A propos
radical chic

Libération journal de merde (parfois)

Après ma vague défense de Libé, j’allais répondre à ceux qui disent que ce journal vaut « le poids du papier » ou est « comme TF1 » ; ils exagèrent, trouvais-je – mais finalement pas tant que ça, car je viens de lire le dossier sur la pollution des deux-roues.

En gros, nous avons quatre articles qui cherchent à articuler une problématique ô combien complexe : les deux roues polluent encore beaucoup (10 fois plus que les bagnoles, rapporté au trafic – rien que ça), mais les nouvelles mobs sont catalysées, et comme le parc se renouvelle vite, l’avenir de la dépollution passera par le scooter. Evidemment l’artifice rhétorique (certes on pollue, mais moins qu’avant…) est un peu gros, mais pourquoi pas.

Et là arrive l’éditorial de Jean-Michel Thénard, élégamment intitulé "Cul des vaches". Edito qu’il faut lire et relire. Incroyable. Jamais vu une telle mauvaise foi, sauf bien sûr quand libé s’est engagé à corps perdu pour le oui : comme aujourd’hui, on lisait un dossier assez équilibré, puis un éditorial à charge, un véritable passage en force, au cas où le lecteur aurait voulu user de sa liberté d’interprétation. Et donc les scooters :

L'Ademe ne s'y arrête pas qui a le nez rivé sur le pot d'échappement... Comme si l'on décidait de la politique de l'élevage en mesurant le méthane au cul des vaches ! Le pire, c'est que de telles études sont lues par les autorités politiques et prises parfois pour argent comptant. Par exemple, par ceux qui ont décrété à Paris que le deux-roues est l'adversaire (…) Comprenne qui pourra, surtout quand les usagers des pétrolettes sont souvent les plus jeunes ou les pauvres.

L’Ademe c’est l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie ; scandaleusement, elle regarde quels transports sont polluants, et dit lesquels ; et parfois (le pire) c’est que ces études sont lues par les autorités publiques ! N’importe quoi, elles feraient mieux de lire Libé pour décider de ce qui est bon pour Paris ou pour la France.

Et le reste est à l’avenant, on dirait une complainte de chauffeur de taxi, ou les arguments des possesseurs de 4x4. Tout y passe, comparaisons foireuses (l’agriculture !), arguments démagogiques (le scooter c’est le recours des pauvres, comme la bagnole celui des banlieusards), poujadisme anti-recherche ou anti-politiques publiques au profit d'une défense du gros bon sens (le titre est éloquent), bref la rhétorique fangeuse du café du commerce. Donc quand certains disent ici, Libé, journal de merde, je dois leur concéder qu’ils ont parfois raison.

Délire de persécution

La clope n’a pas bonne presse ces dernières années, beaucoup de gens arrêtent, et ceux qui continuent affrontent parfois quelques regards culpabilisants ou, ce qui était impensable il y a peu, des remarques acerbes. Du coup les fumeurs doivent parfois prendre quelques précautions en public, s’excuser à l’avance, tout ça. Mais demandez-leur ce qu’ils en pensent et tout de suite vous aurez droit aux grands mots : persécution, hystérie anti-fumeur, voire même la prohibition de tous les plaisirs au profit d’une hygiène de vie stricte et, à les entendre, digne des mormons.

Bien entendu, il y a un consensus assez large sur la nocivité de la cigarette, qui n’est plus tellement abordée sous l’angle du plaisir, mais souvent perçue comme ce qu’elle est, un poison à long terme. Du coup, ceux qui se plaignent de l’hystérie anti-tabac doivent aussi en passer par des précautions oratoires amusantes, du style « je sais bien que c’est mortel mais », l’introduction du « mais » étant quand même assez comique dans sa façon de répondre par avance aux objections, y compris les plus ennuyeuses.

Mais cette idée de persécution est complètement exagérée : les fumeurs ont emmerdé les non fumeurs pendant des années, il était complètement ringard alors de se plaindre de la clope, et ceux qui s’y seraient aventurés se seraient aussitôt couverts de honte ; finalement, un équilibre est trouvé, qui permet à ceux qui ne fument pas de respirer à peu près dans les bars, et parce que certaines personnes en rajoutent un petit peu, voudraient éteindre quelques cigarettes de plus, l’on parle de persécution ?

