A propos
radical chic

Et pendant le week-end...

...On peut toujours aller lire ce billet hilarant de Phersu sur les landmark decisions de la Cour suprême ; quelques extraits :

* Miranda v. Arizona (1966) décide que les films policiers américains devront tout le temps mettre une banalité sur le droit de ne pas répondre en cas de Mise à la Question dans les scènes d'arrestation, pour faire plus "couleur locale". Ils décident aussi que tous les Buddy Cop Movies auront deux policiers de type complètement opposé (un brun, un blond), que le chef du Commissariat sera noir, que les policiers devront manger des Donuts et que l'ancien partenaire aura été tué à une semaine de la retraite.

* Kramer v. Kramer (1979) : La Cour décide que la plupart des pères divorcés tenteront vainement d'acheter l'affection de leurs enfants par un potlatch de jouets avec la maman et en les emmenant dans des fast foods le week-end.

* Roper v. Simmons (2005) : La Cour décide (à 5-4) qu'un mineur est un mineur. La décision déchire les Blogs conservateurs, qui considèrent que les mineurs sont plus faits pour s'asseoir sur des chaises électriques.


On réfléchit avec Villepin à l'approche Ahmadinejad (merci le copypaste) de la légitimité : quand on est le chef d'un régime de merde qui frustre toute la jeunesse, élu parce que les autres sont corrompus, et parait-il complètement incompétent, autant fuir en avant et détourner l'attention sur un problème qui n'a rien à voir avec les intérêts de son pays ; les fous iraniens veulent détruire Israà«l, je conseille à Villepin de s'en prendre (un peu plus finement) aux USA, ça ne mange pas de pain et ça rassemble. Ah bon il l'a déjà fait ?


On pense consensuel avec Borloo, qui nous prévient : "n'opposons pas rupture et continuité". Je lui décerne d'avance la palme de la langue de bois communicante pour 2005, à moins que les grands professionnels du fig, qui ont mis cette citation en exergue, ne soient eux-mêmes victimes de petitephrasite.


On s'énerve gentiment contre Mona Chollet, et avant tout parce qu'on aime beaucoup ses textes réefléchis, mais son article sur la perception de la femme en Orient et en Occident (qui est une note de lecture sur un livre que je n'ai pas lu) me semble pour une fois complètement partial ; citer Kant le puceau ou deux trois "amis journalistes" pour en déduire que la femme idéale en Occident, celle qui trotte dans la tête de tous les mecs, est une cruche car seul compte son corps, et que cela s'oppose à la femme fantasmatique orientale, intelligente et fine, qui joue aux échec avec le sultan dans le h*rem, c'est vraiment une lecture discutable. J'y reviendrai.


Au passage, on emmerde bien fort les trouducs de Symantec et leur logiciel de filtrage de merde pour puritains nauséabonds, et on se demande quels sont les pervers qui se touchent en compilant la liste des mots interdits, liste qui me force à écrire "h*rem" !!!!


On regrette que les cyclistes aient une mauvaise image auprès des automobilistes, ce qui nous rappelle un vieux post de melfrid sur son blog aujourd'hui endormi ; ce qui est bien résumé ici d'une manière crypto-bourdivine plaisante (via Rezo):

Si le cycliste renvoie une image de désordre corporel, d’agitation, l’automobiliste, au contraire, maîtrise son image sociale -celle de la décence-, celle qui fait norme. Rien d’étonnant, après tout, que le peuple des automobilistes ressente instinctivement de la méfiance pour ce personnage furtif qui s’est glissé dans les murs, qui est à ranger dans la catégorie de l’enfant, du primitif et du prolétaire, autrement dit, des groupes sociaux qu’il faut éduquer ou contenir. (...)
Pourtant, ces immigrés invités dans la république de la bagnole se multiplient ; ils font beaucoup d’ enfants ; seraient-ils dotés comme les sorcières, les juifs et les nègres d’une hyper-sexualité ?


On se demande pourquoi le Bon Marché montre toujours les mêmes pubs dans le métro, en ce moment c'est leur période de demi-soldes, et c'est encore la même affiche. Bien sûr, la plus typique est celle pour la grande épicerie, avec ce mannequin anorexique (pléonasme) au regard de caniche (ok Mona, un point) qui porte un gâteau design, et la phrase culte surréaliste "de quoi parlerez-vous au dessert, littérature, design ou chocolat ?" Est ce qu'ils ont un budget limité au BM, ou alors préfèrent-ils assurer un peu de stabilité dans ce monde de la rotation publicitaire, en se calquant sur les pubs de banque pour djeuns au cinéma qui ne changent que tous les deux ans ?


On pense au livre de Tom Wolfe : pourquoi, mais pourquoi, est-il à ce point obsédé par les confrontations viriles et les scènes d'humiliation (le "h word") ? Au point que son livre peut presque se lire comme "la revanche des nerds"...


Et comme d'hab, on relit la production radical chic écoulée, franchement plus sérieuse (plus chiante ?) ces derniers temps. Les sujets de fond c'est sympa mais là ça commence à me gaver gentiment. Par exemple, la catégorie "grouik" s'arrête en août (avant ce billet) et la catégorie "gadgets" en avril !

On trouvera donc, pour se distraire, des avis autorisés sur les bourgeoises (spéciale dédicace à J.), sur le baptème, sur le tuning (qui a gonflé mes stats google), sur W, sur les croissants ordinaires, sur la grève, sur les faux scandales, et sur l'art contemporain (I & II)... et puis aussi la première compil du week end et celle d'avant les vacances ; c'est quand même bien prétentieux de se faire sa petite pléiade tout seul, mais bon.

Tribunal populaire

Remarquable article de Schneidermann ce matin, à propos de Fogiel, et inspiré par l'analyse de la télévision de Guillebaud (d'ailleurs à lui seul il illustre la différence entre blogs et vrais médias, ce qu'il écrit dans libé est toujours meilleur que ce qu'il met sur son site) :

Jugements de valeurs subliminaux, engouements sans cause et lynchages sans lendemain : en quelques pages, Guillebaud dresse le portrait du clergé et des rites de cette religion implacable. Deux chapitres essentiels en composent le catéchisme. Sur le plan économique, un éloge en toute bonne conscience du libéralisme, auquel aucune autre doctrine ne peut être sérieusement opposée. (...)

Au chapitre des moeurs, Guillebaud pointe une identique intolérance d'un «politiquement correct qui revendique son appartenance à la gauche et au camp du progrès». Le mariage homosexuel, par exemple. Le système, assure Guillebaud, y est globalement favorable, sans que personne sache exactement pourquoi. (...) La tolérance, c'est bien. La fraternité, c'est mieux. Le succès, c'est encore mieux, et l'échec, méprisable. Alors, si l'on est tolérant, fraternel, et que l'on casse la baraque (l'abbé Pierre, par exemple) : respect !

Voilà pour le fond ; et pour la forme, caricature, parce qu'il faut bien se marrer après avoir bossé toute la journée, fausse impertinence puisque tout se termine dans un éloge au marché, direct (payé par la pub) ou indirect (puisque consommer c'est bien), et donc cette fausse morale, assénée, qui fabrique déja son retournement en terme de cynisme. Et comment protester contre un étalage imbécile d'idéologie antiraciste ou propédé - comme on ne pouvait rien dire lors du tsunamithon, notre belle générosité invalidant d'avance toute critique ? Peut-on expliquer que cela dessert, in fine, la défenses des minorités ou des homos, que cette chape de bonne pensée jamais discutée pourra être remplacée, quand le marché le décidera, ou quand la télévision de niche façon Fox News arrivera en France, par une chape tout aussi assénée de pensée réactionnaire, ce à quoi on a d'ailleurs droit quand on traite de sujets économiques ?

La télé de merde, c'est un peu comme la loi antiterroriste de Sarkozy, ce sont des instruments dangereux au service de causes qui semblent justes, et qui servent de cache-sexe pour détourner la critique ; personne ne veut se faire exploser par des arriérés barbus qui ont appris le Coran par coeur sans en comprendre une ligne, mais si notre gentil gouvernement de centre droit se fait remplacer par un populisme à tendance autoritaire, on va regretter toutes ces petites mesures de surveillance, qui tout à coup ne concerneront plus seulement les délinquants et les intégristes (et qui d'ailleurs servaient surtout à fliquer les clandestins). De même à l'écran, une fois la morale Fogielienne démodée, il sera facile de vendre toutes les saloperies réactionnaires comme on défend les idées "humanistes" aujourd'hui.

Electeurs inconséquents

Alain Duhamel se plaint de la multiplication des candidats à la présidentielle ; les mêmes causes produisant les mêmes effets, il craint un nouveau 21 avril. Duhamel voudrait que les petits candidats qui se présentent sans n'avoir aucune chance de l'emporter, pour la gloire ou parce que c'est un moyen raisonnable d'exister dans la politique française, ne se présentent pas, et que l'on reste entre gens sérieux. Il ne propose pas de trafiquer les règles, genre 5000 signatures au lieu de 500, mais c'est tout comme.

Pas un instant il n'a l'idée que c'est autant le rassemblement autour de Le Pen que la dispersion des autres votes qui a provoqué le 21 avril, évènement totalement symbolique devenu chantage au vote utile ; et surtout, pas un instant l'idée que les électeurs sont responsables ou qu'ils doivent le devenir. Car le problème n'est pas que le choix proposé est trop large, mais que les gens votent mal.

Ils ne votent pas mal parce qu'ils ont tort de soutenir des causes perdues (le parti des travailleurs par exemple) ou des idées sales, mais parce qu'ils instrumentalisent leur propre vote en oubliant sa finalité première : chacun devrait voter, en toute conscience, pour que le candidat à qui il apporte sa voix soit élu, et non parce que, considérant que les autres voteront pour lui, il peut se permettre, individuellement, d'attendre le second tour pour passer aux choses sérieuses. Peu d'électeurs lepenistes voudraient voir leur chef à la tête du pays ; ceux-là prennent des risques, car ils ne mesurent pas la catastrophe que donnerait un règne frontiste, mais pas autant que les rigolos qui votent à l'extrême droite pour protester contre l'inefficacité des politiques publiques ou parce qu'ils se sentent oubliés des partis de gouvernement.

