids deux mesures, c'est le destin quotidien de certains de ces fameux jeunes, « ceux qui veulent s'en sortir », auxquels tout le monde est d'accord pour décerner un brevet de courage et de bonne volonté, avant de les recycler en exemple, mais à distance. Parce qu'évidemment, et une enquête le montrait bien (mais où l'ai je lue ?), s'il est possible de s'en sortir, il faut être plus que parfait, il faut en faire dix fois plus pour rattraper le stigmate lié à l'origine socio-ethnique, effacer le parler cité et montrer par tous les moyens qu'on n'est pas violent. Nos démagogues ont raison de faire d'eux les premières victimes des délinquants, mais ils n'iront jamais jusqu'à se préoccuper de changer les perceptions à leur sujet.


Dernier point : les banlieues font peur, et les « jeunes » surtout, et à juste titre, car chez eux la violence péniblement euphémisée par le processus de civilisation (qui fait qu'il est acceptable de dégager un salarié n'importe comment avant que son propriétaire lui envoie les huissiers, mais pas que le salarié réponde par un poing dans la gueule), est à l'état brut : vous nous stigmatisez, on va vous cogner, et on va vous prouver que vous avez raison d'avoir peur de nous – puisque nous n'avons trouvé que cela pour exister à vos yeux.

Regrets pour Harriet

Voilà, on avait comme candidate à la Cour Suprême une demi-conservatrice, incompétente mais quelque part sympathique (qui n'a pas vu sa carte envoyée à Bush avec un clébard ? Carte qui appelait la fameuse réponse, "no more public scatology"). Hélas, ça ne s'est pas passé comme prévu, et c'est vrai que son dossier était difficile à défendre. Comme le disait Phersu, "son retrait est un vrai coup de poignard pour tous les blogs parodiques."

A partir de maintenant, sauf filibustering efficace (ça reste à voir), la jurisprudence va être construite par un vrai conservateur, un pur et dur, un homme qui n'hésite pas à faire connaître son opinion contradictoire, surtout quand des "juges activistes" défendent les criminels, les prisonniers ou les migrants, bref ceux qui sont forcément coupables, au moins en intention :

In the several hundred cases he heard over 15 years on the United States Court of Appeals for the Third Circuit, Judge Alito dissented more than 60 times, often taking issue with decisions that sided with criminal defendants, prisoners and immigrants.

He frequently voted in favor of the government and corporations in these dissents. He generally deferred to what he called the good faith judgments of other participants in the justice system, including police officers, prosecutors, prison wardens, trial judges and juries. He appeared particularly reluctant to order new trials over what he called harmless errors in the presentation of evidence or in jury instructions. (New York Times)

Au passage, ce D'Alito me conduit à revenir sur le cas Harriet Miers, sur lequel j'avais eu bien du mal à conclure. Et si la proposition Harriet n'était qu'une nomination bidon, pour mieux faire passer ensuite un juge compétent mais réac ? J'avoue que le doute m'assaille.

Québec morbide contre les porcs

Via Embruns, une réponse revigorante au manifeste crypto-bavererzien "pour un Québec lucide", qui avait enflammé les débats montréalais (, mais à ouvrir dans IE : un vrai site de droite !) :

Le Québec du dernier quart de siècle a donc accompli une régression spectaculaire, malgré un modèle de société resté, il faut bien le dire, dans le monde des idées ; la complaisance et les tondeuses ont fait le reste. Mais il reste du chemin à faire pour vivre et penser comme des porcs, comme dans le reste de ce continent à l’aune duquel on nous somme aujourd’hui de nous mesurer. Au plan du niveau de vie, notamment, le Québec a toujours moins de téléphones cellulaires et de VUS que les Amaricains. Au plan financier, les banques encaissent un pactole qui s’enfuie illico dans des paradis fiscaux ; et après, leurs dirigeants font une sortie publique pour demander aux hypothéqués-des-comptes-à-payer de se serrer la ceinture ; et les va-chercher de l’information objective nous terrorisent au souper sur l’à‰tat catastrophique de la nation dont ces banquiers ont tellement tirés.

Un rien schématique, mais tellement agréable ; et "vivre et penser comme des porcs", voilà une saine référence (et bien sûr, VUS = 4x4).

The Conardist

S'il y a quelque chose d'insupportable dans la lecture de The Economist, c'est bien ce ton docte et arrogant, cette façon de tout savoir, qui par comparaison ferait passer les éditoriaux pontifiants du Monde pour une série de questionnements humbles et modestes.