Il ne s’agit pourtant que d’un rappel au respect d’autrui. L’idée de persécution fait complètement abstraction du fait que le tabac peut en déranger certains. Ainsi, les défenseurs les plus énervés de la cigarette, ceux qui n’acceptent pas l’idée qu’elle puisse gêner, et de devoir s’en excuser, sans doute parce qu'ils n'en ont pas l'habitude, se situent du côté déplaisant de la liberté individuelle et de l’hédonisme : j’ai le droit de cloper, donc je vous emmerde, et quiconque perturbe mon bon plaisir est non seulement un persécuteur, mais un chevalier de l’ordre moral et un empêcheur de jouir. Pauvres outils rhétoriques qui signalent surtout que les fumeurs arrogants ont perdu la guerre de la respectabilité... et je ne vais pas m'en plaindre.

Pensée nocturne anti-Blair

La vérité est que vingt-cinq ans après l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de ses réformes supposées salvatrices, le Royaume-Uni demeure un pays sous-formé et faiblement productif (l'écart de productivité n'a quasiment pas diminué), contraint d'adopter des méthodes de pays pauvre (dumping fiscal et longues heures de travail) pour se hisser au même niveau que les autres. La médiocrité persistante de la productivité de la main-d'oeuvre britannique s'explique largement par l'existence d'un système de formation profondément sous-doté et marqué par de très fortes stratifications sociales, héritier d'un système aristocratique dont les Américains se gaussent depuis deux siècles et qui est à l'origine du déclin du Royaume-Uni.
(Thomas Piketty dans libé)

Pour défendre Libération

Je le remarque encore là, merci Rezo, mais on le retrouve à bien des occasions : c'est cette espèce de front anti-Libé. A force, quelque chose me donne envie de prendre la défense de ce quotidien, d'autant qu'à chaque fois ce sont des attaques qui viennent de la gauche (même si "à gauche de libé" représente bien la moitié de l'électorat).

Les arguments à charge ne manquent pas, il est vrai ; en gros, on trouve régulièrement des articles insupportables dans les pages culture, par exemple sur l'archi ou sur le cinéma, des papier illisibles sur le lifestyle (une tendance qui gangrène les journaux, et à laquelle il va bien falloir s'habituer - heureusement qu'on en apprend au passage sur les nouvelles voitures), et pour finir des articles politiques traditionnellement biaisés, et aujourd'hui grossièrement ouiouistes, le summum étant le fameux édito de July sorti juste après le référendum, et qui a dû provoquer quelques désabonnements de la part des populistes xénophobes du non.

Et puis bien sûr y'a de la pub, dedans, merde la presse ne vit pas sans pub. Dommage. Et puis ils ont dû se vendre à un Rothschild, c’est dire s’ils se sont éloignés de ce bon Jean-Paul Sartre.

Donc il y en a des raisons de s’énerver, et croyez-bien que cela m’arrive souvent ; mais quoi qu’il en soit, il s'agit de savoir si ce journal vaut mieux que rien du tout, ou que ses concurrents directs, si on est correctement informé en le lisant tous les jours, si le reflet qu'il donne du monde n'est pas foireux. Et à mon avis, pour peu que l'on s'habitue à l'écriture relâchée caractéristique, on trouve quand même de quoi comprendre et de quoi réagir. Le seul reproche, et de taille, c’est que les articles sont trop courts, et que je voudrais bien qu’ils pondent 10 pages d’événement pas seulement quand le non passe ou que Florence est libérée.

Enfin, si je ne suis pas complètement objectif, c’est que Libé, c'est le chic de la contradiction assumée ; un journal militant mais qui se défonce au consumérisme, une vraie sensibilité sociale et un sens tout aussi fort de la nécessité du capitalisme. Bref, de la social démocratie, de la gauche caviar, la vraie, la pure, celle qui s'assume, la gauche caviar décomplexée !

Oui c’est une pirouette ; je suis le premier à hurler contre cette complaisance qui pourrit parfois ce canard, mais c’est un peu le problème de la démocratie face au système politique idéal ; on râle, on en veut toujours plus, et on a bien raison, mais il ne faut pas perdre de vue que toutes ces compromissions qui nous rendent fou nous renvoient à une nostalgie de la perfection que l’on a parfois payé cher en d’autres temps.

Vendeuses de luxe

J’aime bien le luxe, j’aime bien l’élégance, et d’ailleurs je préfère ce qui est beau à ce qui est laid ; voià les goûts originaux qui me conduisent aussi naturellement que rarement dans des boutiques de luxe.