A l'inverse, les gens qui ont voté Mamère, donc pour un parti de gouvernement, même aux effectifs réduits, peuvent parfaitement vouloir une politique écologiste ; leur reprocher comme après le 21 avril d'avoir "dispersé" leurs voix est idiot, tout comme il est idiot d'appeler à "voter utile", ce qui revient à intégrer dans son propre vote les anticipations du vote des autres. Ce n'est qu'une fois que tout le monde votera pour un choix assumé, un choix qui pourra se défendre de façon argumenté, qu'on parlera convenablement de vote utile.

Cela ne nous empêchera pas de nous taper trois cent mille appels à "voter utile" et à se souvenir des putains de leçons du 21 avril, provenant de journalistes comme Duhamel qui réduisent leur commentaires à un compte-rendu sportif, uniquement préoccupé des petites tactiques et coups de pute qui rythment le jeu des ambitions. Faisons de cette élection un barnum, mais tentons de culpabiliser les électeurs, histoire de leur donner encore plus envie de voter dans tous les sens, plutôt que de leur faire confiance pour une fois. De toute façon la fonction présidentielle a été tellement traînée dans la boue par notre ami Chirac qu'il n'est pas interdit de penser qu'elle n'existe plus, que l'élection d'un tribun n'y changerait pas grand chose et que seul compte le mécanisme verrouillé des législatives.

Art contemporain (suite)

Via une réfutation en règle, je découvre un article assez réjouissant d'à‰ric Troncy ("critique d'art, directeur de la revue d'art contemporain FROG") publié dans le Monde :

De même qu'au tournant du XXe siècle l'art abstrait fut qualifié de n'importe quoi et d'intellectualisme, la télé-réalité dut, à l'approche du XXIe siècle, endosser les reproches simultanés de convoquer des dispositifs outrancièrement simplistes (...) et d'être en vérité scénarisés (...). Mêmes arguments, même violence, pour une dénégation de légitimité qui indique, au passage, une même ampleur dans la révolution stylistique (...)

Or, sans, naturellement, prétendre au statut d'oeuvre d'art, la télé-réalité exprime, enfin, à la télévision, et sans la travestir dans sa forme, une somme conséquente des expériences de l'art d'avant-garde ­ - celui qui, "réalitiste", a fait de la création et de l'exploration de cet espace annexe à la réalité la RealitY, à la fois son principal projet et son meilleur instrument.

Cela faisait longtemps que je ne m'étais exposé à ce degré extrême de pipo ("ce qui se joue dans l'espace de la RealitY n'est ni vrai ni faux, mais simplement "réalitiste"") où la machine à concept tourne à plein régime, tout ça pour recycler la bonne vieille mise en abyme : "le "réalitisme", c'est adjoindre à la réalité son double reformulé par les stratégies de la télévision, lui autorisant la satiété du spectacle." Le tout est étayé par des prouesses artistiques ("Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Marianne Faithfull réunies à Cinecitta pour une fausse émission de télé-réalité inspirée du "Bachelor", où une quinzaine de jeunes gens tentent de les séduire") dûment labellisées : cette oeuvre est "présentée à la Fondation Prada de Milan (Italie), puis à la dernière Biennale de Venise", telle autre "au Dia Centre pour les arts de New York". Attention, nous dit Troncy, je parle sous contrôle, je balance de la référence légitime.

Cet essai a moitié bidon appelait donc une réponse dans le même journal, et c'est Damien le Guay ("philosophe et critique littéraire") qui s'y colle. Tout en rappelant, était-ce utile, que la télé-réalité c'est de la merde, il répond avec pertinence au terrorisme (!) intellectuel de Troncy, que ce soient ses tentatives de légitimation ("en voulant anoblir la télé-réalité, l'art devient complice du processus imaginaire de marchandisation promu par cette même télé-réalité") ou son grossier chantage à l'avant-garde ("Ceux qui feraient oeuvre de "dénégation de légitimité" exerceraient sur la télé-réalité une "violence". Il importe donc de se taire sous peine d'être rejeté dans l'enfer des ronchons passéistes et autres rétrogrades arriérés").

Ce que je note avec plaisir, c'est que du point de vue le plus autorisé de l'art contemporain (sauf erreur de ma part), provient une justification de la pire crasse culturelle, et une justification qui ne semble pas se limiter à l'habituel jeu de distinction ("je suis cool donc si je dis que c'est cool, ça le deviendra"). Non seulement le caractère marchand, comme le note Le Guay, est totalement ignoré, mais le mécanisme de crétinisation consubstantiel au dispositif de ces programmes, tellement évident, y compris pour ses spectateurs habituels, qu'on perd presque son temps à le rappeler, irait de pair avec une certaine valeur artistique ; comment résister à la tentation du retournement, et trouver là la preuve pure et simple, au delà du galimatias rigolo de Mr FROG, de la médiocrité de l'art actuel ?

Nouvel esprit du service public

Rezo lie une enquête très intéressante, en trois volets, du journal Fakir sur l'évolution - disons carrément la marchandisation - de la Poste (un, deux, trois et quatre). Contrairement aux rodomontades idéologiques qui consistent surtout à répeter le plus de fois possible la mantra "service public", ce travail de terrain très bien documenté (nombreux interview, lecture de la presse interne, étude des grilles d'évaluation des postiers...) donne des faits concrets et permet de mesurer ce que c'est que "l'ouverture à la concurrence". Certains trouveront cela normal, personnellement ce mélange des genre me dérange assez ; le débat est ouvert.

Au delà du cas de la Poste, cette enquête illustre une évolution assez fondamentale des services publics comme des entreprises, où plus rien n'est laissé au hasard ; une sorte de capitalisme millimetré, un taylorisme des services, où chaque situation est analysée, décomposée et fait l'objet d'un plan d'action. Pour l'illustrer, un extrait du deuxième article où les guichetiers s'expriment :

« Parfois, au bureau, un animateur fait de l'accompagnement. Il nous montre comment appliquer les consignes sur la vente, ou il nous flique pour voir si on n'oublie pas de proposer des produits supplémentaires. (...) Si tu écoutes ta hiérarchie, quand quelqu'un vient pour un retrait d'argent, tu dois lui proposer des enveloppes, des pré-timbrés etc., même si tu sais qu'il a pas de pognon. Tous les après-midi, on s'est tapés le chef d'établissement derrière le dos, il mettait ses petits bâtons à chaque fois qu'on faisait une vente à valeur ajoutée, ma collègue et moi. Quand on ne proposait pas plus, il intervenait pour vendre tel truc plus cher, c'est toujours plus, plus. » (...) « Le logiciel PILOTE enregistre nos ventes heure par heure pour les PVA (produits à valeur ajoutée). Notre Chef affiche les résultats à l'arrière du guichet. (...) »

Crotch, it's open

A chaque fois je me demande si les pubs pour les régions et autres paysages français qui fleurissent avant chaque période de vacances dans le métro ont vraiment un impact sur le tourisme local, à défaut de justifier et la hausse des impôts locaux, et l'impossibilité de payer le RMI depuis qu'il a été décentralisé. En attendant, leur multiplication pose problème, car toutes ces images de campagnes verdoyantes, de rivières et d'étangs, et de plages trop parfaites pour ne pas être le produit d'un logiciel de retouche, finissent par se confondre. Ainsi de l'Aisne, département français improbable situé quelque part en haut à droite, et certainement en manque de visibilité, mais qui n'a à offrir aux cadres parisiens stressés que les mêmes paysages que la moitié du pays. Coin inconnu, concurrence sévère et différentiation délicate, voilà l'équation marketing classique à laquelle a dû répondre l'agence de pub du conseil général ; et comment sortir de ce dilemme sans recourir à l'arme magique de la pub, l'anglais ?

Certes, l'usage horripilant de l'anglais-yaourt a fini par devenir naturel dans certaines situations, comme par exemple la communication des multinationales ; je m'étais énervé contre l'imbécile flying blue, mais cet anglicisation du vénérable fréquence plus, lui-même grammaticalement incorrect, était surtout le produit d'une imitation servile et du choix de la facilité. Par contre, lire des slogans / astuces pour un département de campagne, et pas n'importe quelles astuces : "fish aisne chips" et "aisne' joy" par exemple, le tout coiffé de la baseline "Aisne, it's open", pour illustrer les mêmes paysages fréquenté par les personnages à l'expressivité hyperréaliste typique de l'affichage actuel - où une joie n'est une vraie joie que si elle fait s'ouvrir le visage en deux - voilà qui est osé. Et pourquoi l'anglais ? Parce qu'on va tous se mettre à l'anglais, dans l'Aisne, du moins c'est ce qu'annoce l'argumentaire de la campagne : "les habitants auront appris ces petites phrases de base et pourront communiquer avec les touristes. Et c’est sur ce petit effort demandé aux habitants que la communication va se construire." Ne manque que les sanctions pour ceux qui refuseront de saluer les touristes d'un solide good morning passé à l'accent du terroir.

Et le pire c'est que ce recours à l'anglais est peut-être efficace, puisque dans ce concours de connerie le nom en question ressort et se mémorise nettement plus facilement ; encore une fois l'efficacité triomphe de la laideur, ce qui n'est pas incohérent avec le but avoué : "Acquérir de la notoriété aujourd’hui…. pour profiter demain des retombées en termes d’image de l’ouverture du Center Parcs".


Une pensée émue pour l'internaute gabonais qui recherche dans google "les mauvaises manières des pauvres".

Politique d'immigration

Je vois bien que Nicole Caligaris n'a pas tort dans son billet, même si son style trop grandiloquent, très "gauche morale", m'ennuie, et si la comparaison avec le nazisme est évidemment déplacée (je ne rentre même pas dans cette polémique). Planqués derrière notre forteresse, a repousser des migrants en devenirs ("des "candidats" tellement c'est bel et bien un concours, un brave petit concours de bonne bourgeoisie", écrit-elle justement), chaque jour plus nombreux, le gouvernement qui va au bout de sa logique intenable "d'immigration zéro" ne peut que pratiquer des politiques inhumaines.

