A propos
radical chic

Fait beau

Pourquoi ne pas en profiter ?

Et hop voilà une note optimiste dans un blog que beaucoup trouvent trop négatif... Il y a quelque chose qui m'empêche de célébrer les joies du printemps, les filles en jupe, tout ça, peut-être parce que ça n'apporte rien de nouveau, ou que je ne sais que parler des trucs qui m'énervent. Ca doit être ça. Bah, aujourd'hui, relâche.

Les pauvres sont dangereux

Non seulement ils sont envieux, mais en plus, à force de glander - car bien rares sont ceux qui travaillent - ils finissent par devenir dangereux ! Jusqu'ici le discours réac se contentait de sous-entendre que sont pauvres ceux qui le veulent bien, quand ils ne profitent pas des allocs pour travailler au noir ou ne rien foutre aux frais de la société ; derrière ce discours assez classique on ressent toujours une certaine méfiance pour les "classes dangeureuses", ou alors des relents de paternalisme, du style il vaut mieux ne pas trop leur filer de thune car ils boivent ou jouent au loto avec leurs allocs... Mon ami Baverez, pessimiste notoire, allait jusqu'à dire que les 35 heures renforceaient la violence domestique, puisque quand on ne peut pas se payer de loisir, hé ben on picole et on bat sa femme. Faut bien s'occuper.

Mais tout cela en reste au discours, et encore il n'y a que quelques rares occasions où ce type de propos apparaisent publiquement. C'était sans compter sur nos amis allemands, et un obscur ministre de Land qui a décidé de prendre (enfin) les choses en main :

Le 10 mars dernier, Christean Wagner a en effet suggéré, sur le site web de son ministère, que les chômeurs de longue durée portent au pied un « bracelet électronique ». En effet, écrivait-il, « beaucoup d'entre eux ont perdu l'habitude de vivre à des heures normales et compromettent ainsi leurs chances de travailler ou de se former. Leur surveillance (...) peut constituer pour eux une aide importante ». (sur l'expansion, via rezo)

Evidemment cela a provoqué un tollé. C'est tellement gros qu'on dirait une blague, sauf que le communiqué de démenti est bien réél. C'est tellement gros mais c'est certainement révélateur de l'avenir du système, entre l'accessibilité infinie des gadgets électroniques et autres dispositifs de surveillance, d'ailleurs pas forcément utiles, la pression démagogique pour que des solutions soient appliquées, et l'échec des politiques de lutte contre le chômage, qu'on essaye de réduire par d'autres moyens (en France le gouvernement veut renforcer le contrôle des chômeurs).

21 avril, again

Il paraît qu’on risque un nouveau 21 avril si le non passe. Ah bon.

Je commence à trouver cette référence permanente au 21 avril bien fatigante ; les gens en parlent à mots couverts ou alors sur le ton de l’apocalypse, comme s’il s’agissait d’une petite fin du monde ou du 11 septembre de notre démocratie. Il y a quelque chose d’excessif dans cette convocation permanente d’une date porteuse d’un « plus jamais ça », qui, comme après la grande guerre, signifie évidemment que ça ne va pas tarder à recommencer.

Personnellement, je n'en ai rien à foutre du 21 avril. D’ailleurs je n’étais même pas en France ce jour là, ce qui explique peut être mon approche distanciée. En y repensant, tout était symbolique, et tout était un rien ridicule. Evidemment, à part les 20% d’électeurs occasionnels du FN, personne n’a aimé voir la tronche de Le Pen s’afficher sur l’écran, de quoi transformer la traditionnelle petite séquence de suspense en clip d’horreur. Bon. Mais ce n’était ni vraiment une surprise, puisqu'on parle du FN depuis au moins 20 ans, ni une catastrophe, puisque les porcs sont toujours loin du pouvoir. Il a fallu voter Chirac, ce qui n’est quand même pas une expérience traumatisante (l’homme est sympathique, après tout, et on a les présidents qu’on mérite) ; il faut vraiment avoir une conception religieuse de l’engagement politique pour voter avec une pince sur le nez comme certains auraient voulu le faire.

Finalement nous sommes bouffés par les symboles ; au refus quand même bien symbolique d’un traité européen tout aussi libéral que ceux d’avant (c’est pas ça qui va sauver les postiers), on oppose le risque tout aussi symbolique d’un « séisme » du non, qui nous foutrait la honte face à autres pays (!) ou détruirait la construction européenne... Le manque de pragmatisme politique en devient parfois délirant, surtout quand lui fait pendant un sur-investissement du « réél » ou des « problèmes des français » (comme le dit Chirac dans son faux blog, « J’ai finalement eu à faire à une bande de gamins pleurnichards dont les seules questions n’auront finalement été qu’une déclinaison de ce modèle : ” Monsieur le Président, je m’appelle Patrice, et je tiens à vous faire remarquer que mon cas personnel n’apparaît nulle part dans cette Constitution. ”). C’est d’ailleurs parce qu’on a parlé de « constitution » pour un nouveau traité, pensant qu’on ferait automatiquement adhérer les foules avec une citation de Thucydide (qui a dégagé dans la dernière version du texte), que la machine à cracher du symbole s’est emballée.

Référendum : midi à sa porte

J'avoue que j'ai plaisir à voir nos chères élites s'enferrer dans ce débat impossible, piégés comme dans des sables mouvants ; plus ils défendent le oui, et plus ils renforcent les convictions des gens - souvent de gauche - qui veulent voter non. Glucskmann, hier dans libé, résume efficacement la situation ("Tant de salive dépensée en pure perte ! Rien ne sert, ni les experts, ni les éditorialistes, ni les stars branchées, ni les écrivains plus ou moins dorés sur tranches, moi compris, qui communions dans le oui. Le non s'obstine."). Mais il ne va pas jusqu'à comprendre qu'il ne peut qu'aggraver la situation en prenant la parole ! Et s'il essaye d'élever le débat en analysant l'origine du non plutôt qu'en prenant les électeurs récalcitrant à partie, sa lucidité et son humilité ne sont que passagères, et il tombe finalement dans le piège des arguments chiraquiens, entre lyrisme creux et accusation de couardise :

La France ferait-elle mentir le fronton de ses mairies ? Aurait-elle peur de la liberté, peur de l'égalité, peur de la fraternité, peur de l'avenir et peur de son ombre ? D'où la tentation permanente de faire l'escargot et s'enfermer dans sa coquille.

Voilà qui fait avancer le débat... Ailleurs j'ai lu des types expliquant que les gens ne comprennent rien à l'économie (Wyplosz dans le Monde), d'autres disant que les précaires seront les premiers perdants (ils l'auront cherché : Spitz dans le figaro).

En gros, nos élites médiatiques pro-oui patinent, comme si elle ne parvenaient pas à voir le gap sociologique qui structure ce débat ; Dubet a peut-être raison de voir dans le non une sorte de chauvinisme de l'état-providence ; les nonistes ne sont certainement pas tous des prolos affamés ; mais ils n'ont pas le sentiment de tranquillité face à l'avenir de ceux qui ont accumulé du patrimoine ou sont cadres sup. Il y en a qui peuvent se projeter dans l'économie ouverte, voire appeler à la conquête économique ; leur seule erreur est de croire que ceux qui le veulent s'en sortiront aussi. Dans ce contexte, les appels à la raison, d'ailleurs dénués de promesses tant le baratin pro-européen s'est décrédibilisé, n'y changeront pas grand chose.