Or, des quelques moments passés dans les boutiques chères, que retiendra-t-on, sinon le snobisme des vendeuses ? Leur attitude tient en partie des exigences du métier ; en effet, comment maintenir un sentiment d’exclusivité, si ce n’est en filtrant les gens qui accèdent dans leurs boutiques afin que seuls ceux qui s’y sentent autorisés, voire à l’aise, y parviennent, et que les représentants des classes moyennes (ni rolex, ni amex platinum, sans même parler des fringues) venus faire un cadeau plus cher que d’habitude, et qui doivent bien représenter la moitié du chiffre d’une grande maison, le fassent avec une discrétion de convertis entrant en religion, surtout préoccupés de ne pas perturber un cérémonial qu’ils ne connaissent pas.

Mais qui sont les vendeuses, ces cerbères ? D’où viennent-elles ? Le miracle est qu’elles doivent certainement, et gagner moins qu’une bonne partie des gens qu’elles morigènent du regard, lâchant à peine un sourire poli au moment où, la carte bancaire passée, les ploucs se barrent, et peut-être même occuper des positions sociales plus incertaines, le règne de la vendeuse grande-bourgeoise s’étant progressivement éteint depuis que le recrutement repose uniquement sur la « bonne présentation ». Ce que l’on voit, chez les gardiennes du temple, c’est un phénomène amusant d’identification de classe, le même qui conduit certaines secrétaires dites de direction à snober la grande majorité de leurs collègues, n’acceptant de déjeuner qu’avec leurs exacts équivalents, ou alors la direction. Les vendeuses ne sont pas riches, elles ne parviendront jamais à s’acheter ce qu’elles vendent, et pourtant elles en tirent toute leur identité et tout leur prestige.

Or, comme dans Proust, c’est bien parce que leurs positions sont fragiles socialement qu’elles sont aussi affreusement snobs ; le baron de Charlus n’a pas peur de jouer aux cartes avec ses domestiques, au contraire des bourgeois qui les méprisent, puisqu’il n’a rien à prouver, que son rang est établi et qu’il n’en déchoira pas. Les vendeuses, aspirées par miracle dans un monde qui les dépasse, au moins financièrement, sont d’autant plus pénibles qu’elles voudraient oublier que ceux qui leur ont accordé leur place dans le cérémonial de la boutique peuvent la reprendre du jour au lendemain.

Discours Télérama

Je me rends bien compte que le billet en dessous reflète quelque peu le discours que tient Télérama depuis des années ; or je n’ai rien contre ce magazine, souvent attaqué du côté des ploucs (parce qu’intello) comme des snobs (parce que trop mainstream ou naïvement animé d’un idéal de culture populaire). Dans les deux cas, ce qu’on lui reproche, c’est son esprit de sérieux, ce côté professoral qui d’ailleurs énerve parfois jusqu’à ses lecteurs.

Télérama se pose en permanence la question de la qualité. Qualité des programmes télé, des films, recherche éternelle de la « culture populaire de qualité », ce graal qui concilie élitisme et massification, et qui sert surtout à calmer le CSA lors du renouvellement de la concession des chaînes. Or cette réflexion me semble complètement dépassée, parce que ce critère même n’existe plus ; dites à quelqu’un qu’il regarde de la merde ; avant, il aurait défendu sa merde, ou se serait excusé de ne plus avoir la force pour autre chose ; aujourd’hui la notion même de qualité a disparu, et celui qui critique est celui qui a tort, car il gâche le plaisir fondé sur une connerie participative ; on vous répondra que c’est nul, évidemment, et qu’on le sait bien, mais que c'est marrant, ou que c'est génial, puisque c'est Star Wars ou le Seigneur des anneaux, et donc que c’est cool.

C’est pour cela que je ne mentionne même pas la « qualité » des « œuvres » les plus vendues, d’abord parce qu’il n’est pas besoin d’avoir vu Shirley et Dino, ou écouté Yannick Noah, pour en avoir une idée à peu près arrêtée, et surtout parce que dire que c’est de la merde ne fera pas avancer les choses, de même qu’il ne change rien que les (deux) premiers Star Wars soient plutôt des bons films. Comme la notion de qualité disparaît, il ne reste plus que la masse, la force de frappe commerciale et marketing qui d’un côté étouffe toute spontanéité ou toute surprise, trop risqués, et qui de l’autre créé un sentiment d’évidence par sa force même.