La complainte de la semaine consiste à s'inquiéter d'avance que la Chine comme l'Inde, face au mécontentement des laissés pour compte des campagnes, puissent freiner les "réformes" dont elles ont bien besoin. Voilà qui est assez répugnant, car si cette rhétorique pavlovienne énerve déjà quand il s'agit de donner des leçons au gouvernement français, elle devient franchement intolérable quand on la rapporte à la pauvreté globale de ces deux pays, et que l'on imagine les conséquences d'un cycle de "supply-side reforms", façon ajustements structurels du FMI, sur ces populations. Car dégager les rigidités, voilà la solution :

What India needs now is a raft of supply-side reforms that will, in the short term at least, hurt powerful interests. (...)
It probably is the case that the earlier reforms focused too much on the affluent city-dwellers at the expense of the rural poor. (...) Sooner or later, though, India will have to tackle its remaining rigidities. The fate of Mr Singh, increasingly these days seen as someone to be pitied rather than admired, is a reminder of just how powerfully politics can constrain economics.

Ah, si seulement les politiques étaient un peu courageux (ou pédagogues) ! Hélas, ce sont les "inconvénients de la démocratie", comme notre journal le dit si bien. Mais, alors qu'on allait conclure qu'un bon despotisme éclairé, etc., leur ferait le plus grand bien à ces arriérés de communistes indiens, figurez-vous que ce genre de problème se pose aussi en Chine ! Merde alors, la fille aînée du capitalisme serait en danger ! En effet, le nouveau leader chinois se préoccupe du peuple, en raison des multiples mouvements de grèves ou de quasi-insurrections qui touchent sporadiquement le pays (74 000 conflits en 2004, quand même) :

Just like Mr Singh in India, Mr Hu is consequently being forced to concentrate much harder on the rural poor than on the coastal cities. Cleaning up corrupt and abusive government is one priority for him, reducing the burden of tax on the countryside another. Tackling pollution, which invariably hurts the poor more than the affluent, has become a third. As in India, this renewed concern about discontent among those left behind by progress is tempering liberalisation.

Incroyable, l'Economist rendrait presque l'agenda de Hu Jintao sympathique, et vu sous cet angle, on se prend à espérer que les pauvres de Chine verront quelques unes de leurs priorités traitées avant l'arrivée des inévitables réformes concernant... le système bancaire chinois. Bien sûr, à terme, on vous expliquera qu'une économie saine et prospère, donc libéralisée, profiterait à tout le monde, et avant tout aux plus démunis. Mince, j'ai déjà entendu cet argument quelque part, mais où ?

Il ne s'est rien passé

A chaque fois que j'arrête de suivre l'actualité, je ne ressens presque aucun manque, et je me demande toujours s'il ne serait pas mieux de s'en désintéresser durablement. Car qu'ai je appris, ou plutôt pas appris, durant ce week-end ? Des faits divers sur fond de banlieue ghetto, des nouveaux candidats à la présidentielle, une nouvelle mesure de Sarko & Dom ? Ces évènements, oubliés dans trois jours, qu'est ce que cela change de connaître leur existence, ou non ? Rien, évidemment. Et pourtant cette information réduite aux faits est curieusement perçue comme avantageuse - aller à l'essentiel, c'est bien le slogan de la moitié des médias, non ? Est ce parce qu'en donnant la primeur à la nouveauté sur le fond, elle est plus distrayante, et qu'elle permet quand même de participer, de se sentir membre de quelque chose ?

Bien sûr, l'information est le seul lien que nous avons avec l'extérieur, et qui nous fait sentir partie d'une communauté plus large que nos petits cercles de connaissance ; bien sûr, c'est la seule matière que nous ayons pour aller un peu au delà du ressenti quotidien et nous fabriquer une opinion ou une orientation politique ; évidemment, il faut savoir ce qu'il se passe. Mais s'informer au fil de l'eau, petit fait par petit fait, détail après détail, on se doute que cela a plus pour effet de nous embrouiller que de nous faire comprendre quelque chose ; que retient mon voisin de métro quand il lit dans son gratos que "Bachar el Assad est sous pression" ? Rien, et moi non plus, je ne retiens rien tant que je ne fais pas l'effort de m'intéresser au sujet et d'approfondir la question, ce qui n'arrive pas tous les jours. Le reste du temps : "le rapport des causes et des effets m'échappait, qui est en définitive l'essentiel de toute connaissance", comme le dit un personnage de Goethe.

Il nous faut de l'analyse, entend-on partout. Certes, et voila un voeu pieu. Car l'analyse, c'est chiant, alors que l'information est d'abord là pour nous distraire - c'est même la première et la seule distraction, une distraction triste, malgré les efforts des éditeurs des journaux télé pour parsemer leurs rubriques d'illustrations crétines de la vie quotidienne. C'est pour cela que nous serons toujours attirés par les faits, et puissent-ils se renouveler plusieurs fois par jour, à chaque fois que l'on recharge la page de l'AFP. Dans ces conditions, ne pas s'informer ne serait pas un soulagement ? Reste à trouver une autre distraction.