Un premier choix de politique, à l'américaine, consiste à laisser cyniquement les étrangers s'échouer dans la mediterrannée ou s'embrocher sur des grillages, enfin à tout faire pour que la violence physique du passage les décourage - et tant pis s'ils meurent. C'est ce que montrait Chantal Ackerman dans son docu sur la frontière US-Mexique : en ne laissant plus que le désert comme point d'entrée, on condamne les clandestins à se perdre, et on régule ainsi le flux sans complètement fermer les vannes.

Un second choix de politique est celui des "rafles" ; je me demande toujours si le terme n'est pas trop fort, mais je ne voudrais pour rien au monde être à la place de ces gamins africains qu'on vient chercher dans les écoles pour les renvoyer de force au "pays". Individuellement, ils ne sont coupables de rien, sauf de ne pas avoir de papiers. C'est tout le drame de cette situation où le nombre fait problème ; un immigré, cent, mille immigrés, cela n'est rien ; des centaines de milliers, c'est une autre affaire - un problème politique, qui appelle une réponse, régulariser, faire comme s'il ne se passait rien, ou expulser les plus faciles à trouver, dans les écoles.

Chose affreuse : le compromis actuel, qui ne dit pas son nom, tient presque debout : il consiste à pénaliser les passages, à faire vivre les clandestins dans la peur, et de facto à les accepter pour peu qu'ils aient tenu la distance.

Alors faut-il régulariser ? Je ne vois pas d'autres possibilités. Je ne crois pas trop à la théorie de l'appel d'air : si les africains crèvent contre les barbelés des enclaves espagnoles, c'est parce qu'elles sont physiquement plus accessibles, pas parce que Zapatero a régularisé 700 000 clandestins ; de plus, est ce qu'on peut accepter de faire peser une épée de damoclès pendant des années sur un travailleur au prétexte qu'il n'est pas censé être là ? Enfin il reste le cas de ces parents d'enfants français, ni régularisables, ni expulsables : c'est proprement aberrant. Par contre, il ne faut pas oublier que le statut de clandestin est celui qui permet souvent d'accéder au travail : à la merci de l'employeur, souvent apporté par un réseau, exploité, etc., mais au travail ; en imaginant le pire, les "régularisés" se feraient dégager une fois leur statut officialisé, au profit de nouveaux sans-papier. Mais l'un dans l'autre, une régularisation est certainement tenable.

Et peut-on aller jusqu'à ouvrir les frontières - puisque toute forme de sélection ne pourra jamais épuiser les candidats au passage. Est ce raisonnable ? C'est la seule question, la régularisation n'étant qu'une manière pragmatique de décaler le problème. Certes la démographie européenne est essouflée, certes l'Europe vieillit, mais il me parait douteux que l'économie et la société puisse absorber des millions de migrants supplémentaires - à moins que la possibilité d'aller et de venir librement évite justement toute précipation et favorise aussi ce dont on ne parle jamais, les retours (d'ailleurs on attend toujours les hordes massées derrière le rideau de fer...)

Et derrière tout cela, il y a de notre part une peur fondamentale de la dilution. Ainsi les associations fréquentes entre immigration et insécurité, et la mantra de "l'intégration", sont une façon officielle de relayer une angoisse identitaire qui existe, et pas seulement chez des prolos xénophobes qui craigneraient pour leur emploi ou leur sécurité. Dans ce cas, la réponse type "l'Europe a besoin de jeunes" est trop simpliste, car elle ne prend pas en compte cette question identitaire évidente, qu'on ne peut balayer en criant au racisme. Que veut on ? Relocaliser des communautés plus au nord, là où il y a du travail ? Peu d'intégration en perspective... et surtout la fin de l'Etat nation tel qu'on le connait. De toute façon, la question de l'immigration pose celle de notre pays et de notre culture ; en gros, qu'est ce qu'être français aujourd'hui, et quel destin veut-on pour les immigrés : qu'ils deviennent français au sens, heu, "culturel" du terme, c'est-à-dire (définition rapide) que la première langue de leurs mômes soit le français ? Qu'ils restent entre eux (le fameux communautarisme) et soient définis par leur identité de départ ? Qu'ils trouvent un équilibre entre les deux, tout en participant à une redéfinition de la culture française ?

La vraie solution, tout le monde le sait, consisterait à développer le sud ; reconnaissons qu'il ne faut pas être pressé. Mais en attendant qu'une organisation étale de l'espace mondial permette de mélanger sur un même lieu quelques très riches, une demi classe moyenne et des tonnes de pauvres, il va bien falloir trouver une solution, et je ne crois pour l'instant ni aux expulsions, ni à l'ouverture des frontières.

Elèves sous influence ?

La semaine dernière (je me l'étais gardé en stock, copie en commentaire) je lisais dans le fig cet extrait amusant d'un journal lycéen :

Article de lycéens de l'Isère sur le thème : «A quoi sert le terrorisme ?» Réponse : «Ils se révoltent contre l'agresseur, ça, c'est pas vraiment con. Qu'ont fait les résistants pendant l'Occupation de 39-45 ? (...) Le terrorisme apparaît quant un peuple souffre et qu'il n'y a plus d'autre solution que de se faire exploser la tronche.»

Voilà de quoi rebondir sur le thème de l'enseignement de l'histoire ; car si les lois ne peuvent exactement définir le contenu des programmes, les manuels scolaires, eux, le font concrètement. Or, d'après l'article du figaro, qui reprend la thèse d'un nouvel essai, cet extrait assez drôle serait une illustration de l'influence néfaste de manuels complètement biaisés, mettant nos chères têtes bondes (enfin à l'âge où ils fument du shit) "sous influence", en faisant du terrorisme international une sorte de réaction quasi-légitime à l'hégémonie américaine. Ainsi Magnard : "La forme extrême des poussées d'antiaméricanisme prend le nom de «guerre sainte» ou djihad lancé par Ben Laden."

Faut il en conclure que les profs sont d'incurables gauchistes, bouffés par l'idéologie et la haine de l'Amérique, comme semble le faire cet essai ? Ou plutôt qu'il n'est pas super facile "d'expliquer le terrorisme" ? Car dès que l'on quitte l'horreur concrète des attentats suicide, qu'est ce que l'on dit ?

La position que défend à demi-mot le Figaro, celle des intellectuels médiatiques, consiste surtout à se placer du point de vue moral absolu, "ahlala c'est vraiment dégueulasse de tuer des civils", quitte à en profiter d'ailleurs pour justifier n'importe quoi (Patriot Act, invasion de l'Irak ou soutien à Poutine). Ce sont les mêmes qui sont trop content de dénoncer la "barbarie" de l'islamisme pour en faire un miroir flatteur de notre civilisation des lumières, ce qui nous arrange bien en ces temps de doute. Cette condamnation absolue du terrorisme au nom de grands principes est presque naturelle, mais venant d'une classe intellectuelle ou politique largement discréditée, elle engendre aussi une sorte de discours retourné, comme si le tabou officiel donnait l'ordre de le mettre en question officieusement, et favorise une approche "justificative" du terrorisme.

De l'autre côté, il faudrait avant tout comprendre le terrorisme plutôt que de le condamner directement - souci pragmatique indiscutable, car la position absolue ne nous avance guère. Mais on ne rentre pas de manière innocente dans la logique jihadiste. C'est leur rendre un grand service que de rechercher une finalité logique à leurs crimes, et de donner une cohérence à un discours parfois élaboré par de fins politiques, mais aussi par des malades mentaux, au risque d'en faire des soldats des pauvres, façon David contre Goliath ; c'est bien ce qui est reproché aux manuels scolaires. Enfin, à l'extrême limite, on retombe sur les porcs qui expliquent que les américains ont bien cherché le 11 septembre, ou sur les fous qui prétendent que c'est la faute de la CIA ou du Mossad.

Bien entendu, l'opposition entre ces deux approches est un peu stérile, et il faudrait emprunter de l'une à l'autre, condamner absolument et chercher à comprendre vraiment. Mais faute de temps, dans le cadre de l'école, ou dans le discours médiatique, on en est réduit à une appréhension idéologique du terrorisme, selon que l'on choisisse de s'identifier aux civils américains ou anglais, ou que l'on préfère penser aux victimes civiles de la guerre en Irak (sans parler de l'embargo), par exemple.

Donc, à moins que ce bouquin soit le produit d'une lecture biaisée, mais à l'envers, la quête de sens se terminerait dans une lecture idéologique des faits. Mais n'était-ce pas inévitable ? Car il est bien difficile de penser les évenements actuels sans en quelque sorte "choisir son camp", puisque qu'à l'analyse doit aussi se substituer une proposition d'action : nous ne sommes pas en train de réfléchir sur la Saint Barthélémy.

Agréable démagogie

En général je suis attristé par la communication politique, surtout celle de l'opposition, timide, souvent pontifiante et assez peu percutante, mais là je trouve cela plutôt pas mal :

Pour Jean-Pierre Brard (app. PCF), en revanche, aucune clémence : "(Breton) est arrogant et méprisant." Et l'ancien instituteur de porter cette appréciation définitive : "S'il maîtrise le budget comme il manie la langue française, c'est-à-dire très mal, les comptes de la nation ne sont pas près de se redresser." Le député de Seine-Saint-Denis exhibe régulièrement, dans l'Hémicycle, l'agrandissement d'une photo parue dans Paris Match, où l'on voit M. Breton en tenue de gala, en compagnie du patron de LVMH, Bernard Arnault, lors du mariage mondain que ce dernier a récemment offert à sa fille au château d'Yquem. (in Le Monde)

C'est une bonne chose de renvoyer à la face de Breton sa maîtrise insuffisante du français ; l'argument valait autant - voire plus encore - pour Raffarin qui amenait la langue au niveau de l'expression d'un coureur cycliste. Et puis la formule est jolie, plus élégante que les habituelles petites phrases, et toute aussi claire. Reste à savoir quel a été son destin : simplement publiée dans le Monde, reprise par l'AFP, ou, miracle, télévisée ? Bien que la plupart des gens (et moi compris parfois) parlent plus mal que Breton, les français aiment bien ces postures défensives, teintées de chauvinisme langagier, façon Bernard Pivot, et venant d'un ancien stal instit.