Quel est celui qui va appliquer des critères de jugement face à Brice de Nice quand l’important c’est de voir pendant deux heures un type faire des gestes de la main copyrightés en disant casssssssé, donc exactement ce à quoi on s’attendait, et de pouvoir reproduire les gestes de la main et la tonalité le lendemain au bureau, afin de goûter les plaisirs de la communauté ; ce n’est pas à vos propres vannes que l’on rigolera, mais au moins personne ne sera perdu, sauf celui qui essayera de savoir s’il s’agit d’un « bon film » ou pas.

Culture légitime (suite)

1. Star Wars, la trilogie (DVD) : 41,83 millions d'euros.
2. GTA San Andreas (jeu vidéo) : 38 millions d'euros.
3. Nemo (DVD) : 30,82 millions d'euros.
4. Les Choristes (DVD édition simple) : 27,68 millions d'euros.
5. Pro Evolution Soccer 5 (jeu vidéo) : 26,52 millions d'euros.
6. Le Seigneur des anneaux: le Retour du roi (DVD édition prestige) : 24,95 millions d'euros.
7. Da Vinci Code (livre) : 21,34 millions d'euros.
8. The Sims 2 (jeu vidéo) : 19,62 millions d'euros.
9. Les Choristes (CD, bande originale du film) : 18,34 millions d'euros.
10. Le meilleur de Nulle part ailleurs (DVD) : 17,90 millions d'euros.
11. Pirates des Caraïbes (DVD) : 16,75 millions d'euros.
12. Harry Potter et le prisonnier d'Azkhaban (DVD édition collector) : 16,33 millions d'euros.
13. Harry Potter et le prisonnier d'Azkhaban (livre) : 14,74 millions d'euros.
14. Le Seigneur des anneaux, la trilogie (DVD, édition prestige) : 14,70 millions d'euros.
15. Frères des ours (DVD) : 14,62 millions d'euros.
16. Les Enfoirés dans l'espace (CD) : 14,38 millions d'euros.
17. Need for Speed 2 (jeu vidéo) : 13,36 millions d'euros.
18. Pokhara, Yannick Noah (CD) : 12,38 millions d'euros.
19. Beaux dégâts, Francis Cabrel (CD) : 12,20 millions d'euros.
20. Shirley et Dino (DVD): 12,14 millions d'euros.
(Source : GfK, cité par Libération)


C'est le top 20, en chiffre d'affaires, des produits culturels vendus en France : le triomphe de la tête de gondole, de la vente en masse, et l'une des raisons pour laquelle la diversité trouve de moins en moins d'espace. Les vendeurs auraient tort de se priver, mais en poussant encore plus les succès acquis d'avance, ils renforcent évidemment les goûts du public pour des produits marketés, dont on peut au moins avancer qu'ils manquent d'originalité. Voilà, c'était à titre d'illustration.

Faire les soldes

J’avoue que j’aime bien les soldes, et que j'ai plaisir à arriver à 11h au bureau après avoir fait l’ouverture de deux ou trois boutiques, d’autant que chez les hommes, comme tout le monde a un peu honte de se comporter en acheteur compulsif et radin, l’ambiance n’est pas à la bousculade ; après vous, prenez-le si vous voulez, je ne fais que regarder (et c’est pour cela que j’ai fait dix minutes de queue avant d’entrer).

J’en vois déjà qui vont me reprocher une telle posture consumériste. Quoi, faire les soldes, alors qu’on est contre la pub, le marché, la consommation, tout ça ? Plutôt que de répondre « faut bien s’habiller » ou de la faire pragmatique, « écoute si j’avais les moyens », je trouve au contraire que l’approche des soldes est la meilleure façon de sortir du consumérisme ; et je ne parle pas du plaisir d’acheter à 50%, et d’imaginer faire la nique aux marchands qui de toute façon ont déjà construits leurs marges en prévision (et avec du textile chinois, elles sont confortables).

Tout simplement, consacrer une heure ou deux un jour de semaine, deux fois par an, pour s’acheter les trois-quarts de ses fringues de l’année, c’est une manière élégante et efficace de se libérer l’esprit des envies de merdes inutiles, fringues ou autres, qui nous assailleraient sinon. Et j'ai horreur de cette tension permanente qui consiste à traîner devant les vitrines en se demandant si on va trouver le fute de ses rêves (activité d'ailleurs très féminine ; quel mec ne s'est jamais plaint, en accompagnant sa copine dans une ville étrangère, de se retrouver condamné au shopping?) Avec les soldes, on claque un bon coup, et ensuite, on peut passer à autre chose ; en bon épicurien, on trouvera toujours plus facile de lutter contre les désirs s’ils ne sont ni naturels ni nécessaires.