Au passage, allez donc lire cette compil' marrante des arguments du oui, sur un blog noniste évidemment (découvert via un commentaire sur Embruns).

Ecrans larges dans le vide

Avec la gadgétisation croissante du monde et la lutte acharnée pour la possession de trucs inutiles, les écrans 16/9èmes, plats ou pas, se sont multipliés. On en voit partout chez les gens, qui préfèrent mater des DVD plutôt que d’aller au cinéma, une question d’argent ou sans doute de flemme, à moins d’habiter loin de la ville. Mais maintenant il n’y a plus le moindre café qui ne soit équipé du même matos home cinéma monstrueux ; il faut bien suivre son époque, ou alors réinvestir les marges conséquentes grattées avec le passage à l’euro.

J’ai toujours été énervé par la télé dans les bars, avant tout parce qu’il n’y a rien de plus pénible que de déjeuner en face d’un type dont l’œil est constamment attiré par le clignotement d’un écran, voire d'une pub pour déodorant avec une gonzesse à poil. Mais avec les écrans larges, la situation devient surréaliste : comme laisser des marges noires des deux côtés du bel écran tout neuf ferait désordre, on préfère déformer l’image…

Ainsi on ne peut plus regarder la télé dans un bar, sauf s’il s’agit de foot (dans ce cas on ne plaisante pas avec la technologie) ; le son est systématiquement inaudible, et l’image est écrasée au point de filer la migraine (autant dire que les filles nues perdent de leur charme). La conclusion logique aurait été d’éteindre tout cela et de dégager ces écrans inutiles, ce qui nous permettrait de bouffer en paix. Mais faut pas rêver, la télé, même muette et déformée, reste la télé, et sa présence envers tout montre combien les gens lui accordent une valeur positive, comme si c’était le symbole sympathique du progrès et du confort moderne, le truc qui nous rassure sur notre destinée occidentale quand on pense aux pays pauvres.

Le yellow film de merde

Je n’ai même pas vu Brice de nice. Il suffit de croiser l’affiche dans le métro, avec le sticker « complètement déjà culte » pour comprendre dans quel registre de connerie on se situe. Le triomphe du second degré, encore une fois. Il n’est plus possible de faire rire autrement qu’en référence au prurit de la culture télévisuelle, faussement remis en question dans des sketchs débiles.

Mais en plus il n’est pas possible d’y trouver à redire, puisque… c’est au second degré. C’est à chier ? Mais non c’est ironique, c’est décalé. C’est pas drôle ? Mais c’est à force d’être pas drôle que ça en devient drôle, tu comprends pas. Le second degré revendiqué en fait un objet culturel inattaquable. Alors laisse les gens s’amuser, sale snob, qu’est ce que ça peut te foutre ?

Le problème, c’est la façon dont on se divertit. Si le second degré est le divertissement de l’époque, c’est bien parce qu’il permet de ne jamais aller au fond des choses… Laisse-moi me marrer, me prends pas la tête, ce que je veux c’est me détendre après les heures passées à l’école avec des profs qui m’emmerdent avec le français ou l’histoire et qui m’empêchent d’envoyer des SMS. Ou laisse-moi me détendre après la journée de boulot sous les ordres d’un chef obsessionnel, qu’on est bien obligé de subir pour rembourser le crédit de l’aileron et des jantes alliage. Sorti de l’enfer de l’école ou du travail, je ne veux surtout pas repenser au monde dans lequel je vis. Bien sûr il y a des trucs très mal, la pauvreté, la guerre, le racisme, on est tous d’accord. Mais bon justement comme on ne peut rien y faire, a part dire que c’est méchant sur son skyblog, autant aller se marrer au cinéma.

Et comme rien n’est innocent, tout cela prend un vague caractère totalitaire. Quelque chose me dit qu’il vaut mieux aimer Brice quand on est ado, si on veut pas se faire dégager du groupe. Surtout pas de critique, pas de prise de tête, mais pas trop de liberté non plus, faut pas exagérer.

United blaireaux of nationalisme

Libé sur papier c'est quand même autre chose. Ainsi on a le droit, sur deux pages attenantes, à un raccourci saisissant. D’abord il y a les néorévisionnistes (!) japonais :

(…) Le Centre d'études pour une vision libérale de l'histoire, fondé en 1995, (a) nettoyé le contenu de manuels qui selon lui ôtaient aux jeunes «tout sentiment de fierté vis-à-vis de leur nation». Dans son Histoire des Japonais, l'historien Yoshihiko Saji écrivait en 2001 que le Japon doit se «libérer d'une histoire masochiste qui lèche les bottes de la Corée et de la Chine en s'appuyant sur l'historiographie européenne».

En gros, cette bande de porcs nationalistes ne parvient pas à accepter que leur pays puisse avoir versé dans la barbarie à une époque récente. Comme le Japon a perdu la guerre, il a bien dû s’ouvrir à la critique occidentale, et à « l’histoire masochiste » (lire « castratrice ») ; cela empêche nos amis patriotes de se regarder fièrement dans le miroir en se palpant les burnes. Alors, en réaction aux preuves évidentes de l’horreur coloniale, ils développent une mauvaise foi absolue. Ils se comportent comme des beaufs en 4x4 qui non seulement refusent l’évidence de la pollution mais finissent par vous expliquer que le problème, c’est la protection de l’environnement.

Ce qui est marrant ce que ce discours nationalo-révisionniste est tenu par a peu près tous les blaireaux du monde. Les Turcs ne disent pas autre chose quand on leur fait un reproche au sujet du génocide arménien, ils tentent à chaque fois de renverser la charge de la preuve et d’expliquer que les victimes sont en fait les méchants.

Cela dit, il n’y a pas que les Japonais ou les Turcs qui ont du mal avec la critique. Le nouveau Benoît XVI, sur la page d’en face, s’exprime de façon étrangement similaire :

«Il y a en Occident une étrange haine de soi qui peut être considérée comme pathologique. De façon louable, l'Occident tente de s'ouvrir à plus de compréhension pour des valeurs extérieures mais il ne s'aime plus lui-même. Il ne voit plus désormais de sa propre histoire que ce qui est dépréciable ou destructeur, et il n'est plus en mesure d'y percevoir ce qui est grand et pur. L'Europe pour survivre a besoin d'une nouvelle acceptation d'elle-même, certes humble et critique. Le multiculturalisme, qui est encouragé passionnément, se réduit souvent à un abandon et un reniement par l'Europe de ce qui lui est propre.»

C’est dit plus élégamment, l’introspection historique est un effort « louable » et il faut s’aimer de façon « humble et critique », mais en gros le message est le même : arrêtons de marner dans notre culpabilité, regardons notre belle Europe et notre belle église catholique, soyons en fiers, et qu’on nous emmerde pas en nous parlant d’inquisition ! Que Dieu vomisse les tièdes !

Niquer sur Meetic à la chaîne

J'étais bien inspiré de parler de Meetic : je découvre grâce à Libé, autant dire après tout le monde, JNSM, l'incroyable site de Nick. Et dire que je parlais timidement de « faire son marché » ! Je n'avais rien compris.