Ensuite j'adore cette histoire de photo agrandie ; encore une fois, je me demande quel a été la portée médiatique de cet acte. Il y a certes une insinuation démagogique, genre grand bourgeois et deux cent familles qui nous spolient, mais c'est de bonne guerre de rappeler pour qui roule vraiment Breton, en une manière qui, jouant sur notre passion de l'égalité, peut frapper les esprits. Moi-même je n'aime pas voir un ministre plastronner en smoking lors d'un mariage mi-jet set mi-CAC 40, et sans même rentrer dans le constat habituel de l'inceste entre pouvoir économique et pouvoir politique.

Donc tout cela est bien démagogique, et ne fait pas avancer le débat ; mais pour une fois ça a l'air efficace...

Fuldagate : les blogs rencontrent l'internet réel

Est ce que les histoires de coeur de Sarkozy valent qu'on en parle ? La question appelle la réponse : bien sûr que non, bien sûr que c'est trivial, et même les tentatives d'analyse style les-politiques-qui-couchent-avec-des-journalistes et autres considérations profondes sur l'endogamie élitaire ne trompent personne. Nous sommes attirés par le people, et plus encore par ce genre de rumeur style "fait du prince", qui a de quoi exciter la curiosité au sortir d'une après-midi de torpeur intellectuelle au boulot. Et puis, il y a ce nouvel outil magique, et encore mystérieux pour beaucoup, qui permet d'alimenter les conversation de machine à café, préfacées de "je suis allé le chercher sur internet", façon de se métamorphoser en détective privé ou en flic des RG pour mieux frimer devant l'assistante comptable.

Ce que l'on constate surtout, c'est que les blogs qui tous ensemble criaient contre le père Clément et ses propos de gare (et je ne m'en suis pas privé), mais criaient dans le désert, ont tout à coup bénéficié du trafic de "l'internet réel", celui des recherches ordinaires comme "sexe" ou "skyblog de string" et autres termes leader des moteurs ; l'internet des portails façon lycos avec des bikinis, des bagnoles et des portraits de Britney, l'internet des comparatifs d'appareil numériques et des agences de voyages, l'internet de meetic et des cartes météo. Bref, cet internet qui est un gigantesque croisement entre NRJ et un centre commercial.

Fallait-il s'en étonner, les blogueurs sérieux ont constaté que les visiteurs ainsi apportés ne sont pas "qualifiés", si on peut dire, et ne restent qu'un instant, un peu comme les visiteurs de Grosse Fatigue en recherche de pornographie - quant les billets n'étaient pas écrits que pour gonfler les ventes, ce dont il convient d'ailleurs de s'excuser.

Pour le reste, on est encore bien loin d'une blogosphère "utile", comme aux Etats-Unis, qui mobiliserait la base et permettrait surtout de retravailler la propagande partisane. Pour l'instant, outre le naturel people, ces recherches sur Anne Fulda donnent surtout l'impression d'une citoyenneté un peu paranoïaque, qui clamerait "on nous cache tout on nous dit rien". Je ne suis pas au dessus du lot, j'ai fait mes petites recherches google comme tout le monde, j'ai fini par trouver la photo, je suis super content, j'ai l'impression d'être un vrai parisien.

Si on peut plus déconner !

Dans un récent dossier du cahier «Emploi» de Libération sur le harcèlement sexuel au travail (3 octobre 2005), la présidente de l’Association contre les violences faites aux femmes pointait à raison, parmi les obstacles rencontrés pour faire avancer la cause des victimes, «cette crainte chevillée à notre culture française: ne perdons pas notre pseudo-galanterie et notre gauloiserie dont nous sommes si fiers». Or, ce discours, on le trouvait justement, mais reformulé en termes «philosophiques», dans l’article voisin: un entretien avec le – donc – philosophe Patrice Maniglier, coauteur avec Marcela Iacub d’un Antimanuel d’éducation sexuelle (Bréal).
Pour ce monsieur, il n’y a pas lieu de faire du harcèlement sexuel un délit en tant que tel; à ses yeux, cela «crée autour du sexe un climat d’insécurité et de soupçon, même si aujourd’hui on n’appelle plus ça le «vice».» Il y voit une volonté de «purifier le lieu de travail de toute question libidinale». Il faut bien admettre que: «On veut purifier le lieu de travail de toute question libidinale», ça en impose tout de même plus que le sonore et traditionnel: «Si on peut même plus déconner!...»
Mona Chollet dans Périphérie (via Rezo).

F*ck

Depuis que des informaticiens ont ajouté un système de filtrage de contenu, je ne peux plus ouvrir les pages contenant le mot "f*ck" de mon bureau, et suis donc obligé, pour des raisons de praticité évidentes, de faire du bliping typographique. Tout cela vise à empêcher que ceux de mes collègues qui vont voir des sites de cul (suivez mon regard) choppent des virus au passage, mais, dommage collatéral, je me retrouve finalement à m'autocensurer, comme une ménagère ricaine se retient de jurer par peur que ses enfants l'entendent.

Cette obsession très américine de la profanity est étrange : on se souvient de cet essai de philo reviewé dans le Times, mais dont le titre (on bullshit) n'était pas publiable dans ce vénérable journal, ce qui donnait une impression de puerilité incroyable, comme si les journalistes avaient peur de se faire gronder pour l'utilisation d'un mot à peine grossier. La force de ce tabou, qui rappelle un peu ces croyants qui craignent d'écrire le nom de Dieu, est surprenante, surtout face à des mots aussi universels. Et tout cela est à chaque fois justifié par la peur de souiller les enfants innocents - et pourtant quel gamin américain, passé l'âge de 8 ans, ignore le mot f*ck ?

Paradoxalement, ce qui est caché est toujours absolument clair. Toutes les périphrases utilisées pour décrire les quelques mots grossiers que tout le monde utilise, four letter words, expletive, taboo slang, F-word, etc. sont à peu près transparentes, comme l'est la dissimulation bien symbolique d'une lettre, façon cache-sexe de pierre au Vatican. Il importe de savoir absolument, précisemment, quel est le mot tabou, sans aller jusqu'à le dire ou à l'entendre.

Donc, l'important n'est pas d'ignorer ce qui est de l'autre côté de la ligne, au contraire il faut connaître le mal, ne serait-ce que pour ensuite en préserver les enfants ; ce qui compte, c'est de maintenir la séparation. Anthropologiquement, et je n'y connais rien, cela ressemble à la distinction entre sacré et profane, ou alors cela renvoie, comme ce que tout le monde sait mais que tout le monde fait semblant d'ignorer, à la question de la sexualité.

Ce que l'on mesure mal ici, c'est que cette obsession qui nous apparaît bien exotique est centrale dans la société américaine, d'où ce business incroyable de films édités, ou de revues de censures (dont le site dont j'avais déja parlé) à côté desquels le fameux "chretien médias" de télérama apparait comme une association de débauchés. Bien sûr, cette euphémisation permanente est complètement inutile ; en renforçant la ligne de partage entre le permis et l'interdit, elle donne surtout du glamour à l'interdit, et fait toujours des puritains les plus gros pervers.

ARG !! Il revient !


Oui je fais un peu de jospinophobie primaire, mais rien qu'à voir sa tête en gros plan ça m'angoisse, j'ai l'impression que je vais me faire engueuler. Quelle idée aussi de faire un portrait d'aussi près et de lui octroyer l'intégralité de la couverture ? Est ce que faire peur aux enfants augmente les chances d'un retour de "l'austère" en 2007 ?

Diabolique ISF ?!?

Voilà le sommet de la démagogie journalistique enfoncé, mais dans sa version haut-de-gamme, qui consiste à lécher non pas les victimes de la pauvreté ou les petits blancs aigris, mais les cadres sup et autres classes aisées et instruites. Curieusement, les règles de cet art sont presques contraires à celles du populisme façon Iznogoud : il faut montrer qu'on se comprend, entre gens de bonne compagnie, et que l'on sait bien ce qui est bon pour la France mais ce que le peuple, rendu imbécile par la "vraie" démagogie, ignore.

Ainsi cet articulet "d'analyse" publié par le Monde :

L'impôt sur la fortune (ISF) est une machiavélique bombe à retardement, habilement déposée par la mitterrandie. Exonérant les propriétaires de tableaux de grands maîtres, d'écuries de course, de jets ou de yachts "logés" dans des sociétés commerciales, les biens professionnels, l'ISF épargne les milliardaires pendant qu'il accable les millionnaires : mieux vaut posséder 27 % de l'Oréal (15 milliards d'euros) que 2 ou 3 hectares de champs de patates sur l'île de Ré, devenus constructibles par la grâce d'une signature au bas d'un POS. (...)

La suite, dans la même logique, est la rengaine habituelle, un impôt sur les biens immobiliers et les maisons de vacances qui ne "rapportent rien" et qui, associé à l'IR, pourrait sucer l'ensemble des revenus. On a déja lu ça quelque part... Notons la façon dont est utilisé l'argument des très riches, non pour demander l'inclusion de leur patrimoine dans l'impôt (sachant qu'ils n'ont pas d'immobilier, les très riches, ils vivent sur leur yatchs, bien sûr) mais pour réclamer simplement la suppression de cette "bombe à retardement" mitterrandienne. Je ne sais pas qui est Claude Carpentier, mais s'il est journaliste, son point de vue contraste sévèrement avec celui que l'on trouve d'habitude au Monde. Pourquoi pas, mais ce genre de torchon "populiste" (à l'envers) devrait être marqué "opinion" et pas "analyse".

Signalons quand même que le même journal avait publié le 26 septembre un papier remarquable de Jean-Louis Andréani qui démontait l'histoire des paysans de l'Ile de Ré matraqués par l'impôt, ce mythe habilement fabriqué par une association de propriétaires immobiliers, association qui reprenait d'ailleurs la même rhétorique anti-gros riches. Ceux-ci disposaient pourtant non de trois hectares de patates devenus constructibles par enchantement (hum) mais "de plusieurs maisons et de terrains constructibles" ; quant aux paysans affamés : "les rétais qui ont vendu un lopin de terre constructible pour payer l'ISF sont, pour l'essentiel, de gros propriétaires redressés par le fisc sur plusieurs années (...) Certains se plaignent de payer l'ISF pour des terrains constructibles mais cultivés. Pourtant, aucun ne demande leur déclassement en terre agricole".