Les touristes japonais

Dans un pays où il convient d’explorer l’étranger comme si personne n’avait passé par là avant, à part le guide du Routard, où l’on parle de voyage plutôt que de vacances, où l’on « fait » la Thaïlande ou la Bolivie, les touristes n’ont pas bonne presse. Je ne sais plus quel écrivain, dans libé, tenait son journal de la semaine et racontait que son groupe d’intellos bobos, à l’assaut à pied d’un sommet dans l’Atlas, avait vu avec mépris débarquer un car de gros beaufs à casquettes, et que dans un second temps la réprobation unanime qui s’ajoutait au sentiment d’entre-soi l’avait mis mal à l’aise ; et moi-même, je méprise les touristes, si je voyage, croyez-moi, je ne suis pas de cette race là, jusqu’à ce que je comprenne que ces efforts de différentiation sont quand même bien vains.

Mais s’il ne fait pas bon être touriste, c’est encore pire d’être un touriste japonais. Partout ces pauvres japonais, où « japonais » est devenu la catégorie générique pour « touristes asiatiques en groupe », attirent mépris et quolibets. Leur façon d’être toujours groupés, de suivre précipitamment le guide, d’attendre des heures que chaque appareil photo posé par terre sur le parvis du Louvre ait fixé l’image du groupe, tout cela constitue autant d’éléments à charge contre eux. Allez n’importe où, sur une ruine latine, un théâtre grec, un château de la Loire, et vous ferez facilement l’unanimité en échangeant des regards complices quand un groupe de japonais passe. Chacun, comparé à un touriste japonais, se sent un voyageur, un explorateur même, ou alors, quand il s’agit de culture, un esthète raffiné, qu’il n’est pas besoin de guider.

Il n’y a sans doute pas d’ethnocentrisme plus répugnant, d’autant qu’il s’appuie souvent sur la barrière de la langue, qui nous permet de les pourrir tranquillement sans qu’ils n’y comprennent rien. Les touristes japonais sont les victimes expiatoires de notre honte à nous comporter presque exactement comme eux, et à ne pas l’assumer (et je ne parle pas ici, puisque quand j’écris « on » ou « nous » certains se sentent enrôlés de force dans la boboitude, que je ne porte pas honteuse d’ailleurs, des voyageurs en car Fram). Ils sont aussi victimes de notre sentiment intime de supériorité, nous les esthètes raffinés, les voyageurs curieux, avides d’échange avec la population, toujours occupés à prendre des photos « naturelles » de gamins (sales, si possible) en tenue locale ; et enfin ils payent notre haine de la différence et notre goût du préjugé. Que le groupe soit valorisé, que le monument passe avant l’ethnographie du pauvre, qu’il puisse y avoir d’autres valeurs, voilà ce que nous haïssons. Et il ne s’agit pas de défendre toutes les traditions ou les différences au nom d’un relativisme à la con, car quoi que je sache, les touristes japonais ne font guère plus de mal que de polluer un peu plus Paris avec leurs cars.

Tous ensemble sinon c'est pas du Jeux

Et cette fameuse candidature aux JO ? Vous ne trouvez pas qu'on est d'une discrétion incroyable, depuis qu'on sait que Paris est en tête ? Et cette espèce d'anti-triomphalisme à la con qui s'est répandu partout, tout à fait dans l'esprit des soirées électorales à la télé ? Hou la la, rien n'est joué, certes on prend note, mais attendez, on va avoir du travail, les français nous attendent au tournant, NE DITES PAS QU'ON VA GAGNER, le CIO pourrait nous punir pour cela. Plus insupportable encore que le chauvinisme, le chauvinisme de dénégation, cette façon de singer le fair play sans y sacrifier un seul instant.

Certes, je suis bien d'accord avec Grosse Fatigue, il n'y a rien à sauver dans le sport sur écran télé ; mais tout le monde n'est pas d'accord, et pour moi l'enjeu est surtout de protester une fois de plus contre l'enrôlement forcé. Si les nonistes ont dénoncé chaque seconde de discours médiatique qui faisait du oui le parti de l'évidence et de la raison, j'attends encore qu'on dénonce, comme pour l'amour des airbus, les discours englobants qui font de nous des petits soldats de la candidature parisienne, tous unis derrière la tour Eiffel.