Meetic revu à la méthode Nick, c'est le passage de l'artisanat à l'industrie, l'alliance du marketing appliqué à sa propre personne (pour ce qui se voit) et de l'extrême organisation des cadres très supérieurs (pour ce qui ne voit pas). Une stratégie de conquête qui ressemble au plan média d'une agence de pub, et une analyse des filles séduites qui rappelle le rating des agences bancaires.

Comme par hasard, le site a énormément de succès ; exemple extrême et emblématique du nouveau jeu de la séduction, il constitue d'abord un guide pratique, incroyablement concret, une méthode de self-help pour enchaîner les poules, où absolument rien n'est laissé au hasard. Gérer 10 contacts à la fois pour maximiser les chances de rencontres, se souvenir d'un détail sympa pour chacune, organiser les rendez-vous près de chez soi pour pouvoir enchaîner facile, utiliser quand il faut le chat ou l'email, comment se débarrasser des moches sans les blesser, etc. Les millions d'adeptes de la drague en ligne auront trouvé leur coach, athlète retiré de la pratique mais qui a fait ses preuves.

Donner des preuves, ou témoigner pour l'avenir, c'est peut-être ce qui justifie le fichage des conquêtes, pesées, notées, décortiquées, avec description cash revendiquée des séquences de baise. Sans parler de l'archive des chats concluants. Est ce la compulsion du classement qui s'exprime, ou l'exhibitionnisme façon télé-réalité, avec psychologie approfondie des signes astro comme dans un vrai féminin ?

Sur le fond, ça me rappelle la remarque d'un participant du forum social européen de St Denis, cité par Libé à l'époque, quelque chose comme « nous gérons tous nos vies personnelles comme des centres de profits », où il se rendait compte que le marché était déja à l'intérieur de chacun, et même chez ceux qui prétendaient le combattre. La preuve du triomphe du libéralisme est bien là , dans ce passage à l'industrie de la rencontre amoureuse. De quoi effrayer les tenants du non, qui répugnent à la marchandisation du monde, et de quoi faire réfléchir ceux qui voudraient encore chercher l'amour sur le net sans y mettre les moyens ; autant envoyer un cv écrit à la main sur une feuille à carreau à une consultante RH !

Flemme : revue de presse...

Atteint par le mal du siècle, je vais me contenter de citer deux articles du dernier Charlie Hebdo. Je commence par Cavanna, qui résume de façon limpide l'unanimisme fasciste obligatoire des médias, notamment à propos de nos JO de merde à venir :

C'est le dernier cri de la science - qui se veut aussi un art - de la communication. Il ne s'agit plus de convaincre le quidam à un point de vue, mais de faire comme s'il était déja convaincu, de lui parler d'homme à homme comme à un frère en conviction, et de chanter avec lui l'avalanche de bonheur qui vont nous tomber dans l'escarcelle.

Ensuite Charb qui arrive comme souvent à rentrer dans les débats d'une façon surprenante, renvoyant les oppositions constituées à leur stérilité et retournant le problème en le regardant de haut. Il y excelle cette semaine sur la Constitution, en s'attaquant au catastrophisme promis par chacune des parties au référendum et à leur littéralisme un peu abruti dans l'exégèse du saint traité - pour conclure sur la débilité réductrice du référendum :

Les partisans du oui et les partisans du nom font preuve de la même méthode pour nous glacer d'effroi. Si on ne répond par comme il faut au référendum, la vie s'arrête, nous devenons des statues de sel condamnées à regarder brûler l'Europe. On a affaire à deux sectes millénaristes concurrentes qui prêchent toutes deux la fin du monde. Les gourous de chaque obédience brandissent sous le nez des pauvres pêcheurs supposés analphabètes le Livre, qu'ils ont lu et compris en entier et même annoté au stabilo. Mille et un papes et un mille et un antipapes annoncent la fin des temps si le peuple n'embrasse pas la vraie foi. Et la vraie foi ne se négocie pas, on ne peut pas adhérer à une partie et refuser l'autre, c'est oui ou c'est non.

Fumée, folklore, ironie

La bonne nouvelle de l'élection du réactionnaire à la tête de l'église, c'est que ça m'a permis de voir la cheminée de la chapelle Sixtine ; quand je pensais à ce rituel ridicule mais folko de la fumée noire ou blanche, j’imaginais quelque chose de plus grandiose, un vrai brasier, une colonne comme celles des signaux de fumées des indiens des westerns… Evidemment, à regarder ce vague filet misérable qui semble sortir d’un tuyau de chauffage de HLM en brique, on ne peut qu’être déçu. Pas étonnant que cela pose des problèmes d’observation aux spectateurs, après le premier jour où il ne s'était rien passé :

Lorsque les premières volutes sont sorties de la cheminée de la chapelle Sixtine lundi soir, la foule rassemblée place Saint-Pierre les a vues blanches et a applaudi, croyant un instant à l'élection du nouveau pape, mais la fumée était noire. (in le Monde de mardi après-midi)

Et ce malgré le sens de la mise en scène du Vatican, qui sait d’ailleurs aménager les traditions quand ça arrange ses visées populistes :

Pour éviter les incertitudes du passé sur la teinte de la fumée, le Vatican a prévu des fumigènes pour que sa couleur soit plus tranchée, et surtout il a annoncé que l'émission d'une fumée blanche serait, pour la première fois, accompagnée par le carillon des cloches de la basilique Saint-Pierre sonnant à la volée.

Cette fumée est comme les fenêtres papales : tant que le nouveau pape n'est pas sorti sur le balcon, il n'y a rien à voir, rien à attendre, mais il reste des centaines de caméras braquées dessus et des millions de gens qui suivent ça à la télé. Les médias ne peuvent pas passer à côté du folklore qu’ils ont patiemment repris, sur-kitschifié et magnifié dix mille fois, mais ils ne peuvent pas non plus oublier à quel point l’image est triviale, de cette trivialité qui alimente spontanément les conversations au bistrot.

Plutôt que d’en tirer les conséquences sur le vide sidéral des illustrations qu’ils proposent, alors qu’ils en sont réduits aux supputations puisque rien n'avait filtré du conclave, et d’arrêter de diffuser du vent, ils préfèrent toujours enfoncer le clou et se réfugier derrière l’arme facile du second degré et de l’ironie gentillette. Ironique, cet article du Monde, pour moitié constitué d'un micro-trottoir place St Pierre. Ironique, la couverture du 13 heures de TF1 (que je n’ai pas besoin de regarder pour connaître). Où l’on passe subtilement de l’info à la comm’, et de la comm’ au divertissement. Ce n’est pas forcément un problème, mais il faudrait appeler un chat un chat...

Ne pas se faire violence

Dans la série « ce qu’on ne voit pas », il y a surtout ce que l’on ne veut pas voir… J’en sais quelque chose, moi qui aie attendu un mois avant d’aller voir le cauchemar de Darwin. Finalement je me suis forcé. Drôle de façon d’aller au cinéma. Et, comme je m’en doutais, je ne regrette pas.