En tout cas, après cette accélération du fayotage antifiscaliste (Colombani s'est-il énervé en recevant la redevance en même temps que la taxe d'habitation de sa villa corse ?), on attend les concurrents au tournant, mais même le Figaro et le Point auront du mal à faire plus trash.

Loi scélérate ?

La polémique sur la loi "qui glorifie la colonisation française" (d'après El-Watan) est vraiment un bel exemple de République-boulevard. Tout y est ridicule du début jusqu'à la fin. Le texte lui-même, pour commencer, car il faut presque se pincer pour se rendre compte qu'en effet une loi a bien été votée le 23 février 2005 en l'honneur des "raptriés" (pieds noirs et harkis ?), et que celle-ci inclut bien en son article 4 :

Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.

N'importe quoi ; cette rédaction pompeuse, et cette façon de parler des anciens combattants comme si on sortait de 14-18, c'est vraiment le produit d'une autre époque ! Et bien sûr c'est techniquement, et officiellement, inapplicable, ce que Robien reconnait lui-même : "L'article 4 de la loi du 23 février 2005 n'implique aucune modification des programmes actuels d'histoire qui permettent d'aborder le thème de la présence française outre-mer dans tous ses aspects et tous ses éclairages" (dans libé). Hop, enterré. Reste que le texte est là, qu'il crée un précédent éventuellement gênant, et qu'il vaudrait mieux le dégager... Mais bon, y a-t-il vraiment de quoi en faire un fromage ?

Car tout cela sent la polémique faisandée, comme si chacun était content de retrouver son rôle, un gouvernement réac qui fait un geste en faveur des "rapatriés", et des profs à l'avant-garde des libertés, accompagnés des habituelles associations signataires de l'appel "les Historiens contre la loi", sans reconnaître qu'ils sont englués dans un combat complètement symbolique ; il faut se calmer, on est encore loin de l'histoire officielle ! Parler de "loi scélérate" et de "révisionnisme", où d'une "histoire officielle univoque comme c'est toujours le cas en Chine", comme le fait libé, c'est faire un procès manifestement surdimensionné par rapport à l'enjeu mesquin de cette loi. D'ailleurs ces prétentions démesurées tombent d'elles-même quand libé essaye péniblement de démontrer que les manuels actuels, justement critiques, ne pourraient plus écrire que la décolonisation de l'Algérie a été ratée ou que la torture c'est mal... Ce n'est pas crédible une seconde ! Donc on se calme et on boit frais...

Féminisme en Arabie ?

Je ne sais pas vraiment quoi penser de Ni putes ni soumises, NPNS pour les intimes. Oui, c'est un mouvement clairement récupéré comme vitrine "féministe" du PS, et dont les visées idéologiques assez limpides risquent toujours de renforcer les stéréotypes contre les gars des quartiers ; mais il se trouve que ce parti compte dans ses rangs Rania Al-Baz, la présentatrice télé saoudienne célèbre (chez nous) pour s'être fait battre au point d'en être défigurée par son mari jaloux, et cela nous donne droit à un papier dans Charlie.

Or, c'est une interview extrêmement nuancée, malgré les tentatives de cadrage de la journaliste (très bleeding heart) Agathe Andrée ; ainsi, au delà de la caricature de la femme libre que Charlie lui colle un peu, et que dénonce justement Mona Chollet dans Périphérie ("rarement voilée, souvent moulée dans son jean dès qu'elle s'éloigne des rois du pétrole"), elle défend une ligne extrêmement modérée, pragmatique, ni enfermée dans la justification relativiste des coutumes locales, ni tentée de renier sa propre culture.

Si elle dresse un tableau effrayant mais attendu de la situation des femmes chez les wahabistes, ("la soumission est dans l'ordre des choses, on nous élève comme ça" et plein d'autres exemples choquants du même style), deux points m'intéressent particulièrement :

"J'essuie de vives critiques de la part de journalistes femmes qui m'accusent de nuire à la réputation de mon pays, parce que je le présente comme opprimant les femmes. On m'accuse de m'occidentaliser". (...)

"Vous appréhendez les choses d'un point de vue occidental et et peut-être me prendrez vous comme une folle parce que je ne condamne pas plus que ça mon pays. Or le problème, c'est que l'Arabie Saoudite refusera de se réformer en profondeur tant qu'elle considerera que c'est l'injonction d'autres nations".

On peut penser qu'elle ne va pas assez loin ("je n'ai pas été victime de l'islam, mais d'un mari jaloux"), et tenter de la raisonner comme Agathe Andrée ("néanmoins on ne vous a toujours pas accordé le droit de vote, ni le droit de détenir le permis de conduire..."), mais cet équilibre entre les deux lignes est rigoureux ; reconnaitre les injustices, choisir d'être l'une de celles qui apporte le scandale dans un pays où la situation des femmes est désastreuse, mais sans perdre de vue que c'est dans la culture saoudienne (je ne sais pas comment...) que se trouvera une solution, et non pas dans l'application de normes occidentales que nous avons bien de la chance d'avoir (et qu'il a fallu construire nous-mêmes patiemment, y compris notre renoncement partiel au catholicisme). C'est à la fois la condamnation de l'hubris américaine qui consiste à changer les gens malgré eux, et en même temps, directement ou non, un rappel assez vif qu'aucune tradition ne peut justifier la soumission des femmes.

Quand on voit combien on se complait dans ce regard porté sur l'Orient, ah ils sont rétrogrades et presque fachos, ah ils ne connaissent pas la liberté individuelle ni la jouissance consumériste, pour mieux oublier que tout n'est pas rose chez nous (où ça des femmes battues ?), ça me fait plaisir de lire des propos nuancés sur une question si passionnelle.

LPA (Facile)

Lu dans Wikipedia, alors que j'essayais une fois encore de comprendre le situationnisme (qui m'est apparu pour la première fois d'ailleurs expliqué de manière intelligible) :

Comité psychogéographique de Londres
Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

L'Association psychogéographique de Londres (LPA = London Psychogeographical Association en anglais) fut fondée par Ralph Rumney dans la ville italienne de Corsio d'Arroscia le 28 juillet 1957. Elle fusionna immédiatement avec l'Internationale lettriste et le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste pour former l'Internationale situationniste.

Une nouvelle manifestation du LPA a eu lieu le 22 août 1992 dans une grotte au-dessous d'un carrefour dans la petite ville de Royston (Hertfordshire). Par des points de vue situationnistes plus dépendants d'Asger Jorn que de ceux de Guy Debord, le LPA combattit la prévalence anarchiste qui récupérait les pratiques des situationnistes.

La LPA a fusionné avec l'Alliance néoïste pour former la Nouvelle internationale lettriste.


Voilà bien toute la folie poétique d'une forme de l'ultra-gauche, ça me plait à mort ! Créer des mouvements, les dissoudre, les fusionner, les recomposer, voir des structures symboliques éphémères qui sont à peine crées qu'elles "fusionnent immédiatement", c'est quelque chose. En fait ça ressemble trait pour trait aux montages financiers artistiques destinés à niquer le fisc.

Not bleeding hearts

Ce que j'adore aux Etats-Unis, c'est que tout parait incroyablement plus politisé qu'en France ; il suffit d'aller se balader, via n'importe quel blog, sur les sites de t-shirts personnalisés ou de bumper stickers pour comprendre combien il est naturel, là bas, d'afficher ses opinions (moi-même je rêve d'un t-shirt "stop global whining"). Mais ça ne s'arrête pas là, et au moment où Meetic s'introduit grassement en bourse, surfant sur une vague croissante de désintégration de la famille et de recherche effrénée du vice, je peux prédire leur prochain développement : les marchés de niche, et parmi ceux-là, la sélection par affinité politique.

Si vous ne me croyez pas, allez donc faire un tour sur conservativematch, dont la devise est "sweethearts, not bleeding hearts" (si quelqu'un arrive à traduire ? Bleeding heart, "a person who is considered excessively sympathetic toward those who claim to be underprivileged or exploited") ; ce site propose un questionnaire d'inscription adapté (statut matrimonial : "annulé") et permet de mettre en relation les gens qui pensent droit, aiment Jésus et en ont marre du racket fiscal. Je me suis déjà trouvé une ou deux cibles potentielles, des New Yorkaises qui ont du mal à rencontrer quelqu'un qui pense comme elles dans cette ville de communistes ; d'ailleurs pas mal des annonces ont ce petit côté "minorité en danger" assez rigolo, sauf quand on cherche parmi les texanes.

Tout cela n'est pas vain d'ailleurs ; l'appartenance politique n'est presque jamais un choix rationnel mais le produit d'un sentiment, d'une intuition construite par l'environnement familial, l'éducation et les rencontres ; autant je me méfie de la vulgate amoureuse qui dit que les caractères doivent être complémentaires pour mieux s'unir, autant je suis persuadé que des idées politiques partagées, parce qu'elles induisent une vision commune du monde et des valeurs (sans même parler des liens avec la classe sociale), peuvent suffire à faire marcher un couple, et plus encore un business de rencontre. Donc si quelqu'un a de l'argent à investir dans un club de rencontre gauche caviar, je suis prêt à lancer l'affaire.

Mauvaises fréquentations

Il y a de la polémique dans les commentaires... et cela renvoie à quelque chose d'amusant : une bonne partie des lecteurs ont une pensée plus à gauche que la mienne, mais se retrouvent sans doute dans mon discours antipub / anticonsumérisme ; le référencement récent (mais brusquement interrompu, sans que je sache pourquoi) dans Rezo a d'ailleurs élargi le recrutement parmi ceux qui Minc appelle les "nouveaux maîtres" (oui je rigole). A côté, d'autres (comme BenQ), attirés par la coloration vaguement politique des sujets, recherchent une discussion construite sur les idées politiques, ou les réformes ; or je n'en suis pas capable, et ce n'est pas vraiment le propos ici.