Et pour ceux qui trouvent que j'en rajoute, il y a une page qui vaut quand même le coup d'oeil ; comme il n'y a pas de grande cause moderne sans soutien populaire, chacun peut y aller de son petit mot d'encouragement, voir de son petit geste kitsch la main sur le coeur, pour décorer le site de la candidature de Paris. Pourquoi pas après tout. Mais ce qui est bon, c'est qu'on nous demande expressement de laisser nos coordonnées, pour "contribuer ainsi au classement des régions les plus mobilisées pour la candidature de Paris", et en effet, l'Ile de France est numéro 1 sur le podium, devant Champagne Ardennes et Bourgogne. Je suis sûr que certains gogols prennent la compétition au mot et tentent de rallier leur potes pour faire remonter le rang de l'Alsace ou de la Bretagne (au hasard).

Aujourd'hui ce qui compte ce n'est pas d'être favorable, de regarder ce genre de cause avec la bienveillance amusée qui lui siérait, c'est d'être passionné et mobilisé ; tous ensemble, et tant pis pour le reste, tous ensemble comme pendant la coupe du monde 98, tous ensemble puisqu'il n'y a plus de politique mais des enjeux à la con qui masquent mal le vide de notre vie quotidienne.

(PS : je dois rendre justice à Cavanna qui a su exprimer parfaitement le règne du consensus obligatoire)

Airbus ou Boeing

Il y a vraiment un truc qui me sidère, c’est la façon dont les médias relayent la concurrence entre Airbus et Boeing : un match de foot, rien d’autre, les commentaires techniques en moins. A ce point là, même les analyses de l’évolution du CAC 40 à la mi-séance apparaissent intelligentes en comparaison. Cela participe d’ailleurs d’une évolution générale, comme si toute la presse et surtout la télé se réduisaient finalement au journalisme sportif.

Evidemment, le match Airbus / Boeing constitue une problématique naturelle pour pimenter la couverture du salon du Bourget ; on peut s’appuyer sur la passion, infantile mais très photogénique, qu’éprouvent pas mal de gens pour les choses qui volent (et je me compte dedans), faire des micro-trottoirs, ne pas trop insister sur la fascination morbide que provoquent les missiles (attention on n’est pas Charlie Hebdo non plus), mais bon à un moment il faut nous rappeler à la réalité, n’est ce pas ? Et la réalité, c’est la guerre économique.

A chaque fois l’enjeu est assez simple : les gentils (nous), et les méchants (eux). Eux ils ont plein plein de subventions, et en plus ils veulent pas qu’on fasse comme eux, c’est vraiment dégueulasse. Par contre c’est assez facile de commenter les buts, on recopie les dossiers de presse, on dit le nom de l’avion, celui de la compagnie, on rappelle qu'il s’agit bien d’une low-cost indienne (qui n’existera plus dans un an, mais les bulles spéculatives ont leur charme), et on fait le total en distinguant, pour les plus scrupuleux, les commandes fermes des options (un détail qui nous échappera). Voilà le travail. Et toutes les fois qu’une compagnie, sans doute mal renseignée sur la qualité inouïe des avions made in Toulouse, achète du Boeing, il faut faire sentir le coup de poignard qu’elle vient d'infliger à tous les européens.

Comme pour le sport, c’est la dérive vers l’imagerie guerrière, et le chauvinisme répugnant que chacune de ces annonces sous-entend, qui finit par me dégoûter. Cette histoire prend des proportions insensées, en devient une sorte de mythe moderne, au point qu’on arrive encore à s’étonner, comme à la sortie de l’A 380, qu’un avion puisse s’envoler. Et comme pour le sport, c’est l’enrôlement forcé, nous voulons tous que Pouletta gagne Roland Garros, nous crevons d’envie d’avoir les JO à Paris, et nous voudrions qu’il n’y ait que des Airbus dans le ciel.

« la concurrence, je l'ai dans les veines »

Ce n’est pas moi qui le dit, mais un jeune encarté UMP de 17 ans, lycéen donc (on se demande d’ailleurs quelle expérience il a pu faire de la concurrence : c’est le meilleur en math de sa classe ?), et qui représente bien la nouvelle génération de la droite « décomplexée » (ah ! j’adore ce mot), celle qui justement veut en finir avec le « modèle social français », et que la crispation du référendum semble avoir excité davantage. Je pensais que le non condamnait les tentatives de révolution libérale à la Tatcher ; en fait je n’en suis plus si sûr.