Il y a des films comme des catéchismes ; tout le monde nous dit que c’est bien (mais que c’est dur), la presse la mieux pensante nous encourage d’y aller, et il n’est pas envisageable d’affronter les autres en disant « je préfère y échapper » ; on prétextera plutôt un manque de temps. Et à quoi veut-on échapper ? A ce que l’on ne peut pas changer ? A une image du monde qui n’est pas rose – encore quelque chose que l’on sait mais qu’on cherche à ignorer.

Il a quand même fallu se faire violence… Comment peut-on fonctionner comme cela, avec aussi peu de curiosité pour les choses qui sont soit douloureuses, soit difficiles d’accès ? Toute la culture de masse nous pollue en jouant sur notre flemme, et elle a tendance à gagner.

Enfin l’étape suivante, la résistance supplémentaire, c’est la mauvaise foi ; comme cet exportateur de poisson qui refuse carrément d’accepter que le lac est en train de s’asphyxier, et que ce qui l’enrichit aujourd’hui le fera crever demain.

Pris pour des cons (la suite)

C'est une campagne caricaturale, où des hommes politiques infoutus de vendre un référendum technique surjouent la proximité et la simplification. Une campagne faite par l'élite politique pour le peuple, qu'elle prend toujours pour un ramassis d'idiots. Et personne parmi les tenants du oui, face au mouvement de refus massif qui se dessine, ne veut voir que les gens sont capables de distinguer entre l'enjeu européen et l'enjeu national, entre l'envie - même forte et justifiée - de se débarrasser d'un premier ministre potiche et les questions de fond posées par le référendum. Bien sûr qu'il y a des motivations cachées, des craintes et autres, mais elles reposent souvent sur l'un des aspects du sujet, le choix d'une Europe libérale.

C'est dans cet esprit de déni qu'était Chirac dans son émission débile de l'autre soir :

"Les gens peuvent en vouloir au gouvernement sur des questions relevant de la compétence nationale, et donc ne rien écouter sur la Constitution", analyse un proche du chef de l'Etat. (d'après le Monde)

En s'adressant aux "jeunes", que la Sofres a soigneusement selectionnés pour éviter qu'ils ne connaissent trop bien le texte, il a voulu échapper, dixit, au "débat d'initié". Et une fois de plus, on en revient à prendre les gens pour des cons tout en ayant l'air de leur donner la parole. Cette façon bassement populiste de draguer le chaland en organisant la réconciliation du peuple et des politiques sur le dos des experts devrait inquiéter un peu plus les journaux, qui se contentent pour l'instant de rapporter les propos des communiquants et ont laissé la controverse se développer sur des aspects triviaux (putain Fogiel, Chain et Delarue bossent pour TF1 - y'a plus de limites).

Alors on doit se taper ce simulacre de la démocratie directe, qui - comme par hasard - en montre encore plus radicalement les limites (ben oui tout le monde n'a pas pu parler), et qui ne peut que faire empirer les choses (du point de vue du oui), en montrant un vieux démagogue surtout inquiet d'avoir fait une connerie en voulant niquer le PS. Et comme si cela ne suffisait pas le staff de comm' persiste et signe :

"Avant d'être audible sur la Constitution européenne, il fallait déblayer tous les fantasmes charriés par le camp du non. C'est ce que le président a fait."

Déblayer les fantasmes... Chirac s'est contenté de dire que rien n'avait à voir avec rien, et il a surtout renforcé le fantasme bien présent d'une classe politique impuissante et surtout préoccuppée de montrer son amour des vrais gens à défaut de pouvoir les aider.


Le Fig en rajoute une couche, aujourd'hui encore, au travers de la presse européenne :

C'est la presse allemande qui est la plus dure dans ses commentaires. «Il soufflait un air de RDA dans le studio, alors qu'un public obséquieux posait ses questions sur la Constitution européenne au président Jacques Chirac qui expliquait à ses compatriotes, parfois menaçant, parfois paternaliste, comment ils devaient voter le 29 mai», écrit le quotidien conservateur Die Welt.

Faire son marché sur Meetic

Je ne sais pas pour vous mais moi je me suis inscrit sur un de ces sites de rencontres, à moitié inscrit d’ailleurs, sans doute parce que je ne suis pas célibataire, à moitié inscrit mais tout de même assez pour recevoir des mailing réguliers de filles à rencontrer qui – en plus – n’habitent pas loin de chez moi (quoi qu’à force ce sont souvent les mêmes).

Qu’est ce que je fous sur ces sites ? C’est d'avoir vu trop de pubs online, en particulier « je suis une femme et je recherche un homme ». L’idée qu’on puisse être une femme et rechercher un homme m’est très sympathique, surtout quand j’imagine qu’il s’agit d’un homme comme moi (et recherché par une femme comme je les aime). Donc c’est l’idée de faire son marché, parmi ces filles en profusion et à la recherche de mecs comme moi, qui m’a fait tourner la tête, enfin à moitié puisque je n’ai même pas travaillé mon annonce ni publié ma photo – il reste quelque chose de tabou pour moi là dedans, je dois être l’un des derniers, et puis bien sûr je ne cherche pas, en fait.

Donc le listing, fréquent, à chaque fois une vingtaine de filles, leur photo (pas toujours) et surtout le petit texte de self-marketing, « pas facile de se décrire en deux lignes mais bon je suis sympa / je recherche un prince charmant / je suis une fille ouverte / je veux avant tout m’amuser mais pourquoi pas faire des rencontres sympa », toujours la fausse pudeur pour parler de soi à travers des autres « on me dit que je suis mignonne ». Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

On me dira : pourquoi pas, pourquoi ne pas passer par là puisque le but est d’être heureux, et puis tous ces célibataires, c’est quand même dommage. Pourquoi sont ils si nombreux ? Parce qu’insatisfaits des rencontres passées, devenus trop exigeants à force de consumérisme amoureux, ou de voir leurs désirs pervertis par les idées des autres ou les articles des magazines ? Ou parce que (et c’est plutôt ce que je pense) il n’y a plus moyen de rencontrer personne, il n'est plus possible d’aborder une fille dans un bar à moins d'apparaître comme un relou, il est difficile de ne pas passer la plupart de ses soirées repliées devant la télé ou un dvd, à moins de se retrouver dans une boite aussi intime qu’un wagon de métro ; finalement il n’y a plus moyen de créer de la convivialité sans être suspect d’une certaine ambiguïté ; ambiguïté qui échappe complètement aux sites de rencontre puisque là bas les désirs sont exprimés, pesés, détaillés et même monétisés. Régime de l’autorisation, de l’auto-évaluation, de la rationalité du consommateur averti. Bonjour la joie.

Mon blog UMP à moi

C'est sans doute déjà trop tard mais je me suis bien amusé : un blog 100% UMP, plus vrai que nature... Comme cette supercherie ne durera pas longtemps (et comme j'ai la flemme de pondre un vrai billet), je garde ici au chaud quelques extraits de ma prose militante. J'avais dit que je voulais être un jeune trotskyste, mais ce n'est pas désagréable de rentrer dans la peau d'un militant UMP pur et dur...

A l'origine de l'histoire, une plate-forme proposée sous notre cher logiciel Dotclear - absolument pas crédité. Une récupération discrète et un rien abusive...