Extrême gauche vs. gauche caviar, déblatération dans le vide vs. travail de fond : cela reste difficile d'accomoder des sensiblités aussi diverses - et puis je ne pense pas qu'on puisse tout le temps "échanger" des idées, parfois on préfère se friter, en plus ça me fait rire de voir de la baston dans les commentaires.

Mais ce qui m'étonne, c'est que les commentaires s'indignent souvent quand je suis le plus ironique, alors que je joue à reprendre les mots de l'époque, et autant que possible l'idéologie de fond du moment (ce qui n'est pas une chose facile). Par exemple, dans le même fil, parler de "branleurs" à propos des lycéens permet en même temps d'évoquer une certaine réalité (et non les enfants ne sont pas tous des victimes du système, même si c'est aussi parfois vrai...) et de jouer à reprendre un discours qui n'est pas toujours le mien. Donc ce n'est pas la peine de s'indigner !

Art con/temporain

La seule chose qui m'empêche de hurler tout le mal que je pense de l'art contemporain, c'est la peur de passer pour un cuistre. Or un article du Monde publié la semaine dernière, autour de la FIAC, m'en dédouane quelque peu, puisqu'il est question de la récupération de l'art par les groupes de luxe, tandis que les collectionneurs, eux, sont surtout motivés par l'idée de se la péter. Ainsi, "collectionner l'art contemporain fait désormais partie d'un style de vie qui attire de plus en plus de gens..." explique Lorenzo Rudolf, "ancien directeur de la Foire de Bâle et de celle de Palm Beach". Un style de vie. Ou "quand les gens achètent chez Sotheby's, (...) ils dépensent essentiellement pour donner une nouvelle dimension à leur vie ; ils enchérissent pour acquérir de la classe" dixit Robert Lacey, cité dans le même papier.

Reconnaissons d'ailleurs que le Monde découvre un peu l'eau chaude, ce genre de choses n'ayant rien de nouveau ni de vraiment surprenant. Et le même article laisse aussi entendre assez lourdement la voix pragmatique de l'époque, que le mécénat n'est pas neuf et que Michel Ange déjà, gna gna, et que c'est tant mieux si quelques artistes gagnent bien leur vie et se font sponsoriser par les boîtes de luxe, puisque au moins la création est financée, gna gna. D'ailleurs le vrai problème, d'après le même Rudolf, c'est que ces groupes à la mode sont trop mainstream : "Combien de temps les grands collectionneurs accepteront-ils d'être noyés dans la masse ?" On en tremble pour eux.

Alors serait-ce trop facile que d'attaquer l'art contemporain, un complexe relativement vaste, sous le prétexte qu'il n'existe que pour satisfaire l'égo de gros porcs qui s'emmerdent, ou de capitaines d'industrie en quête d'annoblissment ? Ou serait-ce encore trop facile de reprocher à l'art d'être la proie des pires snobismes, des gens les plus puants et les plus sûrs d'eux, parce qu'ils sont presque toujours à la recherche de la double légitimité magique, être un artiste et avoir de la thune ? C'est peut-être de la jalousie après tout ?

Mais quelle est l'influence de ce snobisme sur la production ? Parce que je me demande si le caractère absolument déprimant des rares installations que j'ai pu voir (l'installation est bien le symbole ultime de l'art contemporain), si les récupérations lourdement symboliques, et les dispositifs d'une pontifiant à souhait (par exemple le type qui exposait deux abribus - style decaux - d'Auschwitz, oui bien sûr, les vrais arrêts de bus avec la vraie pancarte Auschwitz dessus) ne dérivent pas aussi de ces liens incestueux avec l'argent. Si on ne ressent aucune émotion devant cet art nouveau, si les messages les plus communs et les moins dérangeants de l'époque se retrouvent bombardés au niveau de vérités révélées (lire, en passant, le compte rendu rigolo que fait Naulleau de l'expo dionysiac à Pompidou), et si les rares scandales ont l'air calculés d'avance façon campagne marketing, n'est ce pas à cause de cette compromission (ah le grand mot) qui fait qu'il devient délicat de distinguer l'art de son utilisation à des fins parfaitement répugnantes, style "regarde ce que j'accroche dans mon salon" en beaucoup plus vulgaire ?

PS : pour gagner du temps, je supprimerai tous les commentaires qui me reprocheront des généralisations hatives.

Analyse bloguesque


Sans aborder à nouveau la polémique sur la qualité des blogs, il faut bien avouer que certains vont au delà du vague commentaire dont je me contente généralement, et analysent l'actualité suivant leur propre matériel. Le meilleur exemple est bien celui de Ceteris Paribus, peut-être le blog le plus solide qu'on puisse trouver (si quelqu'un a d'autres adresses du même genre je suis preneur...) ; ce graphique en est la preuve, j'étais moi-même victime du spin médiatique et persuadé que Villepin était plutôt populaire... alors que personne n'en veut.

Snobisme

Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne, ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression : c'est une affaire. Il est plus court de pronconcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est execrable, ou qu'elle est miraculeuse.
La Bruyère, Les caractères, De la société (p. 146)

"Si tous les socialistes étaient comme Blair"

"...on n'aurait pas perdu autant de temps en France". Bonne grosse provocation qui ne coûte pas cher et ne vient pas du blairolâtre Bockel mais de notre vizir Sarkozy, qui dans sa quête éternelle de publicité pipolisante, s'est offert une rencontre avec Blair, d'ailleurs quelque peu humiliante puisque organisée... dans un hôtel. Mais il appuie sciemment là où ça fait mal, et où se pose une question essentielle pour les socialistes, élus ou militants : que penser de Blair, comment se positionner face à ses idées ou à sa pratique politique ?

Il y a l'approche noniste, finalement la plus simple et pas forcément la plus désagréable : Blair, c'est comme Bush (pour l'Irak) et quasiment comme Thatcher pour le reste, c'est le néolibéralisme sous une face de social-démocrate, c'est la démonstration de la duplicité social-traitre de la "gauche" de gouvernement, c'est un type qui n'a rien fait pour reconstruire le welfare state, qui n'a même pas renationalisé les transports ou l'énergie et qui laisse crever les pauvres tout en culpabilisant ceux qui ne bossent pas. De ce point de vue, toute tentative pour se réclamer de Blair risque de finir en oeufs sur la gueule à la fête de l'huma, sous les ricanements des buveurs de cuba libre. Vis-à-vis de cette gauche-là, seule sa politique communautariste (vous savez, ses consultants antiterroristes qui expliquent que la commémoration de la Shoah insulte les musulmans) pourrait être acceptable (oui je caricature).

Et puis il y a l'approche socialiste-mais-consciente-des-réalités, ou réalo comme disent les stals ; forcément, le bilan de Blair n'est pas mauvais, en terme d'emploi (mais ce sont des jobs mal payés !), en terme de relance des services publics comme l'éducation (mais ils font payer les facs au lieu d'en faire les lieux gratuits du savoir universel !) ou la santé (mais il vend le NHS au privé !), etc. Le brouillage idéologique de l'extrême gauche empêche de revendiquer Blair comme exemple, mais il est évident que l'aile droite du PS lorgne à mort vers l'autre côté de la Manche et de son pragmatisme affirmé.

Donc le cas Blair n'est pas facile ; à chaque fois on doit constater l'efficacité d'un grand nombre de ses politiques, opportunément construites sur la table rase tatcherienne, et à chaque fois, et cela me désole aussi, on se rend compte qu'elles reposent principalement sur une logique comptable plutôt que sur un idéal assez flou de solidarité. C'est l'efficacité au prix d'un vautrage dans l'économie de marché d'autant plus sale qu'aucun des garde-fous de bon sens n'existe là-bas (le pays du racket à la commission, pour n'importe quel pauvre service). C'est tout le dilemme de la social-démocratie, choisir entre la veulerie déclarative anti-libérale (ouais mais bon j'ai besoin de mon téléphone portable pour coordonner les luttes), et la marchandisation du monde (après tout pourquoi ne pas envoyer les gamins au boulot dès qu'ils ne suivent plus au lycée, hein ?).

Comme d'habitude

En pub comme ailleurs, ce sont les vieilles techniques qui marchent le mieux. Agent Provocateur, une marque de lingerie branchée cul et surtout hors de prix, l'a bien compris (forcément avec un nom aussi programmatique) et s'est offert une mise en scène porno chic au Printemps, histoire de bénéficier d'une petite couverture médiatique sur l'air du scandale. Comme par hasard, le fait de mettre en vitrine des mannequins habillés en "guêpières et hauts talons", nous dit le fig' (le lien est mort, je copie colle en commentaire...), et en situation SM ("L'une repose, prisonnière d'une cage aux côtés d'un fauve, couvée du coin de l'oeil par une beauté portant cravache"), attire les badeaux, et pas n'importe lesquels.

En effet, le plus beau, c'est que non content de chercher activement le scandale et de le trouver (au moins dans le figaro qui, pas bégueule, publie aussi une photo), la marque en question a réussi à faire déplacer des gens qui sont venus constater eux-mêmes, du plus près qu'il soit permis, l'ampleur de l'outrage aux bonnes moeurs. Ainsi, toujours selon le fig, "Marie-Françoise, 68 ans, qui a traversé Paris spécialement pour découvrir ces saynètes", fulmine : "J'ai entendu parler de ces vitrines par des amis et je dois dire que le spectacle est pire, encore, que je ne l'imaginais". Le mécanisme puritain dans toute sa splendeur. J'espère qu'elle s'est construit de beaux souvenirs pour les journées à venir, et qu'à chaque fois qu'elle doutera, elle se raccrochera aux frissons étrangement plaisants de son indignation.



Bref, tout est là, avec en plus cette pointe de cynisme de la part de la responsable du magasin, qui explique que puisque c'est une femme qui a créé cette ligne "très glamour et coquine" pour des femmes, les accusations provenant des féministes ne valent pas. Ben voyons. Voilà bien une conception du féminisme encore plus grossière que le puritanisme larvé façon chiennes de garde ou la pruderie catholique - sachant qu'on ne sait pas de quel bord se range Marie-Françoise (quoique je m'en doute), sinon peut-être des deux. Les féministes, les vraies, auraient en tout cas bien tort de mordre à l'hameçon.