Les jalons de l’ascension de Sarko se mettent en place ; au sentiment de déclin et d’impuissance, partagé pour le coup par tout le monde (n’est ce pas ?) s’ajoute un consumérisme envahissant, qui est autant de sel sur les plaies des plus pauvres, mais qui représente un horizon atteignable pour les classes moyennes. Ce sont ces classes moyennes, confrontées à la pression des prix de l’immobilier, et à ses conséquences sur le choix fondamental du lieu de vie, qui accepteront bien volontiers d’échanger les quelques avantages des fonctionnaires et les bénéfices de l’état providence contre une baisse de leurs impôts.

L’alliance avec les exclus du non, cette solidarité improbable, n’a vallu que parce que tout le monde avait peur. Rassurés par un espoir de relance, devenus enfin propriétaires, aidés en cela par des mesures fiscales laxistes sur l’IR ou les successions, beaucoup n’hésiteront pas à lâcher les moins riches pour tirer les dividendes du libéralisme ; on entend déjà, un peu partout, ce ferment de la division qui consiste à accuser les fonctionnaires et les « assistés » de tous les maux, il ne manque pas grand chose pour que tout explose.

Evidemment, il n'est pas exclu que des nonistes flippés se joignent à la fête, soit pour répondre à leur sentiment d'insécurité, soit pour rejoindre le mouvement (remember Chirac 95) ; il est par contre certain que les plus gros bénéficiaires d'une restauration libérale ne seront pas les classes moyennes, mais les plus riches (remember Bush Jr).

Beaujolais, cahier style, même combat

Une bonne nouvelle, pour une fois : la condamnation ridicule de Lyon Mag pour "dénigrement de produit", après avoir écrit que (je résume) le beaujolais nouveau était un vin de merde, a sauté en cassation. Etrange condamnation quand il s'agit d'écrire une vérité quasi-proverbiale, surtout pour les gens du coin, mais bon. Le jugement de première instance, prononcé en plein pinardland, les condamnait quand même à 300 000 euros de dommages et intérêts - autant dire que c'était de leur faute si les ventes chutaient, et non un problème de dosage de l'arôme artificiel de banane ; la cour d'appel ne faisait pas beaucoup mieux en ramenant la condamnation à près de 100 000 euros, et il a donc fallu attendre la cass' pour que les droits à critiquer vertement un produit soient rappelés. Tout cela me met en joie, et renforce mon naturel jacobin ; les petits potentats locaux puent autant la banane que le beaujopif (dont il existe par ailleurs d’excellents crus, mais pas du fait de pinardiers industriels).

Au final, moi qui aime bien faire monter les débats en étant super grossier, comme d’autres d’ailleurs, je me sens encore plus libre d’écrire des trucs dénigrants – déjà largement protégé par l’anonymat et la totale confidentialité du blog.

Par exemple, le cahier style de Libération, c’est de la merde. Chaque trimestre je me retrouve avec ce torchon glacé créé spécialement pour gratter quelques budgets pub de marques de luxe, mais qui voudrait au passage s’ériger en arbitre des élégances, ce qui explique sans doute les papiers sentencieux et distanciés qui le constituent. Pour vous dire ce que j’en ai retenu : Hedi Slimane est au top, parce qu’il fait des fringues cintrées (il fallait oser), le style français consiste à être décontracté mais élégant, et en général a mettre une veste de costard (cintrée) sur un jean hors de prix, et Dupont a sorti, accessoire indispensable, une clé USB de luxe.

Cela n’est pas si anecdotique ; l’autre risque de l’époque, après la beauferie crasse du lecteur d’Entrevue habillé en Nike, c’est le snobisme répugnant des nouveaux riches, construit sur le même déni de l'intelligence (pas que ça à foutre), et surtout cette tonalité propre à la sphère artistico-design qui consiste à nier le règne de la thune tout en l’instaurant effectivement. Tout le baratin de ces putains de cahiers style revient à dire que la vraie classe ne s’achète pas, en nous bombardant dans le même temps de fringues dont le prix se mesure en semaines de travail.

La culture légitime, c'est de la merde

On me reproche, directement ou indirectement, d’être méprisant, et de juger sans connaître ; quelqu’un dans les commentaires distingue la culture légitime de celle qui ne l’est pas, pour noter aussitôt que les pratiques ne recoupent pas forcément les classes sociales. Mais cette approche me permet de poser une bonne question : qu’est ce que la culture légitime aujourd’hui ? Musique classique, cinéma d’art et d’essai, théâtre, musées ?