Sous le titre la vraie justice pour tous

L'odieuse condamnation d'al1juP, traité comme un vulgaire voleur d'autoradio, nous a montré que le cancer socialiste avait métastasé dans les tribunaux français. Depuis, et grâce à notre sainte cour d'appel qui a su voir juste et infirmer ce premier jugement odieux, justice a été faite (nous aurions préféré un non lieu, mais il faut bien donner quelques gages à la presse bolchévique).
A l'avenir, je voudrais que les futurs juges puissent prêter serment sur la Bible, afin de s'assurer que leur libre arbitre sera contenu dans les limites de la Sainte Eglise. Ainsi nous éviterons de voir nos chers leaders, qui ont tant donné pour la patrie, traînés dans la boue comme de simples racailles.

Sous le titre La constitution, seule voie contre le bolchévisme

OUI oui et encore oui !! Contre le couteau entre les dents, l'economie planifiée et la menace de l'interdiction des 4x4 par les khmers verts (où allons nous baiser nos secrétaires ?), votons OUI au référendum proposé par SAS Jacques Chirac.

Sous le titre Libéralisme, mon amour

Il suffit de payer des impôts pour alimenter des feignasses (souvent immigrés de surcroit : le bruit et l'odeur vous connaissez ?). Nous en avons marre de voir ces glandeurs se pointer, les yeux cernés d'avoir trop dormi, avec un caddie rempli à ras bord à la caisse du carrouf !
Avec la constitution (Saint Jacques, ora pro nobis) il sera enfin temps de conditionnaliser le RMI et autres ASS à une recherche vertueuse de travail ; il ne manquera plus d'escl de travailleurs pour faire les chambres d'hôtel 6 heures par semaine ! Nous me manquerons plus de bras dans le bâtiment pour plonger dans la sablière !

et enfin, sous le titre l'ump pour le travail collaboratif

Pas mal la récupération du scipt dot clear !! manquait plus que les credentials ... on va quand meme pas citer les gauchistes !! Bon mais au moins voici la preuve vivante que nous savons nous aussi nous appuyer sur le travail bénévole ! Comme quoi parfois les cocos n'ont pas tous les torts !

Merci à Laurent d'Embruns et à Veuve Tarquine d'avoir diffusé cette joke... et aussi à Brave Patrie pour l'inspiration (maintenant que j'y pense...)

Chirac, des JMJ à la canonisation

Je le dis tout de suite : je suis pour la canonisation immédiate de Saint Jacques Chirac ; j’espère qu’à sa mort ou même avant personne n’ira nous emmerder avec les subtilités du droit canon, les 5 ans de délai ou même les miracles (transformer une élection en plébiscite tunisien, ce n’est pas un miracle ça ?).

Car comme le regretté Saint Père, qui mieux que Chirac sait s’adresser aux jeunes et les faire entrer dans l’espérance ? Qui mieux que lui endosse cet habit de père à la fois moderne (écoute, dialogue) et traditionnel (il ne se laisse pas faire, même quand on le traite de pourri en direct) ?

Chirac a réussi en une soirée à marcher sur les pas du pape : partant d’un format d’émission quasi-soviétique, très « Leonid Brejnev s’adresse aux jeunes pionniers », avec des jeunes dûment recrutés et coachés (« Il ne s'agit surtout pas de les briefer, mais de leur dire que rien n'est interdit », dixit Etienne Mougeotte à Libé), maintenus dans le silence respectueux par leur tuteurs (message perso pour Chain : shut up !), Chirac est parvenu à abattre le mur des générations et à convertir la masse des jeunes incroyants du non en un troupeau éclairé et bêlant. Quoiqu’on pût lui demander, précarité ou tri sélectif (!), il avait toujours une réponse rassurante (« rien à voir avec l’Europe »).

Chirac a eu ses JMJ, et la jeunesse de France en est transformée. Après ses troisième et quatrième mandats, refusant toujours de démissionner (n’est ce pas Dieu qui décidera de le rappeler, quand le moment sera venu), il nous restera a hurler « santo subito » dans le petit Vatican de Corrèze pour obtenir qu’enfin grâce lui soit rendue.

Je voudrais être un trotskiste

La semaine dernière j’ai acheté une feuille de chou trotskiste à un lycéen, dont le militantisme énervé et complètement excessif m’avait plu. Je me retrouvais avec plaisir dans la position du vieux con, qui essayait sans même y croire d’apporter un peu de contradiction dans sa vision du monde. C’était pas compliqué, dans la bouche de ce môme le gouvernement était « fasciste, raciste et capitaliste ». Encore les grands mots, toujours l’idéologie qui éclaire tellement le réel qu’elle finit par le faire disparaître. Du coup je me retrouvais presque à défendre le gouvernement, et croyez-moi, c’est une expérience étrange.

J’avoue, je voudrais être un (jeune) trotskiste. Ah, pouvoir comprendre le monde entier d’un coup, avec un ou deux principes bien identifiés ; croire que le changement global est possible, que l’idée même de révolution, par sa clarté intrinsèque, peut suffire à convaincre les peuples opprimés de se rebeller. Et, en attendant, pouvoir rester sagement assis pendant des heures à écouter le discours-fleuve de l’oratrice du cercle Léon Trotsky, à la Mutualité (j’avoue que je me suis arrêté là quand j'avais 17 ans). Enfin, endurer les oppressions de l’état fasciste (les CRS), et y trouver du sens, sentir que c’est le signe que la lutte continue, et se projeter en 68 ou même en 1917.

Et sans ironiser, j’avoue que j’aime bien cette foi dans la fin du capitalisme, alors que tout nous indique que les désirs les plus intimes sont souillés par la pub et le consumérisme, et que les vagues révoltes ne viennent pas tant d’un manque de sens, ou d’un refus de l’injustice généralisée, que d’une incapacité à vivre confortablement ou à rembourser les traites de la bagnole. Peut-être, comme le disent les cyniques, que ces militants deviendront des hommes de télévision ; peut-être que leur révolte exprime un relatif confort matériel (comme on traitait les soixante-huitards de gosses de riches), mais, quoi qu’il en soit, je voudrais bien avoir la force de me battre pour autre chose que mes intérêts personnels et de croire que cela pourrait changer le monde.

« Continuum colonial »

Il y a une pétition provoc’ qui circule à l’extrême gauche, dont le titre est plutôt rigolo : « Appel des « indigènes de la République » pour des Assises de l’anticolonialisme post-colonial... ». Rien que ça, l’anticolonialisme post-colonial. Bien sûr, le caractère vaguement sulfureux du texte (avec la récupération du concept d’indigène), ses provocations calculées (la loi sur la laïcité devenant une loi « raciste et sexiste »), les signatures symboliques (Tariq R.), ont retenu l’attention, comme l’idée centrale, que la République serait « colonialiste ». Tout ceci sent le communautarisme, paraît-il.

Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est plutôt cette idée de « continuum colonial ». Pour résumer ce que j’en ai compris, il y aurait une prolongation directe entre le colonialisme (donc l’idéologie qui sous-tendait l’extension coloniale de la France au XIXème siècle) et la façon dont certains enjeux actuels seraient traités ou perçus. Quand on parle des banlieues comme « zones à reconquérir », on serait en plein dedans. Du coup le colonialisme devenu « post » serait la matrice de nos relations avec les immigrés et enfants d’immigrés.