Cinésinge (retour sur radical chic)

NRJ Ciné Awards... C'est en lisant les histoires de Depardieu et de son coup de boule que je suis tombé sur ses déclarations démago contre "les Césars et autres merdes", prononcés lors de la cérémonie desdits euwaardse ; car NRJ, elle, donne la parole à la majorité silencieuse. Cela évite de tomber dans le snobisme césardien, comme cette année, ou comme à Cannes.

Depardieu a du flair, et il a raison de féliciter le public, qui n'a certainement pas démérité, en participant largement, à coup de SMS surtaxés, à la profitabilité de l'ensemble (700 000 votes, quand même), comme il devrait féliciter les organisateurs qui ont su, au travers de ces "ciné Awards" pompés sur la beauferie MTVesque, mettre en mots, ou en concepts - l'abréviation "ciné", signe de la veulerie du moment, et l'anglais obligatoire - les goûts remarquables de l'époque. Ainsi des prix Awards décernés :

Jean Dujardin ("Brice de Nice") a été le grand vainqueur de la cérémonie avec quatre "NRJ Ciné Awards " (meilleure réplique, meilleur look, meilleur musique, meilleure bande annonce).

Le prix "Top of the box office" est allé à "Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban". Le film d'animation "Shrek 2" a été élu "meilleur film qui fait rire", tandis que Nathalie Portman ("Entre adultes consentants"), a été désignée "actrice la plus glamour".

"Meilleure réplique", c'est plus précis que "meilleurs dialogues", et je soupçonne la catégorie d'avoir été conçue pour le yellow film de merde. J'essaye aussi d'imaginer le quasi-gallicisme "top of the box office" prononcé façon animateur FM, de quoi être totalement crédible sur la scène internationale. Quant à "film qui fait rire", je repense à un célèbre épisode des Guignols mettant en scène Sabatier sur TF1 et les "200 mots qu'on parle", avec par exemple cette définition de "décoration" : "planches avec de la peinture dessus".

Derrière la pseudo coolness, on sent que NRJ essaye de rajeunir son public à marche forcée ; pas facile de se voir devenir le TF1 de la radio et d'abandonner les jeunes à la concurrence... En tout cas, elle joue son rôle de pionnier dans la course démagogique des médias de merde, qui comme d'habitude se précipitent pour flatter le public et ses complices objectifs dans ses goûts de chiottes, au prétexte de parler en son nom.

Angoisses trotskystes

Ouf, finalement, c'était bien "la Ligue qui avait signé avec le PS, pas le contraire. C'est elle qui vient vers nous". Voila de quoi rassurer les amis de Hollande l'insubmersible, qui s'étaient "émus", comme le dit libé, que le parti puisse signer une contribution LCR - ou plutôt une contribution "à l'initiative des Verts", mais avec la LCR. On ne saura pas de quoi parle ce texte, sauf qu'il traite du "désordre social", ce qui est un peu vague. Ce n'est pas étonnant, puisque le contenu, ici comme ailleurs, n'importe absolument pas, la seule ambition de cette signature étant un affichage tactique style le-PS-avec-vous-dans-la-lutte.

Sur le fond, on notera quand même que l'incident est d'autant plus drôle qu'il est minuscule. Les responsables du PS, au lieu de plancher sur leur programme, se font des sueurs froides et s'épient mutuellement pour trouver de quoi disqualifier le courant du voisin. Ca doit pas être facile tous les jours de préparer un congrès.

Enfin, si j'étais à la place de la Ligue, je serais également ému d'avoir signé un texte avec le PS ! J'imagine les potes de Krivine en train de le contacter pour lui demander de réagir, et de bien préciser qu'il n'est pas dans son intention de prendre le PS dans son futur gouvernement du Non de gauche, avant d'expliquer que le texte est à l'initiative des Verts, sans répondre à la question que tout le monde se pose : qui a signé en premier ? Qui a été avant gardiste et qui a été suiviste ? Bref.

J'aime les Echos

Et surtout la pub, assez loin des répugnantes pages de promo pour Carrouf façon gratuits ou le Parisien, ou même des photos de bagnoles de nos lectures bobos :

  • Pub financière, avec l'introduction en bourse de Meetic, "Leader européen de la rencontre en ligne (18 000 nouveaux profils se sont ajoutés en moyenne par jour au cours du premier semestre 2005, portés à 27 300 par jour au cours des mois de juillet et août 2005)", et "un modèle de croissance forte et rentable" avec un chiffre d'affaires en progression de... 140% en 2004. Notons quand même qu'il y a des facteurs de risques, "notamment le succès des nouveaux services Superlol (!) et Ulteem" ou "l'application de la loi n° 89-421 du 23 juin 1989" (j'imagine que le problème est là : "Sera puni des mêmes peines, le professionnel qui promet d'organiser des rencontres en vue de la réalisation d'un mariage ou d'une union stable avec une personne fictive"). Merci à Claudebussy qui, en partance pour New York, s'offre des lectures à caractère douteux et en informe ses amis bloggers.
  • Et pub, heu, corporate, avec une annonce vantant "la nouvelle façon économique de voler à bord d'un avion d'affaires" ; "Voyagez light : 25 heures de vol pour seulement 112 500 euros."

Rien à dire

Note en passant

En titrant un truc "sujet de philo" je ne pensais pas que chaque jour plein de gens allaient se retrouver sur ce site après avoir googlé exactement en ces termes. Mais que cherchent-ils ? Des exemples de sujets ? Des corrigés de dissert (le commentaire du même billet devrait les aider) ? Et pourquoi ne pas chercher "sujet de philosophie" ? Comme si l'abréviation était devenue obligatoire et que la "philo" était la version vulgaire et simplifiée, découpée en programme, de la philosophie, comme les maths sont la déclinaison bourine et obligatoire des mathématiques.

La prochaine fois je mettrai un corrigé un peu fantaisiste en ligne, mais hélas, tant que google n'aura pas mis en réseau toutes les copies de philo de terminale, je n'aurais pas le plaisir de voir mes spéculations idiotes reprises et dûment sanctionnées.


De toute façon, les études, ce n'est plus ce que c'était : "Quelques rares très diplômés, dont un polytechnicien, touchent le RMI dans le Rhône."

Sarkozy Iznogoud (un classique)

Même quand on n'a pas le temps, on trouve toujours un moment pour soutenir la réputation de Nicolas Sarkozy, notre éternel Iznogoud, quitte à promouvoir un film de merde. Exercice pas inintéressant d'ailleurs, car c'est en recherchant mes archives pour jouer un peu à ce jeu idiot que je m'aperçois que j'en parle vraiment trop, du Sarko, et qu'on n'y échappe sans doute nulle part.
J'aurais aussi préféré un framing plus efficace, genre Sarkozy l'Américain, mais Iznogoud a un petit côté régressif, façon Guignols de l'info, qui ne me déplait pas.

(Explications ou pour ceux qui ne connaissent pas le google bombing.)

Forger son opinion (cas d'école)

Allez une autre nomination à la Cour Suprême, et de deux, histoire de bien faire comprendre aux Nascar dads et autres blaireaux dont les enfants meurent en Irak qu'ils avaient vraiment fait le bon choix en 2004. Au début, je me suis dit que cette Ms Miers était encore une personnalité incompétente promue pour sa fidélité, et j'étais pas loin de penser, comme le cite Phersu, que Bush, comme Caligula (merci traxler), veut faire un consul de son cheval ; mais en relisant mieux les articles j'ai compris que si elle n'est pas juge, elle est quand même juriste. Ensuite j'ai pensé que les attaques des social conservatives étaient une façon de mieux la vendre à gauche, du style "c'est ce que je peux trouver de plus au centre, sinon vous allez vous retrouver avec un père mormon", et qu'il y avait bien du framing dans ces protestations réacs.

J'en étais là, et pas beaucoup plus loin parce qu'après tout, je ne vis pas là-bas et je n'aurais pas à souffrir de la remise en cause du droit à l'avortement, ni ne suis-je vraiment concerné par les questions de juridiction portant sur Guantanamo ou la légalisation indirecte de la torture (quoiqu'on ne devrait jurer de rien) ; puis je lis ça dans le Times :

Aside from the dearth of public statements about her views, conservatives said they were alarmed by reports that Senator Harry Reid, the Democratic leader, had recommended her to the president. They noted with dismay that in 1988 she contributed to the Democratic campaigns of Al Gore in the presidential primary and Senator Lloyd Bentsen in Texas. Ms. Miers was also chief of the Texas lottery for five years, irking evangelical Christians who consider such gambling immoral.

Finalement j'en viens à croire que cette dame est peut-être réellement une bushiste soft, et que le W pourrait avoir enfin choisi de faire un doigt aux chretiens réacs qui l'ont élu en bon troupeau ; que, ayant le choix de faire basculer la Cour à droite et pour une bonne période (puisque le plus âgé, Stevens, 85 ans, est considéré comme modéré, et que la gauchiste Ginsburg a elle 72 ans), et pouvant être responsable de la plupart des horreurs que ne manquerait pas de pondre une telle assemblée puritaine, il a fait le choix d'une relative modération - sans pour autant abandonner son système de favoritisme. Et puis le fait que Miers soit mal vue parce qu'elle a dirigé le loto texan me plait pas mal.

En tout cas je me suis comporté comme une vraie girouette à ce sujet, et il est fort possible que je change encore cinq ou six fois d'avis, me disant finalement que non elle est vraiment trop texane, ou que si, il mieux vaut remplacer une femme par une femme que par un mec, ou encore, etc. Quand on n'y connait pas grand chose, on n'a pas d'autre choix.

Féminisme caché (copié-collé)

Soit une pub de merde (comme souvent) au cinéma, pour l'opticien officiel du pays ; encore du second degré, pas de quoi s'affoler a priori, sauf qu'au cinéma les publicité c'est un peu la vision la plus noire de l'éternel retour, on en a au moins pour un an, donc une bonne cinquantaine de fois pour les abonnés dans mon genre. A force, je comprends qu'on s'énerve, comme Vinvin qui ne peut s'empêcher de rentrer dans le jeu et de répondre au premier degré "moi je lui pèterait la gueule à cette pute qui veut trois bagues au lieu d'une" (ce n'est une citation exacte mais je résume l'esprit).