Mais qui en a encore à foutre des trois mélomanes un peu snobs qui vont voir un concert de classique ? Qui respecte encore les gens qui lisent des livres autres que les Stephen King, Marc Lévy et les récits intimes des stars de la télé française ? Qui va autrement au musée que par un sentiment d’obligation bizarre, comme les touristes au Louvre – et encore ce dernier exemple est peut-être le seul où une culture « légitime », mais alors fondée sur le tourisme culturel, qui est quand même une exception à la vie quotidienne, peut être reconnue universellement.

La catégorie même de culture légitime a volé en éclats, au point que le détournement de la grande culture à des fins de classement social n’existe pratiquement plus ; la thune, la bagnole, la consommation ostentatoire, voilà ce qui permet de classer, ce qui n’a pas changé depuis des lustres d’ailleurs ; mais les trucs intellos n’attirent plus que le mépris, et même l’intellectuel, le prof, sont devenus des figures négatives, comme si un nietzschéisme grossier s’était répandu partout, faisant de la culture dite légitime la marque de l'esprit de sérieux, le signe de ceux qui n'aiment pas la vie.

Alors bien sûr, comme dans Bourdieu, ceux que l’on interroge sur la culture citeront encore des grands noms, par révérence automatique, parce que certains craignent encore le jugement du goût ; mais aujourd’hui l’heure est à la revendication, soutenue par la contagion du narcissisme, du divertissement grossier comme vraie pratique culturelle.

C’est le triomphe de ceux qui, armés du double mode de classement « relou » / « prise de tête », entendent faire de leur consommation d’entertainment la clé de voûte de leurs valeurs : regarder TF1, c’est trop cool, et de toute façon j’ai pas envie de me faire chier après le travail, donc j’assume. En plus, ça permet de trouver sa place : je suis allé voir Brice de Nice ou Star Wars ou Besson comme tout le monde, je regarde la Ferme pour en parler le matin au bureau, j’écoute Lorie et j’affiche son poster tout comme mes copines ados, etc. Et ce n'est plus du tout un problème de classe, puisqu'il est presque devenu chic d'avouer qu'on regarde de la merde (et même si, pour les plus bourgeois, il vaut mieux le faire sur le mode de la confession honteuse, ce qui pimente encore l'aveu... )

La vraie culture légitime, aujourd’hui, c’est la culture de masse.

Plan B forever

Alain Duhamel est complètement obsédé par Fabius, et ça en devient comique ; il a déjà du faire trois ou quatre chroniques dirigées contre lui, avec à chaque fois les mêmes reproches, ambition personnelle, calcul politique, sacrifice du destin européen de la France pour tenter de rafler le PS, etc, le tout mâtiné de piques qui se veulent méchantes mais qui se limitent souvent à « en plus au fond c’est un gros bourgeois qui drague le peuple » ; c’est sûr que jusqu’ici en France on n’avait jamais vu d’homme politique faisant passer ses intérêts personnels, voire, horreur, son goût pour le pouvoir, avant les Intérêts de la Fraaance.

En tout cas je crois bien qu’Alain D. se réveille le matin en pensant à Fabius, qu’il prend sa douche en pensant à Fabius, qu’il arrive à Europe 1 (c’est bien là qu’il bosse ? je n’en sais rien en fait, corrigez-moi si je me trompe) en pensant à Fabius, etc., tout cela jusqu’au soir, et sans doute même dans les chiottes. Et pourquoi, en fait ? Il doit être un peu jaloux, mais surtout, bien dans la lignée d’une campagne qui a consisté à prendre les électeurs pour des gamins frondeurs, voir pour des gros débiles, il veut nous faire payer notre vote (pas le mien d’ailleurs, mais bon, le nôtre).

Et finalement, sa rage anti-Fafa n’est rien à côté de son obsession à nous rappeler qu’il n’y a pas de plan B. On aurait pu croire qu’en effet ça n’allait pas se faire tout de suite, mais pour Duhamel, voilà, dix minutes après le triomphe du non, le plan B aurait du magiquement sortir tout seul; ce n’est pas le cas, donc c’est foutu pour l’éternité, et donc les nonistes ont menti, et il va sans doute nous le rappeler pendant 6 mois, après chaque sommet européen, dès que Blair ou Schroeder feront un vague commentaire (ou dès qu’il arrêteront de subventionner les céréaliers pollueurs), "voilà il n’y a toujours pas de plan B, on est bien dans la merde, et j'avais tellement raison de voter oui, pas comme ces électeurs rongés par le poujadisme et la xénophobie".

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