Ce qui est marrant avec l’extrême gauche, c’est que l’idéologie prime toujours sur la réalité. Bien sûr les idées façonnent en partie notre perception du réel. Mais dans ce cas là, c’est toujours l’intention qui compte. Le problème n’est pas le racisme, latent ou réel, mesuré ou pas, c’est que la république est mauvaise, parce qu’elle n’a pas expurgé ou critiqué son passé colonial ; de même, le problème des Américains c’est que leur idéologie impérialiste les condamne d’avance ; pas besoin de regarder ce qu’ils font concrètement, ils sont impérialistes (et capitalistes), ils sont méchants. Evidemment, à l’inverse, le communisme est une idéologie gentille ; pour regarder l’histoire de l’URSS ou de la Chine, on parlera des méchants stals ou maos.

L’intérêt de l’affaire, c’est que le terrain disparaît : que se passe-t-il en banlieue ? Y-a-t-il de la violence ? Les mécanismes de parcage de la pauvreté ? Les responsabilités individuelles, collectives, politiques, économiques ? Bah, c’est la faute du colonialisme post-colonial. La gauche de la gauche dénonce en permanence le traitement biaisé du chômage ou des banlieues, mais c’est pour apporter une autre forme de biais, qui fait tout autant – sinon plus – abstraction de la réalité au profit d’explications transcendantes.

Ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas

Cette histoire de gélatine était un peu superficielle. Par contre, elle m'a permis d'apprendre, en en discutant autour de moi, que plein de gens savent comment on fabrique la gélatine. Plein de gens le savent, mais ils ne le disent jamais. Peut-être que cela ne se fait pas de dire à un gamin que son crocodile rouge vient directement ou presque d'un équarrisseur, on a déjà assez de mal à le faire arrêter de chialer, on ne va pas se compliquer inutilement la tâche.

Finalement, la fabrication de la gélatine est une bonne métaphore du système : il y a, pour reprendre (à ma façon) les termes de Bastiat, un économiste pamphlétaire, « ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas ». Et tout l'esprit du capitalisme aujourd'hui est de soigner ce que l'on voit pour mieux occulter ce que l'on ne voit pas. Faire des pubs sympas et cacher les usines ; présenter des rapports annuels bien mis en forme et foutre des employés dehors ; vendre de la bouffe de merde dans des jolis paquets.

On me dira : « Tout ça on le sait. On sait très bien que les Nike sont fabriquées en Asie par des gamins sous-payés. On sait très bien que les visages souriants cachent la violence des échanges commerciaux. » Certes, tout le monde le sait, mais ce savoir ne sert à rien. Tout le monde le sait et tout le monde l'oublie, volontairement. De même, comme je l'écrivais il y a deux mois, en donnant d'avance la parole aux critiques des critiques de la pub (!), « tout le monde sait bien que c'est de la pub, on n'est pas obligé d'acheter, voyons, et bon on se laisse pas avoir aussi facilement ».

Tout le monde l'oublie parce que nous ne pouvons pas nous permettre, en plus de travailler, en plus de flipper en pensant à l'avenir, de remettre en cause nos petits plaisirs innocents. Alors si des gens me sourient dans les pubs, si on m'offre un bonbon qui vient d'une carcasse de boeuf pourri, je ne vais pas gâcher mon plaisir en pensant aux petits niakwés ou à l'ESB ; je veux qu'on me laisse jouir en paix, et qu'on arrête de me faire culpabiliser !

Santo Subito (cretino)

A travers les planches de Frantico, je vois ce que je suspectais, les motivations un rien malsaines des « pèlerins » venus voir (ou essayer de voir) la dépouille et les funérailles de Jean Paul 2. Que font les pèlerins, au lieu de se recueillir ? Ils font comme les délégations olympiques lors de la cérémonie d’Athènes, comme les touristes en Thaïlande spectateurs du tsunami, ils enregistrent, ils fabriquent leur propre instrument de mémoire à coup de portables avec appareil photo et de caméscopes.

Ils font exactement comme ces touristes japonais, dont tout le monde se fout ici, et qui se photographient à tour de rôle devant Notre Dame. Peut importe qu’il y ait partout des images de Notre Dame, de la cérémonie, du tsunami (et encore dans ce cas là les premiers spectateurs ont été les premiers producteurs), et bien sûr de l’enterrement du Pape. Je parie mille balles que chaque pèlerin polonais enregistrait chez lui, sur son magnétoscope, la cérémonie à laquelle il assistait et qu'il enregistrait sur place avec ses propres moyens ; je suis sûr qu’une fois rentré, il essayera de se retrouver dans la foule.

Voilà tout, « il faut y être », et il faut le faire savoir. C’est une vaste opération de rattachement de l’histoire individuelle à l’histoire collective, une façon de trouver sa place dans le rythme des images. De ce point du vue, voir la foule exiger la canonisation live du pape, au mépris des règles d’ailleurs absurdes de l’Eglise (deux miracles minimum), en s’affranchissant de toute réflexion sur l’idée de sainteté, me fait bien rire. Ce qu’ils veulent, c’est d’y être allé, et d’avoir obtenu au passage la preuve ultime de l’utilité du pèlerinage, non pas un recueillement, non pas un hommage, mais un référendum populaire improvisé, un plébiscite à sens unique - la meilleure façon de rentabiliser leur déplacement en sorte (nous avons fait canoniser le pape, regarde j’ai pris la photo sur mon portable).

Chronique de la transgression mesquine

Il y a les petites misères de la vie urbaine, métro bondé (spéciale dédicace à la ligne 13), queue au monoprix (doublée de l’insupportable « radio monop’ », au cas où ça ne serait pas assez pénible comme ça). Tout cela participe de l’impression habituelle de faire partie du troupeau.

Et il y a les petits malins ; je ne vais pas leur reprocher de manquer d’imagination (pour faire avancer les choses plutôt que de la jouer perso) ni d’élégance ; ils sont le symptôme du temps ; comme aucun progrès collectif n’est possible, c’est chacun pour soi, ce qui justifie les petites transgressions, passer dans la file de bus, griller la queue du cinéma. Rien de très grave, mais le spectacle de ces mesquineries ajoute à la fatigue du troupeau, surtout quand ceux qui grugent nous font ouvertement passer pour des cons.

La seule excuse que je peux trouver : ces contournements sont commis par ceux qui n’ont pas d’autre moyen d’améliorer leur situation, par exemple échapper à la foule en s’embourgeoisant. On voudrait qu’ils se tiennent tranquille et fassent montre de politesse, mais à leur place je ferais peut-être la même chose...

Les enfants, encore

Ce n’est pas de première main, mais à travers Acrimed, que je découvre un édito de Michèle Fitoussi, grande prêtresse de « Elle ». Comme « Elle » ne s’intéresse pas qu’aux fringues et aux régimes, Fitoussi nous parle du référendum, mais comme « Elle » est un féminin, elle nous parle de son point de vue de « mère de famille ». Cela choque évidemment Acrimed qui, dans sa dénonciation un rien excessive de la campagne subliminale du oui, l’aligne copieusement. Il faut dire que son argumentaire est édifiant, reprenant et justifiant les appels à la pédagogie, qui m’ont plusieurs fois énervé (voir expliquer et simplifier et aux tenants mous du oui) :

« Vous avez sans doute remarqué que les Français ont beau être un peuple adulte - si l’on se réfère à leur âge canonique - ils se comportent très souvent comme des enfants qui n’auraient pas dépassé le stade de l’opposition ».