Soit. Mais ça devient très bueno dans les commentaires, avec cette fausse lettre d'Alain A. en réponse au billet énervé, dont je copie-colle de larges extraits tout en remerciant l'auteur qui m'a bien fait rire (et qui m'épargne de me taper un billet de plus).

(...) Sur les faits : vous semblez ne pas apprécier le comportement du personnage de Muriel, dans notre spot « Demande en mariage ». De vos propos sarcastiques, je déduis que c’est la cupidité présumée de cette jeune femme qui vous heurte (...) c’est sans doute que vous avez (inconsciemment ?) décidé d’en rester à une lecture totalement superficielle de ce film, en interprétant l’attitude de Muriel comme typique du comportement d’une personne éternellement insatisfaite, totalement aliénée par les valeurs les plus abjectes de la société de consommation...

(...) Ne tombez-vous pas, dans ce cas, dans le piège d’une acceptation réactionaire d’un modèle de société périmé, dans le cadre duquel une jeune femme en pleine possession de ses moyens (...) devrait nécessairement se plier aux injonctions machistes d’un futur « chef de famille » ?

Non ! Notre objectif, en mettant au point ce spot, était au contraire de proposer aux millions de téléspectatrices françaises un modèle de femme volontaire et indépendante capable, en dépit des conventions bourgeoises d’une société entièrement construite sur le concept fascisant de la famille nucléaire, de se lever pour crier son dégout de l’asservissement multiséculaire de ses sœurs opprimées. (...)

L'autre rentrée littéraire

Je lis Tom Wolfe et j'essaye au passage de comprendre pourquoi les Américains ont une meilleure littérature contemporaine que nous, et pourquoi éprouve-t-on toujours du plaisir à lire Roth ou Updike ou Ellis alors qu'en France on a, grosso modo, le choix entre des textes intimistes pas forcément déplaisants mais presque tous identiques, et poussés jusqu'à l'absurde avec la fameuse autofiction, ou alors la franchise houellebecq-beigbeder et autres clones (j'avais lu michka assayas et il m'a fallu quelques dizaines de pages pour comprendre mon malaise : c'est pareil ! c'est MH !). Même la littérature plus originale à la Minuit (Toussaint par exemple) finit par ressembler toujours à la même chose. Finalement je n'ai trouvé que quelques exceptions, et bien par hasard, comme Rémi Cassaigne, qui a un sens de géographe qui rappelle un peu Gracq, ou simplement des polars sans prétention mais qui respectent le premier contrat avec le lecteur, donner envie de continuer, le genre d'exigence minimale qu'on ne devrait pas avoir besoin de rappeler.

Et là, Wolfe, qui tout de suite nous met en situation ; le livre sera peut-être décevant, et puis je n'ai lu que 50 pages de I am Charlotte Simmons, qui a été accueilli assez froidement par la critique, mais au moins il y a quelque chose : un aller-retour entre une tension dramatique classique mais bien amenée, et la pertinence des situations sociales, un grand talent d'observation, qui me rappelle l'esprit du vrai roman, celui du XIXème. Le vrai roman, avec ce cadre, souvent le Monde, qui nous explique mieux que n'importe quel journal dans quelle société nous vivons, qui nous apprend la conjonction des ambitions et des trajectoires, toutes ces classes sociales qui se heurtent, et ces personnages qui, fascinés par leur envie de réussir, comprennent toujours trop tard que ça n'en valait pas le coup, ou se perdent à la recherche d'un amour à chaque fois déçu (car les romantiques aiment toujours les ambitieux…). A côté, nos lamentations d'alcôve donnent l'impression fallacieuse d'un triomphe de la classe moyenne qui ne laisserait plus que l'envie de regarder ses pompes, comme si nous étions passés directement à l'étape suivante, celle où l'on comprend avant même d'agir que cela n'en vaut plus la peine.

On verra si Wolfe tient ses promesses. En attendant si vous avez lu des vrais romans français – de ceux qui auraient réussi à paraître malgré le diktat de l'intime - je suis preneur.

La grève c'est de la merde

Pourquoi la grève demain ? Je n'en sais rien et à vrai dire je m'en fous ; à écouter les gens, à voir le titre putassier de 20 minutes ce matin, un quasi-tract UMP sur image de wagon bondé, c'est une perte de temps que de se demander pourquoi les fonctionnaires (et quelques autres) débrayent, la question ne se pose même pas, les revendications sont et resteront obscures, une histoire d'emploi et de salaires peut-être, autant dire n'importe quoi. Seuls comptent le désordre et cette espèce de sentiment de fatalité, puisque le motif véritable de la grève, on le sait bien, est de faire chier le monde une fois l’an. En attendant, chacun fait part de sa vision apocalyptique de la journée de mardi, au moins à Paris.

C'est quand même bien triste d'en arriver là ; passer 300 jours par an à emprunter tous les jours le même chemin ou presque, les mêmes transports, à s'endormir à force de répétition, bref à subir une routine qui nous aurait dû nous rendre fous si nous n'étions pas complètement anesthésiés, et n'être capable que de se plaindre quand enfin un peu de nouveauté vient changer tout cela ! Aller travailler à pied ou a vélo (bénissons la CGT d'avoir choisi un jour où il fait beau), emprunter des chemins différents et partout avoir ce sentiment de désordre, sentir que l'ont respire plus librement parce qu'on n'est plus sur les mêmes rails, quoi de plus agréable ?

Bien sûr, ceux qui polluent tous les jours en voiture, parce qu'ils ne peuvent soit-disant faire autrement (combien sont ils ceux qui n'ont pas d'autre choix ? 10% des bagnoles ?), vont devoir affronter encore plus de bouchons que d'habitude ; ils nous soûlerons une fois arrivés de leurs histoires d'embouteillages de 15 kilomètres, mais ils auront eux aussi le sentiment d'avoir participé à une aventure, d'avoir quitté une matinée les ornières du quotidien.

Enfin je mesure totalement l'impact déplorable d'une telle perturbation sur l'économie, le capitalisme ne rêve que de fluidité et fait tout pour dissimuler la logistique et les soutiers qui l'alimentent derrière le paravent de la modernité et les jolis magasins bien achalandés ; nous n'avons qu'une seule journée par an pour sortir de ce productivisme déprimant, cela ne règle rien au fond mais ne m'empêchera pas d'en profiter pleinement.

Les blogs c'est de la merde

Tout le monde en a fait une fois l'expérience : voir un sujet que l'on connaît bien être maltraité par la presse, simplifié, condensé, caricaturé ; et à chaque fois on se demande si tout ce qu'on lit n'a pas subi ces mêmes déformations multiples. Hélas, je le crains de plus en plus, car c'est bien ce qui arrive quand la « presse » parle des « blogs », une des rares choses que je connais un peu, et qui devient la cible régulière de piques ironiques et de tentatives de disqualification, que ce soit par un crétin optimum, ou, une fois de plus, dans Charlie hebdo.

C'est donc Jean-Baptiste Thoret qui s'y colle, et il n'y va pas de main morte. Le titre, « les ego se la pètent sur le Net », les intertitres comme « blog acadademy » et l'ensemble du papier sont au service d'une seule thèse : les blogs, c'est facile, donc c'est de la merde. CQFD. Ainsi, avoir l'outrecuidance de s'autoriser à publier ses opinions comme ça, gratuitement, sur le réseau, c'est bien la preuve d'un narcissisme intolérable : « le doute, la honte de soi, ne sont pas permis ». Autant le dire tout de suite, c'est comme la télé-réalité. Et encore pire (si, c'est possible), comme les blogs traitent parfois de sujets sérieux, c'est le royaume de l'équivalence relativiste, « la pensée d'un Gilles Deleuze (c'est rare) et la brève de comptoir de Lucien Mercier : même droit ».

Et les vagues nuances apportées trahissent le même préjugé : « aux Etats-Unis certains bloggers très respectables fournissent un travail remarquable et ont même leur rubrique dans les grands médias ». S'ils sont journalistes, alors ça vaâ€Ã‚¦ Mais ne parlons pas des « scribouillards virés » « qui se défoulent à coup de pensées et d'opinions sérieusement hilarantes » et ne savent pas retenir leur « tentation à pisser de la copie » (putain je me sens visé là ).

Le problème de Thoret, c'est qu'un blog n'a pas d'éditeur, que chacun peut y poster n'importe quoi ; pas besoin d'avoir de carte de presse, d'être passé par le CFJ, d'avoir enchaîné trente stages à 1800 balles avant de trouver une pige régulière dans Charlie. « un blog, c'est gratuit, c'est facile à faire ». Que ceux qui n'ont pas prouvé par leur souffrance leur capacité a survivre dans la précarité se taisent !

L'autre problème de Thoret, c'est qu'il construit évidemment tout son raisonnement avec le même genre d'amalgames grossières qu'il dénonce ailleurs ; si seuls quelques blogs sérieux trouvent grâce à ses yeux, il se sert tranquillement du fait qu'on dit « blog » comme on dit « presse », mélangeant Charlie, Le Figaro, les annonces de cul d'Union et le Nouveau détective (personnellement, quand je dis « presse », je pense « presse sérieuse », mais je devrais être plus précis). Croire que les gens ne sont pas capable de faire la différence entre Deleuze et blaireau-man, c'est ignorer tout le travail de sélection, de différentiation, qui se fait naturellement, mais sans patron de presse.

Et bien sûr, Thoret préfère ne pas voir ce qui saute aux yeux de tout bloggeur qui se respecte : ce qu'il fait, c'est du blog sur papier. Une chronique régulière, structurée, intelligente si l'on veut bien oublier que le sujet est grossièrement ignoré, et non dénuée d'une certaine complaisance, d'un contentement de soi pour cette analyse dont on sent bien qu'il la trouve brillante ; bref une opinion un peu vaniteuse, qui ne nous informe pas mais nous permet d'être au fait de la dernière mode, et de ne pas aborder les dîners parisiens à poil. La concurrence est rude.