(...) « Là dessus, mesdames et messieurs les politiques, les psys - dont les parents modernes usent et abusent - sont formels : un enfant s’oppose de façon exagérée parce qu’il ne peut exprimer son malaise grandissant autre que par un comportement de refus. Leurs conseils ? Favoriser l’écoute et le dialogue. Rester ferme et explicite. Ne pas baisser les bras. Toutes choses que vous ne savez pas - ou plus faire ».

Que nous dit « Elle » ? Que le peuple est infantile et qu’on ne sait pas lui parler comme il le faudrait. Ce retournement est magnifique, puisque le problème n’est plus seulement d’expliquer, d’être pédagogique – sous-entendu, les français qui veulent voter non n’ont rien compris, ou sont craintifs, etc. – mais en plus de savoir le faire, avec la bonne technique psy. Hop, une cuillerée pour maman, ah non ça ne marche plus ça, regarde bébé tout ce que la constitution peut faire pour toi, alors mange et vote oui. Effacée la politique. C’est assez ahurissant, mais c’est aussi la voie logique, puisque beaucoup de leaders d’opinion refusent de voir les arguments du non, bons ou mauvais, comme autre chose que l’expression systématique d’un mécontentement, plutôt que d’une vision politique articulée…

Tout cela ne répond pas à la question qui nous est posée, je vous l'accorde ; il faudra bien se prononcer… et pour cela avoir un débat construit, avec deux visions qui s’opposent concrètement, plutôt qu’une joute caricaturale entre les technocrates libéraux du oui et les rebelles irréalistes du non.

Au suivant (le pauvre pape)

Bon ça se calme, ça tombe bien je commençais juste à m’inquiéter, non pas de la durée de conservation de la dépouille du pape (est ce qu’il va se mettre à puer, comme le starets dans les frères Karamazov ?), non pas de l’idolâtrie (j’espère juste que les fans arriveront à descendre sans bad trip), même pas du second tsunami médiatique en 6 mois (on commence à s’habituer à la douleur collective obligatoire), non d’aucune de ces choses, mais bien du futur pape.

Le pauvre. Il n’aura pas commencé a taffer qu’il subira les comparaisons et les lectures de symboles ! Le premier voyage du nouveau pape, les premières JMJ, le premier anniversaire de la mort de l'ancien pape, le premier scandale de pédophilie, etc. Et à chaque fois, les comparaisons ; jamais sur la doctrine, aucune surprise de ce côté là, c’est trop compliqué et de toute façon secondaire. Mais le style. D’abord, le charisme. Quoi qu’il fasse, le décryptage débile consistera à dire soit qu’il essaye de faire son Jean Paul 2, soit qu’il tente d’affirmer son style à lui. S’il est jeune on dira que ça change, et qu’ils ont fait exprès de désigner un sportif, mais qu’en même temps ça rappelle le prédécesseur, avant son déclin physique ; s’il est vieux on le comparera encore plus, tiens il parvient à tenir debout, regarde il est tout droit. S’il vient du tiers-monde, on lui forgera un surnom, le saint père des bidonvilles, l’archange des favelas ; s’il vient d’Italie, il devra directement assumer un manque d’originalité, au risque de se faire traiter de bourge.

Bref, ça ne va pas être facile. Tiens, il y aurait du boulot pour notre ami Ambiel !

Beigbeder (suite) : le prétexte de la critique

Ce n’est pas seulement qu’il vend pas de littérature, ou pas de bonne littérature, comme il le dit lui-même. C’est que ses textes s’autorisent d’une réflexion sur l’époque, et que la forme (second degré systématique) cherche à coller à l’air du temps ; ce qu’il explique ici :

« Le problème de ma génération, c'est qu'elle a été nourrie au second degré. Elle n'arrive plus à dire sérieusement quelque chose de grave comme "bientôt il n'y aura plus d'eau potable" et préfère aller en boîte boire de la vodka. Elle est lucide sur l'état du monde, mais a compris aussi que se révolter était ridicule. La dérision la paralyse. » (source : Le Point - oh yes)

Soit. Mais dans le second degré, dans la critique de la vie mondaine, il y a toujours… la vie mondaine, le rêve et le clinquant. C’est sûrement pour le plaisir de lire les histoires des gens riches et branchés, tout en s’en défendant puisque c’est « critique », que ses lecteurs achètent du Beigbeder. Cela rappelle les films qui soi-disant dénoncent la violence tout en l’illustrant graphiquement.

Je ne suis pas un lecteur de Beigbeder, et je généralise à mort, mais au début de « l’amour dure trois ans » (je n’ai pas pu aller plus loin) j’avais été un peu choqué de cet étalage mondain, de ce name dropping de lieux branchés. On me dira que Proust situe son roman au Faubourg St Germain ; que presque tous les romans du siècle dernier se passent au sein de l’aristocratie, et qu’il est normal que Beigbeder situe ses personnages dans l’élite de son époque. Mais aucune trace de « dénonciation » dans la grande littérature, où le cadre n’est qu’un décor ; je crains que chez Beigbeder, il n’y ait que le décor.

Beigbeder (l'égoïste romantique) se lâche

« Elle » (dont quelqu'un ici nous a prévenu qu'il ne devait pas être confondu avec Cosmo ou Biba : dont acte), « Elle » journal féminin et culturel donc, nous vend le dernier opus de Beigbeder : « L'égoïste romantique ». Un journal intime, l'histoire d'un écrivain mondain détestable, jouissant de sa célébrité – c'est lui qui le dit, et c'est de lui qu'il parle.

Mais ce qui est plus intéressant, c'est qu'il (le personnage, donc Beigbeder) précise explicitement qu'il écrit de la merde ; je n'ai plus le magazine avec moi, mais la formule citée ressemble à « dans cinquante ans, un historien lira cela et se demandera quel débile a pu pondre ce truc ». « Elle » y voit la marque d'un second degré ravageur et drôle.

Personnellement je n'y crois pas, je suis sûr qu'au fond Beigbeder se sait mauvais et s'en excuse platement, tout en articulant son autodérision comme une arme marketing, toujours étonné qu'elle fonctionne encore.

Dans son cycle d'émissions sur les grands écrivains du siècle, classés façon top 50, il répétait comme une mantra « qui suis-je pour vous parler de Proust », ou de Céline, etc. Difficile de savoir dans quel ordre interpréter ce crime de lèse-majesté : je me cite en même temps que Proust pour ensuite m'excuser d'être une merde, ou je cite Proust mais je ne peux m'empêcher de tout ramener à moi, et espère au fond m'élever ? Il y a beaucoup de vanité, mais elle ne l'empêche pas d'être clairvoyant sur la qualité de son oeuvre.

Avec son dernier livre, une fois encore, il cherche à retomber sur ses pattes tout en précisant qu'il n'est donc qu'un profiteur. Seul problème : en tirant trop sur la ficelle du second degré, en écrivant clairement que ses lecteurs lisent de la merde, il finit par les prendre pour des cons, et risque de toucher aux limites de l'autodérision vaniteuse.

Le principe universel de la concurrence

Allez revenons un peu sur le débat du moment : oui ou non ? Je viens de trouver grâce à Rezo un article remarquable de Frédéric Lordon, un économiste keyneso-bourdivin (!) que j'ai eu la chance d'avoir comme prof quand j'étais étudiant. Evidemment, avec un tel héritage, on sent qu'il penche en faveur du non. Soit. Mais ses arguments sont très intéressants.

Lordon a le mérite de mettre en perspective le discours des tenants du oui, qui nous rappellent que le traité constitutionnel n'apporte que des avancées par rapport à Nice, et que le fameux titre III n'est que la reprise des traités précédents, et notamment du traité de Rome de 1957. Ce genre d'observation suffirait pour désarmer le débat et faire pencher pour un oui raisonnable, à défaut d'être excitant ? Non. Lordon pointe justemment, et le statut particulier du traité de Rome (je résume),

un texte "objectivement aussi libéral", qui "a pu être écrit au cœur d’une époque aussi keynésienne", (...) "qui ne veut pas le dépérissement complet de la puissance publique, mais son maintien fonctionnel pourvu qu’elle soit exclusivement dévouée à la défense de la concurrence" ;

et surtout le fait que ce qui a été écrit en 57, le primat de la concurrence, ne s'est réellement matérialisé que dans les années 90 :

Il est vrai que les repères historiques sont singulièrement brouillés à constater que tous les principes du droit européen de la concurrence dont l’application nous semble un fléau récent sont effectivement écrits depuis le traité de Rome de 1957… mais qu’à la fin des années 70 encore, le directeur du Trésor peut se contenter de mettre à la poubelle, sans autre forme d’examen, une lettre d’observation de la Commission européenne émettant des objections de non-conformité au traité à propos d’un dossier d’aides d’Etat !
Mystère d’une norme juridique réputée supérieure – celle d’un traité européen – demeurée non seulement inopérante mais ouvertement bafouée pendant presque quarante ans.

Je passe sur le développement de Lordon (lisez vous-même!) qui montre comment la fonction publique s'est progressivement convertie aux diktats de la fameuse direction de la concurrence, au point que l'Etat ne peut plus aujourd'hui jouer son rôle d'Etat, y compris ses interventions de relance contra-cyclique, mais doit se comporter comme le ferait un opérateur privé rationnel. Ce que je retiens de tout ça, c'est bien l'idée qu'on nous propose en fait de valider a posteriori les développements récents de la construction européenne, et donc d'acter une certaine conversion au libéralisme, ou au moins son acceptation résignée.

Je reprends la conclusion de Lordon, qui montre de quelle façon le choix est tronqué :

"La concurrence n’est plus seulement un principe économique, elle est toute une morale.
La frilosité contre l’aventure, la fermeture contre l’ouverture, le pédiluve contre les embruns du grand large. Discours édifiants qui sentent bon la poudre, l’embrocation et l’élan vital. Ah le plaisir d’étriper du chinois ou de bouffer du coréen ! Les salariés ne sont pas assez sensibles aux joies saines de l’existence concurrentielle. Heureusement les patrons le sont pour deux. Ce jeu-là, c’est toute leur vie, il ferait beau voir qu’on les en prive.
Et comme on a besoin des salariés pour y jouer, ceux-ci sont invités à épouser à leur tour les valeurs de la grande santé. Rien n’est ménagé pour les en convaincre et leur réticence en est presque incompréhensible. A vrai dire ça n’est pas très grave car il est d’autres moyens, bien moins aléatoires, de les faire entrer dans le cirque – like it or not – les structures du rapport salarial sont là pour ça."

Les fenêtres papales

Le journaliste de itélé en cravate noire, chemise noire et costard noir ("un vendeur de chez Opel", dixit un pote) faisait quand même pas mal son boulot, puisqu'il hier à deux heures du mat le pape n'était toujours pas mort. Alors faut bien meubler le direct, hop retour plateau commentaire, hop reportage micro-trottoir (avec un couple de français qui regrettent surtout d'être partis à Rome au mauvais moment, pensez-donc ils vont pas pouvoir aller voir la chapelle Sixtine), hop place saint pierre avec les romains qui se sont rassemblés "spontanément", hop cut sur un prélat français à Lourdes, hop retour plateau, et comme ça en boucle pendant dix minutes.

Et comment fait-on les transitions, qui met-on à l'image quand on parle du mourant ? Des images du pape croulant la semaine dernière ? heu non, trop négatif. Des images du pape jeune et sportif ? pas crédible. Et puis bon l'important c'est qu'il soit en train de mourir et qu'il soit là, au Vatican, tout près des caméras. Alors on montre les fenêtres, l'appartement du pape, seules lumières sur les façades du Vatican ; et comme on a que ça, on les montre deux, trois, quatre fois par reportage, avec évidemment la possibilité d'illustrer la chronologie avec les fenêtres filmées le matin, à midi, l'après-midi, au coucher du soleil, et bien sûr la nuit, métaphore moderne des bougies en veilleuses.

Derrière tout cela, c'est le vide sidéral du direct qui se profile... Il ne se passe rien mais ce qui compte c'est de rester devant l'écran en espérant que la nouvelle tombe enfin. C'est un peu obscène, c'est une façon comme une autre de tromper l'ennui ; et comme il n'y a que l'attente (qui est déjà quelque chose), la télé devient une sorte de radio, où seule importe la voix du commentateur. Tant qu'il parle, nous savons qu'il ne se passera pas plus d'une minute entre la mort du pape, la préparation de son annonce officielle ("le vestibule du bureau du secretaire particulier s'est allumé") et notre information.

En attendant...

Baroud d'honneur

Pourquoi voter non ? Beaucoup d’analystes nous prennent, à leur habitude, soit pour des cons (qui n’ont pas compris l’enjeu et qui veulent grogner contre le gouvernement), soit pour des couilles molles (qui ont peur du grand marché). Pourtant, ceux qui voteront non ne rêvent certainement pas de mettre fin au capitalisme, mais de limiter, au moins symboliquement, la « mercantilisation » de nos vies. Cela a-t-il à voir avec l’Europe ? Oui, parce qu’au travers de l’UE passe un courant réformiste fort qui, comme le montre Esprit, isole le modèle social français de celui de nos voisins.

Nos voisins, donc, ont depuis quelques temps déjà basculé dans le workfare, c’est à dire la conditionnalité des aides à un effort des récipiendaires (comme la prime pour l'emploi), et regardent avec mépris le « modèle social » français, à moitié en faillite avec le chômage endémique et la promotion sociale bloquée. Je l’accorde, cet argument ressemble furieusement à ceux des élites, qui prennent appui sur le reste du monde et la « modernité » pour attaquer nos « archaïsmes » et autres avantages acquis. Mais il éclaire bien ce sentiment d’être seuls au monde, ici en France, à défendre des choses qui nous apparaissent essentielles – mais que les autres pays d’Europe ont abandonné depuis longtemps, se concentrant sur l’amélioration de leur niveau de vie par le boulot et la surconsommation.

Le vote non ressemble de plus en plus à un baroud d’honneur ; cela ne changera rien, tout le monde le sait ; mais cela permettra de dire au revoir à notre démocratie sociale héritée de l’après guerre et des trente glorieuses, avant de devoir individuellement rentrer dans la compétition féroce pour avoir une vie décente.